Une idée de cadeau

D’abord, ce serait une idée de cadeau pour tous les marmots et toutes les marmottes, rêveurs et dormeuses, qui parfois descendent de leur nuage comme le petit papa de son ciel.  Ensuite ce serait une idée de cadeau qui tient sa parole comme on tient sa langue. Elle serait réellement une idée : immatérielle et belle, mathématique et désincarnée, sans état ni étant, latente et présente.

Ce serait donc un cadeau idéal.

 © BnF ms. 12473 fol. 15v - Bernart de Ventadour, [Public domain], via Wikimedia Commons © BnF ms. 12473 fol. 15v - Bernart de Ventadour, [Public domain], via Wikimedia Commons

On le trouverait par hasard en se promenant dans une rêverie de greniers oubliés. Il nous aurait fallu des efforts pour l’atteindre. Et sa simplicité aurait une intense saveur. Il serait indiscutablement l’essence du cadeau qui lui-même en tant que tel, intrinsèque et naïf, ne peut être autre que ce qu’il est. Pour l’ôter à son papier qui le dissimule à nos yeux, il suffirait de souffler un peu dessus et la patine des années qui peu à peu l’enfouissait dans les sables de nos mémoires le révélerait. 

 

Ce cadeau se trouverait dans une capitale à qui l’on veut donner un air de fête. On l’aurait parée d’or et de pigments recueillis précieusement dans la matière végétale et minérale. Elle serait née dans un atelier médiéval, à l’écart du siècle, loin du bruit et puis des charivaris, dans le trait d’un maître. 

 

 

 © Lorenzo Monaco [Public domain] © Lorenzo Monaco [Public domain]
Ce cadeau, c’est la lettre initiale d’une page ancienne, la lettrine enluminée des manuscrits. Il est la lente évolution à travers le temps du mot latin capitellum, que les gens de Provence ont fait évoluer vers le mot « capdel » qui voulait aussi dire dans cette langue, le personnage placé en tête, c’est-à-dire le capitaine. Peu à peu, à cause de la difficulté à articuler les sons p et d côte à côte, le p s’est perdu et le mot est devenu cadel. Plus tard, la finale en -el s’est transformée en -eau comme de chastel en château, pour devenir un cadeau

 

Lettrines C représentant un moine relisant un texte écrit sur une feuille de parchemin, Bible de Hambourg ,vers 1255 Lettrines C représentant un moine relisant un texte écrit sur une feuille de parchemin, Bible de Hambourg ,vers 1255

 Ainsi notre cadeau vient de la lettre qu’on veut rendre belle. Le plus ancien document dans lequel on le trouve est l’inventaire de Notre-Dame de Paris daté de 1416. Encore employé au17ème siècle pour un Trait de plume figuré que les maîtres à écrire font autour des exemples, ce sens était déjà oublié au 19ème siècle. Plus de lettre ornée donc ni de Dame céleste : au siècle classique, on s’intéresse à de plus terrestres. De la lettre le cadeau passe à la fête galante, sans être libertine. Il devient un présent pour fêter quelqu’un avec un usage aussi plus précis de cadeau de mariage. 

 

Aujourd’hui, l’algorithme ne connait du mot cadeau que son sens commercial. Personnalisé, insolite, original, décliné en idées pour homme ou pour femme, cadeau maestro à moins de dix euros, pour grands parents, joli et bon, localisé, déniché, sélectionné, petit, qui va la faire kiffer, il n’est réellement cadeau que s’il est aussi présent. 

Ce cadeau, c'est le mien, à ceux qui me lisent, parfois, souvent, rarement. Je les connais peut-être seulement de bouts de phrases échangées par ci par là, d'un billet à un autre, ou bien par un message ou deux, en marge des espaces publics. Je vous retrouve sur les réseaux sociaux.  Je connais certains par la voix et d'autres par le geste.

A tous je souhaite un bon Noël, avec ou sans cadeau ! 

 

A la source :

Cadeau, sur CNRTL, Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, partie TLF, disponible sur http://www.cnrtl.fr/definition/cadeau, consulté le 23/12/2018.

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