Halte à l'haro

"Accident à Millas: L'enquête accable la conductrice du car scolaire", "Début d’enquête accablant pour la conductrice du bus scolaire", "Drame de Millas : un mois après, des témoignages accablent la conductrice du car" : halte à l'haro ! Comment peut-on raisonnablement croire que la responsabilité de l'imprudence incombe à la conductrice et non à l'absence de loi pour imposer un accompagnateur ?

 Le premier rapport d’enquête serait accablant pour la conductrice. (...) 

C'était dans les gros titres du 18 janvier, c'étaient des brèves sur les radios, des articles dans les journaux, parfois déclinés en Story, qui donnaient des nouvelles des suites de l'accident mortel des enfants du 14 décembre, dans le bus de Millas découpé par un train, une semaine avant les vacances de Noël. 

De son côté, la conductrice du car, a toujours clamé que les barrières étaient ouvertes.

Depuis le drame de Millas, elle a été admise dans un service psychiatrique.

Entre les lignes des articles s'esquisse le portrait d'une femme bientôt cinquantenaire avec de grands enfants. Elle travaille chaque jour de la semaine et aussi le week-end. On entrevoit le deuil difficile d'un père ; les plus humanistes des articles se penchent sur la vie de cette femme sans vraiment que l'on devine si c'est par réelle empathie ou si c'est pour lister les détails qui ne manqueront pas de peser lourd dans la balance d'un procès qui ne pourra qu'être injuste.

date anniversaire de la mort du père de la conductrice du bus,

un décès, survenu huit ans plus tôt, et qui l’a marquée au point qu’elle prenait depuis des médicaments pour dormir,

mise en examen le 20 décembre pour «homicides et blessures involontaires par imprudence»,

Je n'ai pas trouvé d'article qui indique si cette mise en examen est la seule du dossier. Certains commentaires évoquent une possible mise en examen de la SNCF (à propos des barrières, non du retard)

Mais ce 14 décembre à 16h07, le train qui passe d'habitude juste avant le car avait cinq minutes de retard.

Il semblerait donc qu'en l'absence de règles précises, ce soit une personne privée qui soit mise en examen et soit la seule à répondre de l'imprudence qui consiste à laisser conduire par une femme ou un homme seul(e) un car rempli de 23 adolescents à la sortie du collège. 

Petit exercice mental :

Je ferme les yeux et je tente de me souvenir de la dernière fois où j'ai croisé des adolescents, entre 11 et 14 ans, par groupe de 3 ou plus à la sortie de leur cours. J'y suis ? Je multiplie par 8 ou moins le bruit et les gestes que j'ai suscités par mon souvenir. Je mets cette sensation de côté. 

Je ferme à nouveau les yeux et je me souviens de la dernière fois que j'ai pris un transport en commun (métro, bus, train, au choix). Je remplis le wagon ou le bus de la sensation précédemment remisée et j'y ajoute 23 ados et préados imaginaires crées sur le modèle du beau-fils de ma petite soeur (celui qui fait l'objet d'une guerre de garde entre ses parents), la nièce de mon fils (celle que sa tante vient de reprendre un an parce que la mère n'y arrive plus), ou encore les voisins de mes petits-enfants (les sportifs de haut-niveau qui ne peuvent pas rester assis plus de 5 minutes sans graves séquelles). 

J'enregistre la sensation corporelle ressentie au niveau des bras, de la peau, des cervicales, etc...

Je ferme à nouveau les yeux et je m'imagine cette fois en train de faire mon tiercé ou bien de pointer mes dépenses du mois de décembre, ou bien de lire un article d'économie dans mon journal favori. 

N'est-ce pas difficile ? 

Je ferme encore les yeux et j'ajoute les calculs pour savoir combien d'heures supplémentaires il faudrait que je fasse pour à la fois payer le trimestre d'internat  de mon aîné et si je vais pouvoir payer en plus le plein d'essence pour aller chercher ma mère en Corrèze et si possible avoir un beau plateau de fromage avec la dinde pour Noël.

C'est fatigant, non ? 

J'arrête de calculer car cela accentue ma dépression et je sais que je ne peux pas m'arrêter de travailler pour me reposer car l'assurance maladie ne suffira pas à payer mes frais. Je prends un 1/4 d'anxiolytique à la place.

Je retourne mentalement me confiner avec les 23 enfants et adolescents à la sortie de leurs cours juste avant Noël. Je sais qu'ils doivent mettre leur ceinture de sécurité. Eux aussi le savent. Il y a eu des actions de sensibilisation au collège. S'ils ne le font pas, je n'ai pas le droit de leur mettre une amende. Je leur demande de le faire sans obtenir de résultat. Je sais que c'est pour leur sécurité mais je n'ai aucun moyen de pression sur eux. 

Est-ce que je peux reprendre un anxyolitique ? 

Non, ce n'est pas raisonnable. Bien sûr, s'il y avait un autre adulte pour encadrer les 23 enfants et ados, il serait plus facile de leur faire mettre la ceinture de sécurité. Il serait aussi plus facile de se concentrer sur la route. Et cela ferait sans doute aussi quelques médicaments de moins ... 

Est-ce qu'il existe des textes ?

"En la matière, le rôle du conducteur est clairement défini : il peut rappeler l’obligation de port, qui fait l’objet d’un affichage obligatoire dans le véhicule, mais il n’est pas responsable en cas de non port (le code la route ne prévoit cette responsabilité que pour les conducteurs des véhicules de 9 places et moins). Le respect de cette obligation pose donc la question de la présence d’un accompagnateur." Guide pour la sécurité des transports scolaires - Sécurité routière

Est-ce que la question s'est déjà posée ?

La réponse est oui.  Elle fait l'objet d'une question au sénat en 2018 ; cette fois-ci à propos de jeunes enfants de maternelles. La réponse est la suivante : "L'organisation générale de la sécurité et de la surveillance dans les transports scolaires relève de l'autorité organisatrice, elle est tenue de prendre les mesures nécessaires pour assurer le bon fonctionnement du service public dont elle a la charge. Dans le cadre des transports scolaires, aucun accompagnateur n'est réglementairement imposé mais seulement préconisé, notamment pour les plus jeunes usagers par la circulaire interministérielle n° 94-071 du 23 mars 1995 relative à l'amélioration des transports scolaires et par le guide à l'usage des décideurs locaux et de leurs partenaires pour la sécurité dans les transports scolaires, élaboré dans le cadre du Conseil national des transports. C'est donc aux autorités organisatrices de transport de déterminer les conditions de surveillance des élèves transportés."

 

 

Maintenant, continue de fermer les yeux, de lire les journaux et de ne pas te demander pourquoi la conductrice est la seule à être mise en examen pour imprudence dans cette affaire ...  Tu peux éventuellement détourner ton attention par des petites questions innocentes comme de te demander si le SMS qu'a reçu la conductrice du bus n'aurait pas pu la distraire bien qu'elle ne l'ait pas lu. 

 

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