Les manifs, ça sert à se parler

Le cortège de la FSU est tendu comme un tigre derrière sa voiture de tête. « Y en a ras le bol de tous ces guignols, qui ferment nos usines, nos hôpitaux et nos écoles ! Ras le bol ! Ras le bol ! Ras le bol ! ».

Le cortège de la FSU est tendu comme un tigre derrière sa voiture de tête. Une cinquantaine de mètres le sépare de la Fédération anarchiste. Devant il y a la CNT, avec son petit chariot de musique, les avocats en robe noire et tout en haut FO. La CGT, Sud Solidaires, les Lentillères, tout le monde est là. 

Devant le guignol  Montsouris 1976 © Jean-François Gornet Devant le guignol Montsouris 1976 © Jean-François Gornet

« Y en a ras le bol de tous ces guignols, qui ferment nos usines, nos hôpitaux et nos écoles ! Ras le bol ! Ras le bol ! Ras le bol ! ». Au son des tambours, dans leurs bleus de travail, les femmes avancent et lancent le cri de la révolte, haut et fort, qui monte bien droit. 

Leur voix est portée par l’épreuve de l’expérience, quelle qu’en soit sa durée. Chaque jour leur ténacité, volonté, fermeté, accroche d’un geste ou d’un regard à l’espalier les jeunes arbrisseaux en quête de lumière, dans un capitalisme inconscient et dévorant, dont les produits écocides se sont introduits dans nos plus petites particules.

 « Y en a ras le bol de tous ces guignols ! Qui ferment nos usines, nos hôpitaux et nos écoles ! « 

Un bonjour ici, un autre là. Le cortège est très long. Devant et derrière, c’est plein, de drapeaux, jaunes, verts, rouges, noirs, de bannières, de pancartes, de chants. «  On est là, on est là ». On se parle, on échange des nouvelles. Ici, c’est un retour à la ZAD avec un peu l’espoir de sortir du ghetto dans lequel on s’est fait caser. Les riverains qui commencent à voir d’un autre oeil les actions pour reprendre le contrôle sur les politiques d’aménagement de l’espace urbain. A comprendre que derrière l’occupation des terres, il y a beaucoup de réflexion, de documentation, de travail. « Les gens qui demandent à quoi ça sert de manifester, je leur dis, ça sert à se parler ». 

Là, c’est un récit de la dernière manif : « Ah bah, à la fin, on s’est fait gazer. On n’avait rien fait. Mais vraiment rien. C’était l’heure, c’est tout. Ils ont lancé les lacrymos. ».  Plus tard, le soir, une amie de 75 ans : « Moi, les manifs, tu sais, je n’y vais plus. La dernière fois que j’ai manifesté, je me suis faite enfermer. C'était sur la place du théâtre. Je ne pouvais pas partir. Toutes les rues étaient bloquées par les CRS. Impossible de remonter par là, ni là.  Je n'aime pas être enfermée. C'est stressant. Ca a failli mal se terminer. Heureusement des anciens ont entonné un haka et ça a fait baisser la pression. Mais depuis, c’est terminé. J’ai eu trop peur. ». Encore plus tard, un statut sur Facebook : « Gazé ». Pas non plus, le genre violent. 

Pourtant, malgré toutes ces intimidations, toutes ces consignes qu’on imagine - car si des éléments peuvent être plus violents dans les rangs, on a du mal à croire que ces gazages généralisés soient le résultat de mouvements singuliers, et ne pas voir là une violence serait d’un grand laxisme, pire que celui de laisser une voie de circulation entravée pendant quelques temps par des manifestants attardés -, malgré tout, les cortèges restent longs, les contestations prennent une force symbolique rarement atteinte, la justice jette sa robe, les directions des hôpitaux démissionnent et dans le gouvernement on s’étonne que personne ne comprenne comme un seul homme ces réformes de la chose publique. 

 

Crédits photo :

Jean-François Gornet, Devant le guignol, parc Montsouris, 1976. Sous licence Creative Commons indiquant la paternité de l'oeuvre mais "en aucune façon suggérant que l’auteur vous soutient ou approuve l’utilisation que vous en faites".

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