Solastalgia

Bleu le ciel, blanc l'air ambiant, vibrant d'une invisible poussière de craie.

Une tension grossissait dans les lourds nuages de plomb, épaississant peu à peu l'atmosphère légère de cette journée printanière d'un silence bientôt pesant.

Les groupes tout à l'heure épars, riants et bavards, se resserraient comme les pores de la peau sous l'effet du courant d'air frais qui se mettait à couler dans la vallée, et leurs visages se tournaient en une muette interrogation vers le ciel assombri, projetés qu'ils étaient d'un immortel instant vers un instable futur.

Les femmes commencèrent à se baisser pour rassembler les affaires éparpillées sur le gravier encore chaud tandis que les enfants insouciants continuaient leurs jeux, inperméables aux premières gouttes de la pluie, pleines d'une eau lourde.

Le vent s'était levé, vite violent, soudain menaçant, crevant la surface calme du lac de ridules courantes, rapides.

Les hommes étaient aux coffres des voitures, rangeant soigneusement les paniers de provisions et les sacs de vêtements, maintenant l'ordre au cœur de la tempête qui se levait, cette fois en rafales déclarées, bourrasques gorgées d'eau qui trempaient les os des petits aux lèvres déjà bleuies du froid de la baignade et qui grelottaient, nus, enroulés dans la maigre toile de coton bouclette de la serviette bariolée, dégoulinante à pleines gouttes qui couraient sur leur mollet et s'en allaient grossir les ruissellements sur le goudron soudain subaquatique de la route.

Betty s'enveloppa dans son gilet et se détourna de la vitre, tirée de sa contemplation par le sifflement de la bouilloire de métal dont elle se saisit pour en verser l'eau brûlante sur les fleurs du thym qu'elle avait cueilli dans l'après-midi.

La radio charriait des flots de sombres événements l'interrogeant sur l'accroissement de désordres humains et naturels concentrés en une épaisse mélasse en quelques minutes d'un concentré difficile à digérer. Son estomac lui confirma d'un couignement douloureux la difficile assimilation d'une aussi sinistre nourriture de cadavres et de folies.

3 minutes de brèves qui ôtaient 3 minutes de lumière au soleil, et lui parvenaient en même temps que le vent mugissant dans les branches des arbres fouettés, aux fleurs violentées, envolées avec l'espoir de leurs fruits avortés.

A mesure que les ruisseaux de pluie balayaient le bitume de la route maintenant déserte ses pensées tourbillonnantes, curieusement, se calmaient, nettoyées de leur vanité par la puissante démonstration de force des éléments.

Combien d'ouragans faudraient-ils encore à l'humanité pour oser dire oui à la vie ?

Les actualités avaient fait place à des chansonnettes d'amour en langue française sur des sonorités musicales pleines d'une chaleur africaine.

Betty choisit avec une soin une haute tasse confectionnée par le potier local sur laquelle elle versa la tisane de thym lui confiant ses espoirs d'une meilleure digestion qu'elle savait renforcée par le pouvoir chaleureux des vibrations musicales et des paroles d'amour qui lui parvenaient des ondes à l'émotionnel maintenant positif .

Elle but le breuvage de simple à petites gorgées, qu'elle laissa longuement en bouche, laissant à ses papilles le temps de transmettre toutes les informations à ses cellules.

Au dehors, le vent s'était tu. Elle goûta le répit, réfléchissant à ce nouveau monde dans lequel était entrée l'humanité depuis quelques années.

Lui revenaient en mémoire les paroles de cette journaliste d'une chaîne de télévision d'information en continu. Son témoignage sur les modifications qu'elle avait connues de la transmission des événements, dues pour l'essentiel à l'essor des téléphones portables, puis de la 3 G, et maintenant 4 G, l'avait ramenée à ses rêveries sur l'instant.

A mesure que la journaliste dessinait le champ des medias et des témoins toujours au plus près du temps de l'événement en déroulement, elle visualisait mentalement l'instant comme un carrefour surpeuplé où se retrouvaient propulsés, en un étroit goulot qui se dilatait sous la pression émotionnelle, des millions de personnes à des milliers de kilomètres les uns des autres. Elle eut vaguement l'idée d'une déformation du temps comme d'une valise à l'intérieur de laquelle on entassait encore et encore de nouveaux objets, et dont les coutures menaceraient de craquer si le fil n'en était à la fois solide et souple.

Elle s'interrogea de nouveau sur le pouvoir de transmission des ondes. Elle avait le sentiment qu'au-delà des mots et des images, celles-ci possédaient d'importants pouvoirs de conduction des états et des émotions qui peu à peu prenaient le pas sur le code de transmission des messages et rendaient la communication de plus en plus difficile entre les hommes et les femmes.

Elle sentit la douce chaleur de la tisane réconforter son estomac sur lequel elle posa une main apaisante et ferme. Le poêle ronflait et rayonnait de sa bonne chaleur d'un bois grandi dans les communeaux de la forêt, venant nourrir ses pensées de leur écorce séchée qui craquait en belles flammes claires projetant leur lueur sur la pièce assombrie par le ciel encore lourd des scories de l'humanité en surchauffe industrieuse.

Les mots lui apparaissaient comme des coquilles d'escargot dont le corps se desséchait peu à peu laissant la place vacante à d'autres signaux que celui de la représentation de l'objet ou de l'idée et dont il était de plus en plus facile de s'emparer pour y glisser de tout autres contenus, sans code commun déterminé. Une sorte de prise de pouvoir s'opérait ainsi sur la désignation du monde et sur ses catégories de représentation, accentuant le flou de sa perception ; une sorte de cheval de Troies du langage qui atteignait peu à peu le centre de la parole et, brouillant les capacités de la représentation, parvenait au cœur du système nerveux central conduisant, à terme, à la destruction de la raison en une sorte de folie générale.

A mesure qu'elle concevait ces idées lui parvenaient de son imaginaire les personnages de Garcia Marques et leurs étiquettes collées sur les choses, puis le récit biblique de la tour de Babel et sa diversification des langages en réponse au désir d'élévation ou bien à l'ambition démesurée des hommes. Elle évita de penser au déluge et retourna voir à sa fenêtre si la route n'était pas barrée de branches arrachées de leur arbre.

 

 

http://www.ledevoir.com/societe/science-et-technologie/437671/souffrez-vous-de-solastalgia

 

 

 

 

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