Eau de Rose - 8 - La tache rose sur le gravier

Il s’est écoulé si peu de temps depuis que je t’ai recueillie ce soir-là

Eau de Rose - Préambule - Vers le Je 

Eau de Rose - 1 - Là où rien ne vient ricocher sur les rêveries

Eau de Rose - 2 -Une voix rauque

Eau de Rose - 3 - Vieille Lune

Eau de Rose - 4 - Le bruit blanc

Eau de Rose - 5 -Une chaleur tendre

Eau de Rose - 6 - Des larmes de sève

Eau de Rose - 7 - Un blondinet ôté à sa mère

Il s’est écoulé si peu de temps depuis que je t’ai recueillie ce soir-là, petite rose abandonnée sur le gravier de la cité. Quand j’y repense à présent ces moments sont étranges comme le rayon de soleil qui traversa le vitrail de cette église du Haut-Jura alors même que je m’interrogeais sur ma place ici-bas. Le ciel était gris et l’air très vif entrait dans les poumons comme un torrent de montagne. Les enfants jouaient à chat perché sur les bandes blanches des passages piétons. Mes pensées étaient aussi lointaines qu’une étoile au ciel. Elles s’évanouissaient aussitôt que je cherchais à les épingler au mur de ma conscience. Je voyageais dans l’informel et l’insaisissable. Que m’étais-je demandé exactement pour obtenir cette réponse qui semblait tout droit tombée des nues ? Le rayon lumineux avait transpercé le ciel gris et traversé le vitrail pour venir éclabousser le sol à mes pieds d’une brassée de papillons multicolores.

éclabousser le sol à mes pieds d’une brassée de papillons multicolores. éclabousser le sol à mes pieds d’une brassée de papillons multicolores.

Je revois tous ces différents moments comme à travers un philtre d’amour universel dans le- quel je me suis baignée. Tout m’apparait comme une infusion de pensée et de sentiments qui se confondent avec mes souvenirs récents. Insaisissable et puissant est le pouvoir de celle qui les diffuse en moi. Elle m’inspire parfois et puis s’en va par ailleurs. En quoi suis-je responsable ou non de ses apparitions ? J’ai parfois essayé de régler ma conduite de manière à favoriser les contacts avec elle mais je n’arrive pas à en déduire la moindre règle, encore moins une quel- conque loi. Je sais seulement qu’elle me repêche à chaque fois que je la perds, comme la na- geuse épuisée sur la grève, prête à rendre ou bien demander grâce. Qui est-elle au juste ? Elle n’a rien d’une fraction qui se réduirait à un seul chiffre. Elle est insaisissable durablement et changeante comme un ciel du Connemara. Je sais seulement que si jamais j’essayais de l’en- fermer dans une quelconque explication, elle se transformerait aussitôt et m’obligerait à tout reprendre, par son éternel jeu de cache-cache. Alors je l’accepte, elle et tout ce qui dans ma vie est étrange.

J’ai encore la semaine dernière essuyé une forte tempête qui a emporté mes élans de néophytes et j’ai perdu le texte dans lequel j’avais scrupuleusement transcrit notre rencontre. Me voici condamnée à repêcher un à un les mots dans ma mémoire de grand hôtel abandonné depuis des années.
J’aimerais être à Lyon, dans la bibliothèque calme et tranquille, aux rumeurs de cité dans le lointain, au brassage des fleuves en confluences. Et je rêve de Saint-Petersbourg, des enjam- bées de sa Neva sur l’immensité baltique. J’aimerais aller à l’Hermitage avec toi, marcher sur les quais, sentir l’immensité du large, entendre les cris des mouettes dans le brouhaha des ports industrieux avant que ne s’enlisent les derniers grands bâtiments.

Cinq jours encore. Je me suis donnée cinq jours pour écrire ce courrier. Et tenter de prouver que les roses écrivent au coeur des hommes.

Elle était là, gisant sur le trottoir. Je ne l’aurais pas vue si je n’avais entendu ce filet de voix qui murmurait : « S’il te plait, ramasse-moi ! ». La journée avait été compliquée, je me sentais flétrie comme un vieux caoutchouc oublié sur le carrelage blanc d’une arrière-salle de restaurant, entre la porte vitrée et les toilettes.

J’avais bien autre chose à faire qu’à écouter parler les roses sur les trottoirs. J’ai cru que la fatigue me jouait des tours et que je commençais à entendre des voix. Il m’arrive encore parfois de me demander si ce n’était pas le cas et si je n’ai pas rêvé toute cette période. Mais je regarde alors vers ma bibliothèque et je souris. C’était le soir, il faisait nuit, juste avant mon ré- cent déménagement vers ce village où sont nés mes enfants. Le trajet avait été plus long qu’à l’accoutumée et je m’étais félicitée de ma décision de revenir habiter plus près de mon travail. Pourtant je redoutais le retour à la campagne, son humidité solitaire et pénétrante qui envahit tout et qu’on doit chasser à grands coups de flambées crépitantes. J’avais par chance trouvé une place facilement sur le boulevard, entre un tronc de platane et un entourage de lampadaire.

J’étais embrouillée dans mes pensées. Je restais scotchée sur la remarque d’une collègue à propos de mon travail. Mes enfants ne m’avaient pas donné de nouvelles depuis longtemps et j’étais en plein découragement. Sur le boulevard les voitures filaient et me laissaient au bord de la chaussée, face aux bandes blanches, dans le froid sombre des marronniers effeuillés. J’avais fini par poser un pied quasi-guerrier sur la chaussée pour imposer mon droit de piéton et j’étais arrivée de l’autre côté de la chaussée. Je marchais les yeux sur le gravier fin encore encombré du squelette des feuilles tombées et relevais la tête au croisement d’autres têtes, tout autant à leurs pensées, sans doute en moyenne plus frétillantes que les miennes ce jour-là.

C’est à ce moment-là que j’ai entendu : « S’il te plait, emmène-moi ! ». Je m’attendais à voir quelque part autour de moi un de ces enfants perdus dont on dissimule l’existence sous les lettres d’un sigle administratif et pour lesquels on dépense beaucoup d’argent à chercher de prouver qu’ils sont des adultes majeurs dont l’état n’aura pas à s'occuper. Mais j’avais beau fouiller du regard les seuils d’entrée des maisons environnantes reconverties en immeubles de logements plus modestes, je ne voyais rien. Pourtant j’entendais à nouveau cette voix fluette et légèrement cassée :

« S’il te plait, emmène-moi ! ».

Une tache un peu plus rose dans la pénombre des graviers a fini par attirer mon attention. Elle était à la frontière entre le trottoir et la route noire. Ses pétales en équilibre au-dessus du cani- veau étaient bousculés au passage des voitures sur le boulevard. Elle n’allait sans doute pas tarder à se faire emporter par une trottinette un peu trop véloce qui la pousserait sur la chaussée et puis elle passerait sous les roues d’une voiture qui en ferait une charpie. Ses pétales avaient été écartés de son coeur et les plus intimes apparaissaient à nu. Ils avaient la couleur du ciel au soir sur l’océan quand les nuages ont filé plus loin sur le continent. D’autres, plus extérieurs, avaient été déchirés par endroit, et baillaient autour de sa tige, en lambeaux grisâtre troués par les gravier. Ses quelques épines n’avaient pas suffi à la protéger des passants qui sans doute avaient dû lui passer dessus sans même la remarquer. Je suis restée ainsi à la contempler, un peu désemparée, sans bien comprendre ce que je voyais et entendais. Je crois bien m’être aussi dit que vraiment je n’avais pas besoin de ça ! Mais je m’étais aussitôt reprise et intérieurement reprochée de manquer ainsi de patience avec la vie. Ce n’était qu’une rose tombée sur le sol mais elle était bien mal en point et je ne pouvais pas la laisser ainsi.

Le feu crépite soudain et jette de vives lueurs sur la table comme s’il voulait toucher de ses éclats la robe soyeuse de la rose. Au-dehors le vent ne souffle plus tant. Je le sens pourtant encore là prêt à siffler à nouveau dans le conduit de la cheminée un serpent assoiffé de la ven- geance des arbres déracinés, des forêts dévastées, des atmosphères béantes sur l’espace infini.

Il émanait d’elle une telle détresse ! Je me suis baissée, et puis je l’ai ramassée. Il ne s’est rien passé. Le ciel ne m’a pas envoyé ses petits anges ailés. Une rose lui suffisait. J’ai continué mon chemin, les yeux sur le gravier, la tête occupée à filtrer les marécages de la journée, la rose à la main. J’ai poussé le lourd battant de la porte de bois peinte en bleu, après avoir collé le bouton magnétique au disque noir de l’interphone, et je suis entrée dans la cour, mon cartable sur l’épaule, mon sac à main au dos et la rose dans la main qui me restait. Le bâtiment du fond était toujours autant délabré. Je résistais à la tenta2on de couvrir de honte le syndic en publiant sur les réseaux sociaux une photo de la ruine dans laquelle il maintenait ce bâtiment, à faire autant trainer les travaux de démolition et de reconstruction, sans jamais daigner nous tenir au courant. Parfois je me sentais vraiment comme une grenouille chaude qui allait être mangée par un futur promoteur prêt à édifier dans cette petite cour aux vieux logements un éco-immeuble de standing pour classe moyenne. Je suis entrée dans mes 27 m2 citadins à l’inconfort nécessaire puis j’ai grimpé sur un tabouret pour attraper sur le haut du placard le vase d’opaline de ma mère que j’ai rempli d’eau, et j’y ai glissé la rose.

Je crois que j’aurais bien aimé entendre à nouveau son filet de voix, et même, je me serais volontiers laissé casser les pieds toute la soirée à dessiner des moutons et des boas cachés dans des caisses ou dans des chapeaux. Ce n’était pas que j’étais vraiment dans le désert. J’avais des amis à contacter ou avec qui aller prendre un verre. Je trouverais sans doute un visage connu au cinéma indépendant du bout de la rue, mais j’étais trop épuisée pour faire un pas vers les autres. Et pas question de prendre un chat tant que je n’aurais pas déménagé.

Cette nuit-là, je me le rappelle très nettement, j’ai rêvé d’archipels et d’îles reliées les unes aux autres, d’amandiers sur des pierres plates, de varech et de silex, de granit et de chronologies. Je rêve souvent de chronologies la nuit. Le jour aussi d’ailleurs. Elles se manifestent sous forme de fougères et je m’y écorche les mains en les arrachant pour m’y trouver une place où planter ma cabane de toile. Chacune de leurs feuilles cache un de mes ancêtres fossilisé dans leurs spores et leurs visages me sourient dans une brume étoilée à l’odeur de pins.

Cette fois, les fougères étaient toutes coupées et elles jonchaient le sol, puis l’une d’elle prenait la parole et venait murmurer à mon oreille des berceuses en langue amérindienne. Je suivais la mélopée et j’arrivais à un mont baigné d’un champ de lumière australe. Je gravissais le chemin jonché de livres anciens et j’atteignais une table de pierre ronde sur laquelle était posée une rose. Une goutte de sang se détachait de la pierre blanche sans que rien ne me permette de savoir quelle en était la source. Je me suis éveillée le lendemain matin quelques secondes avant la sonnerie du réveil.

Quand je repense maintenant à ces moments, ils ont la fragilité de la glace prête à se briser. Le petit renard sur le lac l’éprouve de sa patte sous l’oeil attentif de sa mère. Je ne le vois pas d’ici mais je l’imagine comme je t’imagine à ta fenêtre le regarder sous le croissant de lune. Tu étais là cette nuit et puis il y avait aussi un petit goupil roux avec des yeux tout de guingois. La lune était tout en haut avec un sourire très brillant dans des yeux malicieux comme des billes. Et il y avait aussi la rose debout sur un très court fil tendu à l’horizontale.

J’étais heureuse que mon inconscient ait pris bonne note de la présence de la rose ; pour les autres éléments, certains m’étaient indéchiffrables et d’autres pouvaient facilement s’expliquer par ma lecture récente de l’histoire d’Oppègue, ce village reconstruit pendant la seconde guerre par un groupe d’étudiants en architecture qui avait pris pour égérie mon héroïne, celle à qui je voulais tant rendre justice. Il y avait au centre de ce village de Haute-Provence construit sur un éperon rocheux une table ronde de pierre qui avait servi d’autel aux innocentes cérémonies de grands enfants mystiques.

Eau de Rose - Préambule - Vers le Je 

Eau de Rose - 1 - Là où rien ne vient ricocher sur les rêveries

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Eau de Rose - 9 - Esclarmonde

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Eau de Rose - 17 - Post scriptum

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