Eau de Rose - 9 - Esclarmonde

Eau de Rose - Préambule - Vers le Je 

Eau de Rose - 1 - Là où rien ne vient ricocher sur les rêveries

Eau de Rose - 2 -Une voix rauque

Eau de Rose - 3 - Vieille Lune

Eau de Rose - 4 - Le bruit blanc

Eau de Rose - 5 -Une chaleur tendre

Eau de Rose - 6 - Des larmes de sève

Eau de Rose - 7 - Un blondinet ôté à sa mère

Eau de Rose - 8 - La tache rose sur le gravier

J’avais dans la tête un petit filet de joie vive à l’idée de retrouver la rose dont la compagnie m’était devenue familière. Il ne me venait plus à l’idée de questionner son existence particulière à mes côtés. Je me disais que la science moderne permettait une telle liberté d’invention qu’il était possible qu’une équation propose un jour un monde dans lequel nous pourrions échanger avec d’autres organismes composés après tout des mêmes atomes que notre matière. Peut-être ne manquait-il qu’un adjuvant différent dont nous n’avions pas encore inventé la forme et qui percerait bientôt la surface des idées pour éclore à l’air libre en une nouvelle forme de communication. Mon esprit était très fécond pour trouver au merveilleux des légitimations réelles non encore avenues.

Le parquet grinçait pour descendre depuis ma chambre dans la salle et j’aimais ce bruit des lames du chêne foncé un peu redoutables avec leurs échardes qui obligeaient à mettre la plante de ses pieds à l’abri dans des chaussons. Les miens étaient en chaussettes à motif jacquard bleu et leurs petites ventouses accrochaient légèrement le bois.

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En bas, la lumière était encore faible mais elle nimbait la salle d’un doux halo au centre de laquelle la rose semblait flotter sur le vert pâle des prés et celui plus foncé des arbres dont on voyait à travers les carreaux les silhouettes estompées.

Je suis passée devant la porte sans m’arrêter. Le café m’appelait avec ses tartines de confitures. Je me demandais si la rose apprécierait le goût du miel. J’avais lu hier au soir que si elle ne pouvait plus fabriquer ses sucres par la photosynthèse, car elle n’avait plus ses feuilles, elle pouvait quand même continuer de respirer et par conséquent utilisait toutes ses réserves de sucre à cet effet.

Je m’approchais d’elle une cuillerée de miel à la main. Elle ne donnait pas signe de vie.

- Coucou !

Rien. L’eau était un peu trouble. Avait-elle encore suffisamment d’air pour respirer convenablement ? Ohlala, que de connaissances essentielles me manquaient !

- Coucou petite rose !

Un pétale sembla lancer sa main au-dessus d’un océan rose. Me faisait-elle signe ?

- Coucou ? Tu m’entends ? »

C’était ma dernière tentative possible avant que la conscience de ma situation ridicule ne me ramène à la cuisine déjeuner, drapée dans ma dignité de dieu déchu de ses pouvoirs. Ce que je fis à demi en allant poser la cuillère de miel. Mais contre toute attente de ma part, je retournai à la salle m’enquérir de ma petite compagne.

« - Bonjour petite rose. Peux-tu bouger un ou deux pétales si tu m’entends ? »

Les pétales extérieurs, trop lourds, restèrent bien en place, quasi inertes, mais ceux du centre, plus petits, frémirent et l’un d’eux se souleva en pointe, suivi de deux autres vaguelettes sur la grève.

« - Est-ce que tu veux que je renouvelle ton eau ? » Les pétales frémirent à nouveau.

J’emportai la rose à la cuisine et je pris bien soin, comme je l’avais lu la veille de garder une partie de l’eau et d’en ajouter une nouvelle, à la température du corps, pour que l’oxygène ne forme pas des bulles d’air dans sa tige. Ma source d’information précisait que si le sucre était un bon aliment pour les fleurs coupées il pouvait aussi favoriser le développement des bactéries et j’ai donc ajouté quelques gouttes de citron pressé pour désinfecter l’eau. Le thym, lui, marquait le passage du temps d’une telle manière que je ne voyais pas que faire de lui sinon le rendre à la terre qui l’avait nourri.

J’étais très impatiente de constater les effets de mes soins. Mais lorsque je revins près de l’opaline, je ne vis rien d’autre qu’une rose un peu passée dans son vase.

J’ouvris donc mon appareil pour me mettre au travail. J’avais une bonne surprise. Le contact que j’avais longuement hésité à solliciter m’avait envoyé un courriel. J’étais plongée dans ma lecture quand sa petite voix m’appela

« - S’il te plait, dessine-moi les étoiles.
- Bonjour rose. Comment vas-tu ?

- S’il te plait, dessine-moi les étoiles. »

Sa voix avait des accents d’une telle détresse que je pris mon crayon le mieux taillé et je dessinai une étoile à cinq branches comme je l’avais appris pour décorer les sapins de Noël ou pour fabriquer les pochoirs de sucre glace sur les pâtisseries.

« - Elle a l’air triste cette étoile.

- Tu trouves ? Ah oui, peut-être. Ce sont ses branches, non ? Peut-être sont-elles un peu trop tombantes ?

- Non, ce n’est pas tant ça. Elle a l’air vide. Tu pourrais peut-être dessiner une autre étoile pas trop loin d’elle...

- Comme ça ?
- Oui, c’est mieux. Elle brille un peu mieux...
- Est-ce qu’on en ajoute encore des autres ?
- Oui. Je voudrais que tu en dessines une, plus loin, de l’autre côté du grand océan.

- Comme ça ?

- Non, elle est trop loin, celle-ci. Fais-la un peu plus près. »

Elle avait tous ses pétales en corolle au-dessus de la table.

« Oui, comme ça. Merci beaucoup. Et maintenant tu peux encore en ajouter pour que tout le ciel en soit rempli ?

- Voilà.

- Merci. Maintenant je voudrais que tu dessines un vieux château sur un très haut rocher. »

Je tirais un peu la langue au-dessus de ma feuille de papier pour bien marquer les crénelures de la haute tour qui représentait le château. Quand je l’ai terminé, j’ai tendu mon dessin vers la rose. Elle l’a longuement regardé et ses pétales étaient à nouveau baignés d’une lueur bleue.

- Tu m’avais demandé de te raconter d’où je viens, tu t’en souviens ?

- Oui, bien sûr.

- Tu vois, c’est d’ici que je viens. Juste avant d’arriver à toi, j’étais une reine dans ce pays-là et je portais des habits d’or et d’argent avec des bagues et des colliers de pierres précieuses. »

Elle avait un air tellement enfantin en prononçant ces mots, comme une petite fille qui se serait inventé une destinée. Et c’étaient mot pour mot les paroles d’une autre rose...

« - Et tu habitais ce château ?
- Oui, c’est un monde que j’ai aimé. Mais j’en ai connu bien d’autres.

- S’il te plait, raconte-moi celui-ci.

- C’était un monde perché tout en haut d’une montagne et il avait été construit très longtemps auparavant par un homme qui voulait offrir un refuge à sa dame. Cette dame avait une particularité, c’était qu’elle projetait sur le monde une telle intelligence et un tel amour qu’on l’appelait Esclarmonde. Elle éclairait tout de sa présence. Elle regardait avec une telle patience les êtres et les choses que tout vivait autour d’elle en bon ordre : les couteaux se remettaient à couper, les fontaines à chanter, les fenêtres à briller.

- Et tu étais Esclarmonde ?

- Non, je n’étais pas vraiment Esclarmonde. Mais je l’étais quand même un peu. J’y avais été invitée par un homme qui voulait redonner vie à ce château. Là-bas les nuits étaient si noires qu’on pouvait voir jusqu’aux plus anciennes étoiles. Tu vois celle-ci, la plus petite ?

- Oui, celle que tu m’as demandé de faire plus loin que les deux premières ?

- Oui. C’est de celle-ci que je venais, avant d’arriver chez Esclarmonde. C’est depuis là-bas que je me voyais avec des habits d’or et d’argent et des colliers de pierres précieuses.

- Et ce n’était pas comme ça en réalité ?

- Pas tout à fait. Je ne portais que mes pétales, comme tu me vois aujourd’hui. Les habits d’or et d’argent, ce sont les merveilleux récits que l’on racontait sur moi chez Esclarmonde.

- Et les colliers de pierres précieuses ?

- Tu es bien curieuse ! C’est à toi de le deviner, d’accord ? Tu me le diras quand je t’aurai conté toute mon histoire. Dis-moi, qu’as-tu mis dans mon eau ? Je me sens si bien ce matin. Pourtant j’ai cru mourir.

- Oh oui, moi aussi j’ai eu très peur. Tu ne me répondais plus. Je craignais d’avoir fait un rêve qui allait disparaitre et me laisserait comme une coquille vide.

- Nous laisserait...

- Oui, je comprends ce que tu veux dire. Ce qui nous arrive ici n’arrive que parce que nous le vivons ensemble, c’est ça ?

- Oui.

- Si l’une de nous cessait d’y croire, nous ne serions plus qu’un rêve l’une pour l’autre.

- Oui. Mais nous le sommes peut-être aussi ce rêve.

- Et chez Esclarmonde, comment était-ce ?

- Les choses étaient pleines. Leur densité était très forte. Tout avait l’air pur. Les lignes des pierres sur le ciel, les étoiles dans la nuit, la flamme de la bougie sur la table de calcaire.

- Et tu étais là, sur la table de calcaire ?

- Oui. Jusqu’au jour terrible où...
- Oui ? Que t’est-il arrivé ?

- Je ne peux pas encore t’en parler. Tout se brouille. Je ne vois plus qu’un amas de pierres couvertes par les églantines. Tout s’est détraqué, trop d’idéal sans doute, et la densité s’est perdue, le monde s’est défait. L’assemblage n’a pas tenu.

- Tu veux dire que lorsque le monde penche trop du côté des idées, il tombe de sa réalité ?

- Oui, c’est ça. Il se désintègre car il devient trop léger, trop éthéré. Il n’est pas assez incarné, alors il se désagrège. Et peu à peu tout se met à aller de travers, à vaciller, à trembler, comme une eau-forte qui se détrempe.

- Mais certaines idées qui s’incarnent peuvent aussi provoquer ce genre de troubles, non?

- Je ne sais pas. Tu m’emmènes si loin sur tes chemins. Qu’est-ce que tu as mis dans l’eau que tu m’as donnée ce matin ?

- Juste un peu d’aspirine et de miel.

- L’aspirine, c’est bien ce qui vient du saule ?

- Oui, mais aussi de la Reine-des-Prés. Ses fleurs blanches forment des grappes et elles ont un peu la même odeur que le miel que je t’ai aussi donné. Tu sais, elle est très haute, sur une tige un peu rouge, et elle a des tout petits fruits enroulés en spirale. Tu vois ?

- Je ne suis pas sûre. Nous n’avons sans doute pas fréquenté les mêmes endroits.

- Oui, sans doute. On n’en trouve pas beaucoup chez les fleuristes.

- Elle a bien de la chance !

- Oui, aucun spécialiste ne cherche à isoler son génome pour tenter de produire la plus pure des fleurs, avec le meilleur parfum et la couleur la plus fine.

- Tu connais donc l’histoire de mon espèce ?

- Pas exactement. Juste un petit peu. La tienne est si riche aussi bien dans ta singularité que dans ton espèce...

- Peut-être en sais-tu plus que moi sur l’histoire de mon espèce...

 

Eau de Rose - Préambule - Vers le Je 

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Eau de Rose - 9 - Esclarmonde

Eau de Rose - 10 - Dans la salle des archives

Eau de Rose - 11 - La fleur bleue

Eau de Rose - 12- Le grand clown blanc

Eau de Rose - 14 - Les enfants taquins

Eau de Rose - 15 - Au pays des volcans

Eau de Rose - 16 - De neige

Eau de Rose - 17 - Post scriptum

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