Eau de Rose - 14 - Les enfants taquins

Il m’a fallu doucement parler, de la pluie et des ciels d’été, des nuages et des rivières douces, et vives, toujours, qui coulent à petits filets entre des cailloux blancs et ronds et se faufilent entre des roches grises et moussues pour arriver au beau milieu du flot joyeux qui charrie une brindille de paille

Eau de Rose - Préambule - Vers le Je 

Eau de Rose - 1 - Là où rien ne vient ricocher sur les rêveries

Eau de Rose - 2 -Une voix rauque

Eau de Rose - 3 - Vieille Lune

Eau de Rose - 4 - Le bruit blanc

Eau de Rose - 5 -Une chaleur tendre

Eau de Rose - 6 - Des larmes de sève

Eau de Rose - 7 - Un blondinet ôté à sa mère

Eau de Rose - 8 - La tache rose sur le gravier

Eau de Rose - 9 - Esclarmonde

Eau de Rose - 10 - Dans la salle des archives

Eau de Rose - 11 - La fleur bleue

Eau de Rose - 12- Le grand clown blanc

Eau de Rose - 14 - Les enfants taquins

Je ne me suis pas tout de suite avancée vers la salle. Je suis restée d’abord dans la cuisine qui était aussi l’entrée et le bas des escaliers. J’ai fait couler l’eau et rempli le réservoir de la cafetière. Elle était encore électrique ; peu à peu j’avais réussi à me défaire d’un certain nombre de ces appareils électro-ménagers mais la cafetière résistait. Les radiateurs n’avaient pas grande chaleur à la main posée et je me réfugiais aux tisons de la grosse bûche au cœur clair de biche apeurée, je distinguais dans la pénombre le doux halo de la rose.

A force de souffler, ils se mirent à rougir et de brindilles en bois de caissettes, je retrouvai bientôt une assez jolie flamme pour y poser des éclats de bûches que j’avais fabriqués à la hache avec les enfants, en prévision des heures froides. Bientôt le foyer crépitait et la chaleur se répandait.

Peu après le feu ronronnait et je buvais mon café à petites gorgées, le regard posé sur la soie de ses pétales dans le rayon de soleil matinal. Je n’avais pas remarqué encore ces minuscules taches, comme une poudre d’or.

« - Bonjour ! »

Pour une fois et comme pour me faire mentir, c’est elle qui engagea la conversation.

« - Oh, je ne suis pas encore débarbouillée, tu vas me trouver encore pleine de nuit.

- Mais non, tu es très jolie. On dirait que tes pétales ont gardé sur eux le souvenir des étoiles.

- C’est gentil, merci.

- Ce n’est pas gentil, c’est ce que je vois.

- J’aime bien comme tu vois.
- Merci. C’est toi qui est gentille cette fois. Tu as vraiment sur les pétales une sorte de poudre de lumière.
- C’est étrange. On racontait autrefois aux enfants de mon pays qu’ils auraient de vilaines tâches jaunes sur leur pétales s’ils cherchaient à parler avec les humains. On ne disait pas que les humains penseraient que c’est une poussière venue des étoiles.

Est-ce le souvenir de son pays natal ? Elle était soudain toute fripée. Je suis allée chercher un petit torchon de coton, je l’ai humecté d’un peu d’eau fraîche avec une goutte de citron et je l’ai passé sur ses pétales entortillés les uns dans les autres. Certains étaient tellement noués qu’il m’a fallu doucement parler, de la pluie et des ciels d’été, des nuages et des rivières douces, et vives, toujours, qui coulent à petits filets entre des cailloux blancs et ronds et se faufilent entre des roches grises et moussues pour arriver au beau milieu du flot joyeux qui charrie une brindille de paille, amenée là par un enfant qui courait dans le vent, loin de la ferme qu’il venait de visiter pour y goûter le lait d’une chevrette, toute jeune mère.
- Là, calme-toi.
Je ne savais plus de la rose ou de moi qui je calmais ainsi tellement je partageais sa désolation de toutes les abominations ainsi perpétrées contre les belles idées et les grands sen2ments qui avaient pourtant conduit parfois nos ancêtres sur un large chemin vers des horizons clairs et limpides.

- Je me sens mieux. Merci. Merci pour la rivière et la paille et l’enfant. Je vais garder la jeune chevrette comme vignette pour revenir à cette image quand j’aurai besoin de réconfort. Et toi ? Qu’est-ce qui t’apaise quand ton cœur est dans les vents violents ?
- Moi, je ne sais pas. Je ne me suis jamais posé la ques2on, je crois.

- Tu souris... C’est que tu dois avoir une idée.- Oui, mais... ou peut-être ?

- Peut-être quoi ?
- Ta présence m’aide à vivre. La tienne, particulière, singulière, mais aussi celle générique, des tiens. Parle-moi de toi, de ta famille. Raconte-moi ton histoire. Est-ce que tu as la mémoire en toi des autres roses, des lys et des coquelicots ? Est-ce que tu sais parler avec les iris bleus aux lèvres jaunes ?
- Ce sont de grandes ques2ons.

- Oh pardon. Bien sûr. Et puis, tu as peut-être envie de te reposer. C’est beaucoup ce que je te demande là. Tout simplement, je me sens bien d’être avec toi. Même si tu ne parles pas, ta présence est apaisante.

Elle était un peu tournée vers les planches de merisier verni dans lesquelles je voyais le reflet de son coeur... palpitant, oui, palpitant, intimement et très infime, mais c’était une palpitation et elle venait de son être intérieur. J’ai vite éloigné mon regard. Je ne voulais pas lui dérober son image ainsi, alors qu’elle était en... arroi ? C’était bien quelque chose de proche et différent du désarroi. Elle était tout à elle et je n’étais pas censée la voir.

Elle était si belle dans son reflet patiné, entouré de l’opaline bleutée, comme une veine ancienne qui se perpétuait, un filon de cristal dans le magma rocheux indécis. Elle a relevé ses pétales vers moi, en corolle, toute douceur et tendresse et m’a chatoyé dans les yeux :

- Tu sais, ce ma2n, avant que tu ne descendes, j’ai senti ta présence à mes côtés. J’ai bien aimé.

- Merci. C’était doux, n’est-ce pas ?

- Oui, très.

- Et léger.
- Oui. Le jour se levait à ce moment-là. Les herbes dans le canal dansaient autour des poétesses endormies.
- Ah oui ?
- Les eaux contiennent beaucoup de poétesses. Certaines parfois décident de s’en élever mais la vie est difficile pour elles auprès des humains trop terriens, alors elles retournent à leur rivière et laissent les grands chagrins là où ils étaient, dans les grands mouchoirs à carreaux, sur les trottoirs éclaboussés, et dans les fleurs coupées.
- C’est pour cela qu’on coupe les fleurs alors... Elles mêlent leur douceur et leur douleur aux sentiments des hommes trop difficiles pour eux à entendre.
- Oui, c’est à dire que ... c’est plutôt eux qui se sont coupés.
- ?
- Oui, ils se pensent entiers et suffisants. Indivisibles. Alors qu’ils sont sans cesse, comme toute la matière, en perpétuelle transformation, en échanges constants de particules et d’impulsions avec tout ce qui les entoure. Ils se coupent de leurs racines des bois et du ciel, de la terre et du feu, du vent et des nuages, et se croient des nombres entiers ! quelle tristesse ! Quand on voit la richesse qu’ils refusent pour toujours accumuler leur petitesse...
- Pourtant ...
- Oui.
- Pourtant, tu sembles bien m’aimer, et mes semblables aussi.
- Aimer ?

Le soleil entrait maintenant complètement dans la salle et réveillait les petits coins endormis, tout ragaillardis de se trouver enluminés.
Le carrelage de la cuisine chavirait dans les couteaux brillants lancés par la vitre à facette de la porte. On sentait derrière les eaux du canal. Elles miroitaient un ciel bleu brillant comme un nez bien débarbouillé dans l’eau fraîche des cascades. Un petit chat filoutait des trognons de pomme sous la bâche noire qui couvrait le compost. La renarde filait entre les haies d'aubépine, suivie de ses quatre petits. Une camionnette blanche roulait tranquillement sur le chemin dans les fumerolles de la terre chatouillée par la chaleur des rayons.

Le bocal était à moitié plein. J’avais cueilli les feuilles du saule dans mon ancienne maison, celle sur la colline - les bonnes maisons sont si difficiles à trouver qu’il faut en essayer beaucoup avant de trouver celle qui conviendra -, elles étaient encore toute bruissantes du charivari des insectes crissant dans la chaleur de l’été brûlant. Elles étaient sèches maintenant, jaunes et craquantes, entortillées et fines, à l’intérieur des grosses parois de verre blanc. J’en ai choisi une, longue et nervurée, avec un petit bout de queue retourné. Je l’ai attrapée entre deux doigts et elle est venue facilement, sans s’émietter ni se déliter. Je l’ai regardée dans la lumière, elle était belle, elle avait gardé la chaleur en elle dans sa sécheresse fragile et translucide.

Qui sait ? Peut-être la rose trouverait-elle encore quelques particules assez formées pour échanger avec elles des nouvelles de ces lointains volcans dont elle m’avait parlé un jour. Ceux qui explosent tellement fort qu’on doit ensuite chercher dans les plis de la terre les morceaux des enfants nouveaux nés ce jour-là pour les recoller...

La lumière était belle mais elle ne chauffait guère. J’avais besoin de sucre. J’ai retrouvé dans le réfrigérateur le can de précieux sirop de l’érablière à Jacques. C’était le sucre des grands besoins, celui des voix graves et des accents tendres.

- Hello, hello. Regarde ce beau plateau !

Pas de réponse. Elle était là pourtant. J’avais toujours en moi un petit pincement de peur très aigu à l’idée des frontières, qu’elles soient du raisonnable, du temps, ou bien de la vie.

- Hello ?

Rien encore. Pourtant, le plateau posé, je pouvais l’observer et je sentais encore sa présence. Peut-être s’était-elle à nouveau endormie ?

J’ai bu mon café à petites gorgées, en pensant aux feuilles de l’érablière à l’automne, que je n’avais encore pas vues, en me souvenant des branches nues dans la neige épaisse, des tuyaux passés dans le tronc vers le canal de la sève et à tous les seaux qui pendent pour la recueillir quand le jour devient doux et que les nuits sont encore de gel.

La rose ne semblait pas s’éveiller mais ses pétales n’avaient pas l’air plus pâle que ces derniers temps. J’ai glissé la feuille de saule doucement dans son eau et puis je me suis décidée à aller chercher les oignons dans la salle de classe pour mettre en route une soupe que je serais bien heureuse de trouver pour la soirée.

Je n’étais pas venue là depuis quelques jours. Le tableau avait gardé la trace du passage des enfants. Bien que grands mais pas encore parents, ils gardaient des côtés gamins : l'ardoise était toute recouverte de lettres blanches et pleines, rondes, qui portaient des messages de joyeuses fêtes et bon Noël. Ils étaient restés là un moment à se parler, comme ils le font souvent, pour mon plus grand bonheur. Le cinéma ne voulait pas se mettre en route ce matin. Peut-être parce que l’écran était plein déjà ou bien parce que j’avais beaucoup à faire par ailleurs. L’heure n’était plus aux souvenirs. Le temps était venu d'écrire. Dans mon petit cahier à couverture bleue j’ai là aussi trouvé griffonnés leurs souhaits en grosses lettres un peu étranges.

Eau de Rose - Préambule - Vers le Je 

Eau de Rose - 1 - Là où rien ne vient ricocher sur les rêveries

Eau de Rose - 2 -Une voix rauque

Eau de Rose - 3 - Vieille Lune

Eau de Rose - 4 - Le bruit blanc

Eau de Rose - 5 -Une chaleur tendre

Eau de Rose - 6 - Des larmes de sève

Eau de Rose - 7 - Un blondinet ôté à sa mère

Eau de Rose - 8 - La tache rose sur le gravier

Eau de Rose - 9 - Esclarmonde

Eau de Rose - 10 - Dans la salle des archives

Eau de Rose - 11 - La fleur bleue

Eau de Rose - 12- Le grand clown blanc

Eau de Rose - 14 - Les enfants taquins

Eau de Rose - 15 - Au pays des volcans

Eau de Rose - 16 - De neige

Eau de Rose - 17 - Post scriptum

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.