Eau de Rose - 16 - De neige

L’air est bien blanc ce matin. Il a neigé cette nuit. Les arbustes ont le feston blanc des dimanches en campagne. Le petit chemin qui serpente au loin vers le lac est un glacis de lumière qui monte au ciel. Tout est tout doux.

Eau de Rose - Préambule - Vers le Je 

Eau de Rose - 1 - Là où rien ne vient ricocher sur les rêveries

Eau de Rose - 2 -Une voix rauque

Eau de Rose - 3 - Vieille Lune

Eau de Rose - 4 - Le bruit blanc

Eau de Rose - 5 -Une chaleur tendre

Eau de Rose - 6 - Des larmes de sève

Eau de Rose - 7 - Un blondinet ôté à sa mère

Eau de Rose - 8 - La tache rose sur le gravier

Eau de Rose - 9 - Esclarmonde

Eau de Rose - 10 - Dans la salle des archives

Eau de Rose - 11 - La fleur bleue

Eau de Rose - 12- Le grand clown blanc

Eau de Rose - 14 - Les enfants taquins

Eau de Rose - 15 - Au pays des volcans

L’air est bien blanc ce matin. Il a neigé cette nuit. Les arbustes ont le feston blanc des dimanches en campagne. Le petit chemin qui serpente au loin vers le lac est un glacis de lumière qui monte au ciel. Tout est tout doux. Sur les tombes en contrebas de ma fenêtre les trois petits chats sont en gambade folle et sautante. Leur mère aussi virevolte de ci de là, entre les flocons larges et lourds qui ont des airs de parachutes pour les araignées. Tout brille de mille cristaux indiscernables et tous différents. L’air entier est en alerte fluette. Sur la route, les voitures s’aventurent à petites roues, et le crissement sous leurs pneus a la douceur craquante et fraiche des moufles d’antan. De grosses taches blanches s’entassent à ma fenêtre et fondent peu à peu sous la chaleur du feu.

Ma rose a pali elle aussi. Elle semble me dire que tout recommence toujours dans l’odeur matinale du café. J’étale sur ma tartine de pain complet une fine couche de gelée de groseille aussi fragile que la flaque givrée sur le chemin de gravier disparu dans le manteau.

- La neige est venue ?
- Oui, elle est là.
- Dis-moi. Crois-tu que tout recommence toujours ?
- Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je n’ai plus depuis longtemps de certitude, juste un désir profond de voir ton nom au-dessus de cet enfant que vous avez conçu tous les deux.
- Que veux-tu dire ?
- Je voudrais que cet enfant éternel ne soit pas celui d‘un homme seulement. Je voudrais que sa muse apparaisse à ses côtés. Et puis n’est-ce pas toi qui l’a dessiné ce petit homme qui te ressemble ?
- Mais cela n’a pas d’importance. Ce sont des enfantillages de vouloir donner des propriétaires aux choses de l’esprit. Crois-tu que les idées nous appartiennent ?
- Non, je ne pense pas. Mais il faut bien des pêcheurs pour aller les extirper des entrailles de la mer, des mineurs pour les arracher à la terre.
- Tu vois, tu écris toi-même des pêcheurs et des mineurs. Tu ne parle pas des femmes qui y allaient aussi dans les mines et des petits enfants qui ouvraient le passage, devant les ânes, grâce à leur petite taille.

- Oui, c’est vrai. Et c’est bien là ce que je regrette. Pourquoi l’humanité ne reconnait-elle que son tiers ?

- Peut-être parce que cela n’a d’importance que pour ce tiers-là.
- D’accord avec toi. Mais est-ce une raison parce que ces deux autres tiers sont humbles de les mépriser ?

- S’il te plait, donne-moi de l’eau. J’ai soif. Dis, s’il te plait, est-ce que je pourrais goûter l’eau de la neige ? Je n’en ai pas dans mon pays. Lorsque mes racines sont en terre, la neige est déjà partie de l’autre côté du soleil.

Je suis allée mettre les bottes coupées par-dessus mes chaussons et j’ai recueilli la neige du chemin, et celle de la fenêtre et celle des herbes gelées, avec une cuillère à soupe dans un bol de porcelaine bleue. Je suis vite rentrée avant qu’elle ne soit toute fondue et je l’ai versée par petite cuillerée dans le vase d’opaline.

Elle avait un petit air soyeux que je ne lui connaissais pas. La blancheur des pétales en était plus vive.
- Tu vois. Personne ne saura que tu m’as donné à boire l’eau des neiges. Et pourtant tu viens de m’offrir un grand bonheur. Je sens les cascades de montagne que les amoureux regardent la nuit en se promenant les soirs de lune. J’entends les cris des enfants qui s’éclaboussent de leurs boules de neiges et je vois le cristal filtrer les couleurs de la lumière. Tu vois, tout au bord de mon pétale, là ?

- Non. Qu’y a-t-il ?
- Tu ne vois pas ce rayon-là comme il est vert ?
- Là ?
- Oui. Juste là. Penche-toi un peu. Tu vois comme il est lumineux ?

- Un peu, oui.

- Il vient de très loin celui-ci. Il a traversé l’univers plus lentement que les autres car il est chargé d'une grande tendresse. Il a la couleur du manteau d’un petit garçon perdu dans les étoiles et qui ne savait pas comment les ramener dans les yeux de celle dont il aimait tant le sourire.

Elle s’est endormie sans doute en pensant à ce lointain souvenir qui avait traversé tout un univers pour revenir vers elle. J’ai pris mon cahier très doucement pour ne pas la réveiller et je suis sortie sur la pointe des pieds. J’ai poussé la porte derrière moi et je suis allée m’asseoir sur un banc d’écolier pour noter toute notre conversation. Cette fois-ci, je ne l’oublierai pas, ce qui se disait dans les papillons multicolores des rayons du soleil.

Eau de Rose - Préambule - Vers le Je 

Eau de Rose - 1 - Là où rien ne vient ricocher sur les rêveries

Eau de Rose - 2 -Une voix rauque

Eau de Rose - 3 - Vieille Lune

Eau de Rose - 4 - Le bruit blanc

Eau de Rose - 5 -Une chaleur tendre

Eau de Rose - 6 - Des larmes de sève

Eau de Rose - 7 - Un blondinet ôté à sa mère

Eau de Rose - 8 - La tache rose sur le gravier

Eau de Rose - 9 - Esclarmonde

Eau de Rose - 10 - Dans la salle des archives

Eau de Rose - 11 - La fleur bleue

Eau de Rose - 12- Le grand clown blanc

Eau de Rose - 14 - Les enfants taquins

Eau de Rose - 15 - Au pays des volcans

Eau de Rose - 16 - De neige

Eau de Rose - 17 - Post scriptum

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