Story telling

 Comment résister, alors, à cet indicible plaisir du spectateur auquel nous sommes sans cesse conviés dans notre monde en crise ? Probablement en gardant à l’esprit que c’est par un effort d’imagination que nous concevons l’unité du monde, et que personne ne peut – ni ne doit – le faire à notre place. Et en nous exerçant régulièrement à cette sculpture de soi et du monde, comme l’écrit Christophe Bouriau à la fin de son livre. En n’oubliant pas qu’être présent à soi et au monde est le fruit d’une exigence. Et que cette exigence consiste avant tout en un effort d’imagination.  L’effort d’imagination que signifie la présence à soi.23 janvier 2013 Par Alexis Flanagan   

 

Gavroche rêveur © Victor Hugo Gavroche rêveur © Victor Hugo
Comment résister, alors, à cet indicible plaisir du spectateur auquel nous sommes sans cesse conviés dans notre monde en crise ? Probablement en gardant à l’esprit que c’est par un effort d’imagination que nous concevons l’unité du monde, et que personne ne peut – ni ne doit – le faire à notre place. Et en nous exerçant régulièrement à cette sculpture de soi et du monde, comme l’écrit Christophe Bouriau à la fin de son livre. En n’oubliant pas qu’être présent à soi et au monde est le fruit d’une exigence.

 

Et que cette exigence consiste avant tout en un effort d’imagination.

 

L’effort d’imagination que signifie la présence à soi.

23 janvier 2013 Par Alexis Flanagan

 

 

 

La lecture de ce billet d'Alexis me replace ce matin dans une de mes problématiques favorites dont il m'est arrivé souvent de parler au cours de ces conversations à bâtons rompus que l'on peut avoir par moments avec nos rencontres. (mot que j'entends ici comme la personne avec laquelle j'ai un échange particulièrement profond en peu de temps).

 

J'ai rencontré Alexis sur le thème de la séparation, nous avons échangé des idées et des fragments de nos vies sur nos expériences communes de l'altérité et de la séparation.

 

Alexis croise de nouveau mon chemin ce matin et me ramène à un point de convergence, celui des rapports que l'imaginaire et le réel entretiennent l'un avec l'autre. Souvent, au cours de ces conversations avec mes rencontres, j'ai été amenée à me justifier d'une attitude de pensée résolument positive et à exprimer verbalement ce qui fut pour moi une longue rêverie et que je résume ainsi :

Je me suis longtemps questionnée sur le rapport entre l'imaginaire et le réel comme on peut le faire sur l'oeuf et la poule. Je n'ai rien trouvé qui me prouve que l'un ne préexiste à l'autre. Si l'on regarde Léonard de Vinci et ses machines, Jules Vernes et son sous-marin, … on constate que l'imaginaire a souvent précédé le réel. Qui peut me dire que l'imaginaire ne produit aucune interaction sur le réel ? Alors que je peux trouver un certain nombres d'exemples de l'inverse.

 

Si je reprends les textes fondateurs, en particulier celui de la création du monde dans le « story telling » que m'a transmis la religion de mes parents, si je relis cette phrase de la Genèse qui dit que Le verbe s'est fait chair, j'ai une représentation de la création, une image de la création comme d'une incarnation du discours, pas forcément du logos, trop logique, ni du Pangloss, trop ironique, non plus du Speaking in tongues, trop barré, ni de la Pentecôte, non, tout simplement de la notion de verbal comme principe de création, ancré dans l'énonciation (urbi et orbi, hic et nunc) de la chair, de la matière, de la combinaison d'atomes en une structure assez dense pour prendre corps.

 

Si je reprends cette notion de "story telling" pour son aspect de partage simultané par plusieurs cerveaux, produisant donc au même moment la même impulsion électrique, en admettant l'hypothèse qu'une idée produit une figure électrique, ou une onde, enfin un phénomène physique et donc si ce phénomène physique est produit en même temps par plusieurs personnes, qu'est-ce qui me dit que cette vibration simultanée n'a pas un impact papillon ? générateur de réalité, prêt à s'incarner. Et si cette pensée commune avait le même effet que celui d'une armée marchant au pas sur un pont et qui ferait écrouler le pont simplement du fait de la simultanéité de la force mécanique, démultipliée au point de faire céder la construction apparemment stable ? N'est-ce pas là l'enjeu définitif du cerveau disponible et qu'est-ce qu'un cerveau disponible sinon un zombi ?, mythe résurgent actuellement.  Un mythe résurgent n'est-il pas un symptôme de la psychée humaine ? Et le zombi n'est-il pas un avatar de la résurrection dans sa version négative, une mécanique.d'humain. A-t-il pour fonction de nous faire prendre conscience de notre image actuelle de l'humanité, des mécaniques en quête de plaisir, d'argent, qu'on peut habilement diriger vers le but que l'on veut . Qui pourra me faire préférer ce récit à celui des textes fondateurs de mon enfance dans lesquels il était question de berger guidant ses brebis ? Le rire que provoque ces zombis est-il salvateur ? N'est-ce pas là un rire sans aucune subversion, je dirais même un rire souversif (en dessous de notre version) , voire même un rire "bouffon", de celui qui a abandonné son honneur., un rire de celui du livre caché dans Le nom de la Rose.

Nous naissons et mourons à chaque instant disait Ameisen hier dans son excellente émission sur L'illusion de la fin de l'histoire. Quelle apocalypse vivons-nous actuellement ? Que révélons-nous de ce qui était caché ? 

 

Si je regarde encore le film d'Alain Resnais, Mon oncle d'Amérique dans lequel le professeur Henri Laborit intervient pour expliquer la genèse d'une réaction humaine en plaçant ses personnages entre l'ange et la bête, la souris de laboratoire et le récit filmique, je note encore que la fiction agit sur le réel dans la façon dont je le construis.

 

Partant de là, si j'accorde à mon imaginaire un pouvoir d'influence sur le réel, comment puis-je le nourrir de représentations négatives, d'émotions négatives...

 

Que puis-je faire d'autre que concevoir ma psychée comme un lac d'images chargée de probables et comment puis-je faire autrement que nourrir ces images de ce que j'ai pu percevoir de.... ?

 

De quoi ? De plus élevé ? De mieux ? De tout ce qui est assez résonnant pour ne pas produire de tensions, de tout ce qui va s'harmoniser pour créer un chant (champ) de vibrations fertiles. Bien sûr l'image qui me vient est celle d'un eden, où se côtoient l'homme et l'animal, le féminin et le masculin, le minéral et le végétal, où chacun écoute et entend la vibration de l'autre, sa voix, son être, en bonne intelligence, sans besoin de lois, un monde où la loi de la nature est celle de la coexistence pacifique, l'image d'un espace-temps où l'on marque un temps de recueillement lorsqu'on prend au monde pour subsister, et où l'on ne prend pas plus au monde que ce dont on a besoin dans le présent, de l'air pour respirer, de l'eau pour s'hydrater, des fruits pour se nourrir, du bois pour se chauffer...

Je regrette que notre monde imaginaire ne soit pas mieux nourri de belles visions, d'utopies fondatrices.

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