Eau de Rose - 15 - Au pays des volcans

Il l’a transportée sur ses ailes de géant. Elle l’a veillé à chacun de ses drames. C’est l’éternel roman des roses écloses et que l’on jette ensuite sur le gravier des trottoirs.

Eau de Rose - Préambule - Vers le Je 

Eau de Rose - 1 - Là où rien ne vient ricocher sur les rêveries

Eau de Rose - 2 -Une voix rauque

Eau de Rose - 3 - Vieille Lune

Eau de Rose - 4 - Le bruit blanc

Eau de Rose - 5 -Une chaleur tendre

Eau de Rose - 6 - Des larmes de sève

Eau de Rose - 7 - Un blondinet ôté à sa mère

Eau de Rose - 8 - La tache rose sur le gravier

Eau de Rose - 9 - Esclarmonde

Eau de Rose - 10 - Dans la salle des archives

Eau de Rose - 11 - La fleur bleue

Eau de Rose - 12- Le grand clown blanc

Eau de Rose - 14 - Les enfants taquins

Plus que deux jours maintenant avant la fin de la trêve hivernale. Arriverais-je à terminer le récit de ma rose ?
Elle revenait de la vieille Europe, jeune veuve endeuillée de celui qui lui donna en si peu de temps une profusion de sentiments. Elle était jeune encore, très belle et très riche. Cela ressemble tant à un conte de fées. Peut-être cela en est-il un ? A peine l’a-t-il vue qu’il l’a voulue. Peut-on le dire ainsi ? Il l’a emportée sur ses ailes de géant. De cela, on est certain. Et puis il l’a presque embrassée de force. Le savait-on avant que les roses ne se mettent à parler ? Et depuis quand auraient-elles une voix celles-ci qui n’ont qu’à rester tranquilles en leurs vases. Il a trouvé la fleur fort jolie et s’est empressée de la cueillir. Elle s’est laissée conter fleurette. Petite, elle voulait être reine. Elle est devenue princesse inconnue, mère et femme à la fois, d’un petit prince des étoiles. Qu’avait-elle à dire d’autre à moins de s’écraser à terre le nez collé au hublot, entrainant avec eux toute une petite société. Elle n’était pas une rose blanche. Elle avait le rouge aux joues des volcans de son pays qui éclatent d’un coup sans prévenir. Etait-elle si capricieuse ? Ou bien n’était-il, ce grand escogriffe, pas capable de s’extirper de ses rêves de gamin, lui qui se fâchait de perdre au moindre jeu de société ?

Ce n’est finalement qu’une histoire simple. Un éternel roman de la rose venu des temps médiévaux. Mais pourtant rien n’arrive totalement par hasard. Je ne peux m’empêcher de penser que ce que j’ai trouvé dans ces quelques notes suffisent à demander que la postérité se souvienne de cette petite rose oubliée. Peu importe qu’il ait préféré telle ou telle des fleurs qu’il a plusieurs fois cueillies ! Mais comment a-t-il pu ainsi voler de ses propres ailes sans se soucier des racines qu’il couperait ? Les hommes ignorent-ils définitivement que le cœur des fleurs est à leur racine ?

L'a-t-il coupée de ses racines ? Elle se dessinait elle-même à quitter son petit pays. Il l’a pourtant forcée à vite retirer ses épines pour lui faire place. Il l’a transportée sur ses ailes de géant. Elle l’a veillé à chacun de ses drames. C’est l’éternel roman des roses écloses et que l’on jette ensuite sur le gravier des trottoirs.

« S’il te plait, donne-moi de l’eau ». Elle est là, toujours devant moi, dans sa petite robe blanche d’enfant, avec ses yeux de volcans qui éclairent la nuit de ses éclats de rêves. Elle est la petite conteuse de ses nuits perdues. Car pour lui, seules les nuits de vol comptent. C’est sa passion dévorante. Comme d’autres ont la passion d’écrire, ou de surfer, d'instruire ou de se nourrir, peu importe, elle les emporte. Il est toujours en mouvement et il vole d’un continent à l’autre, de nuit comme de jour. Il s’écrase et se brûle mais toujours remonte le temps sur les ailes du vent. Peu lui importe que la nuit les emporte. C‘est son destin d’homme et il l’accomplit. Au passage, à Casablanca ou au Guatemala, il y a toujours une rose pour l’entourer de ses pétales doux et chauds comme le vent du désert. Il va de continent en continent et prend dans sa carlingue des renards ou des lions qu’il apprivoise un temps et puis il s’aperçoit qu’il n’a pas le temps de continuer à leur donner l’eau qui les nourrit et il repart, ailleurs, vers d’autres géographies partagées, d’une carte à une autre, peu importe le lieu pourvu qu’il ait l’ivresse des cimes. Elle, a les racines coupées. Elle lui a donné ses ailes et il est partie avec elles. Le voici grand de sa ferveur, le voici beau de sa patience, le voici adulé de sa discrétion. Comme tant d’autres, on ne retient que l’homme, et des passantes, un geste ici ou là, tout au plus, entrevues, et cela suffit de chanter celles qu’on a croisées sans daigner s’arrêter, du moment que l’on soit un grand homme.

Pourquoi cela me touche-t-il autant ? Mais pourquoi ne demande-t-on pas à toutes celles qui subissent depuis des millénaires les blagues stupides et les quolibets multiples et toujours renouvelés sur leur pilosité, sur leurs amas de gras, sur leur cervelle de moineau, si gentiment petite, pourquoi  continuent-elles de l’endurer sans mot dire ?

Le sommeil m’ a finalement emportée sur ses ailes et je suis retournée aux pays des volcans et des sources fraîches baigner mon front tourmenté de questions.

Eau de Rose - Préambule - Vers le Je 

Eau de Rose - 1 - Là où rien ne vient ricocher sur les rêveries

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Eau de Rose - 16 - De neige

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