Eau de Rose - 6 - Des larmes de sève

- Tu dors ?
 - Euh, non. Enfin... Oui, peut-être me suis-je endormie.

- Tu dors ?
- Euh, non. Enfin... Oui, peut-être me suis-je endormie.

J’avais sur le bras la marque des touches du clavier en petits carrés rouges.

- C’est que tu parlais, alors je n’étais pas certaine.

- Ah bon. Et qu’est-ce que je disais ?
- Tu parlais d’un avion qui s’était écrasé dans le désert et tu cherchais à réveiller quelqu’un qui ne répondait pas à tes appels.
- Cela ne m’étonne pas vraiment. Sans doute essayais-je d’entrer en communication avec le mari d’une rose.
- Comment ? Je ne connais pas de roses mariées à des hommes.
- C’est une image que cet homme a choisie pour parler d’une femme qu’il avait épousée.

- Une image ?

Elle a replié sur eux-mêmes le bord de ses pétales.
- Tu veux dire que des hommes et des femmes peuvent se transformer en rose ?
- Non, non. Je veux dire qu’on peut parler d’une rose en pensant très fort que c’est une femme.

- Est-ce que c’est possible aussi pour un homme ?
- Comme ça, je ne vois pas d’exemples. Mais il est possible que l’on ait parlé de rose chez un homme en pensant très fort à une partie de lui. Une partie plus tournée vers les émotions...

Je sentis d’un seul coup tout son corps se raidir et ses pétales blanchir. Avais-je dit quelque chose qui pourrait la troubler à ce point ?

- Tu vas bien ?

Elle ne répondait pas. Comme si elle avait été vidée d’un coup de son être. Puis peu à peu, elle reprit un brin de couleurs et ses pétales s’ouvrirent à nouveau.

- Ça va ?

- Oui, ça va. Merci.

- Qu’est-ce qui t’est arrivé ? C’était impressionnant à observer.

- Sans doute moins qu’à vivre.

- Est-ce que tu es d’accord pour me raconter ?

- Je ne peux pas tout t’expliquer. Je peux seulement te dire qu’à chaque période d’un jour renouvelé, je ressens à un moment une grande secousse dans tout mon corps et je perds toute connaissance des choses les plus importantes.

- Que sont ces choses les plus importantes ?

- L’espace et le temps disparaissent totalement et je suis dans une sorte de vide. Je vois le jour et le soleil dans le ciel et les objets autour de moi mais ils n’ont pas de fin ni de lien.

- Tu ne les reconnais pas ?

- Ils sont comme détachés de la continuité et de l’écoulement. Les transformations des lumières et des choses ne se succèdent pas les unes aux autres. Elles sont remplacées les unes par les autres sans aucun rapport avec ce qui précédait. Tout flotte dans une sorte d’instabilité générale.

- Cela n’a pas l’air d’être bien agréable !

- Et je sens une grande douleur en moi.

- Oh zut !

- Oui, cela me soulève et m’emporte très loin de tout. J’ai la tige à vif. Je pleure des larmes de sève.

- Mais que se passe-t-il pour que tu souffres ainsi ?

- C’est la séparation de mon rosier qui agit. Tu sais, j’ai perdu avec lui mes racines, ma famille entière, et ensuite, je me suis retrouvée seule, ballottée d’une main d’humain à une autre.

- Oh non...

-...
- Tu veux me raconter?

- Mais que veux-tu que je te raconte ?
- Je voudrais tellement savoir de quel étrange pays tu viens, par quels chemins tu es passée avant que je ne te trouve, ce soir-là, sur le trottoir. Tu te souviens ?
- Oui. Je pensais que plus rien ne m’arriverait jamais et que je verrais mes forces décliner petit à petit. Personne ne me voyait. Personne ne m’entendait. On me marchait dessus et je ne pouvais pas réagir. Je suis restée là un long moment et puis tu es arrivée. Tu m’as entendue. Tu m’as cherchée. Et tu m’as recueillie. Comment pourrais-je l’oublier ?

- Moi non plus, je ne l’oublie pas. D’ailleurs nous pourrions fêter ce moment.

- Fêter ? Brrr...

Fêter ? Brrr... © cl'R Fêter ? Brrr... © cl'R

Quelle absurde idée venais-je d’avoir là ? Je voyais les pétales s’apprêter à de nouveau se refermer les uns sur les autres sans que plus un souffle ne passe à travers eux. Vite ! Vite !


- Non ! Nous ne fêterons rien du tout ! Je l’ai crié dans la salle à en faire sursauter les fantômes du cimetière d’à côté.

Les pétales se sont arrêtés net. Le plus grand, très enveloppant, s’est tourné tout entier vers moi.
- Non, nous n’avons pas besoin de fêter ce moment. D’ailleurs à quoi est-ce que cela sert de faire la fête ? Tant de gens ne peuvent pas le faire, n’ont aucune occasion de chercher des idées pour un bon repas, ni de tartiner des tranches de pain avec des petites préparations spéciales...

Au fur et à mesure que je parlais, les pétales se tournaient vers moi, à demi-ouverts.

- ... ni d’offrir des f..

Voilà, je l’avais dit en partie. Je n’avais pas du tout compris jusqu’à ce que je prononce le f pourquoi la rose n’aimait pas les fêtes. J’aurais pu y penser pourtant à tous ces gens qui achetaient des bouquets entiers de roses pour fêter un anniversaire ou déclarer ses sentiments ou je ne sais quoi encore. Et pour confectionner des bouquets, on utilisait bien sûr des fleurs coupées. Brrr...

C’était à mon tour de ressentir ce frisson qui avait secoué la rose tout entière. J’imaginais le sécateur approcher, la section tranchante sur la tige, et puis ensuite le vide, les mains sur soi, les trajets lointains, et la certitude de dépérir peu à peu. Je me promis intérieurement de ne plus jamais offrir de fleurs coupées.
- Pardon petite rose. Je n’avais pas pensé à ce que voulait dire la fête pour toi.

Les pétales extérieurs se tendirent un peu et puis ils s’écartèrent doucement les uns des autres pour laisser échapper dans un souffle :

- Ce n’est rien. Tu ne pouvais pas savoir. Ne t’en veux pas s’il te plait.

- Vrai ? Et toi, tu ne m’en veux pas ?
- Mais non, bien sûr. Tu ne m’entends pas depuis très longtemps et c’est déjà très beau que tu puisses le faire. Tu ne peux pas tout comprendre d’un seul coup. Regarde, nous sommes encore toutes les deux à nous parler. C’est déjà un petit miracle, non ?
- Oui.

Eau de Rose - Préambule - Vers le Je 

Eau de Rose - Préambule - Vers le Je 

Eau de Rose - 1 - Là où rien ne vient ricocher sur les rêveries

Eau de Rose - 2 -Une voix rauque

Eau de Rose - 3 - Vieille Lune

Eau de Rose - 4 - Le bruit blanc

Eau de Rose - 5 -Une chaleur tendre

Eau de Rose - 6 - Des larmes de sève

Eau de Rose - 7 - Un blondinet ôté à sa mère

Eau de Rose - 8 - La tache rose sur le gravier

Eau de Rose - 9 - Esclarmonde

Eau de Rose - 10 - Dans la salle des archives

Eau de Rose - 11 - La fleur bleue

Eau de Rose - 12- Le grand clown blanc

Eau de Rose - 14 - Les enfants taquins

Eau de Rose - 15 - Au pays des volcans

Eau de Rose - 16 - De neige

Eau de Rose - 17 - Post scriptum

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.