Atelier

Il écouta.Aucun bruit.Il poussa la porte.Il la poussa du bout des doigts, légèrement, avec cette douceur furtive et inquiète, d'un chat qui veut entrer.(Victor Hugo, Les Misérables, Jean Valjean) Lentement, comme en écho à la grâce timide et féline de son geste, le battant pivota sur son axe, silencieusement, d'abord à demi, puis, suite à une seconde impulsion de sa main, entièrement posée cette fois, il s'ouvrit complètement, décrivant un arc de cercle, puis vint se plaquer contre le placo qui isolait la pièce, dans cette ancienne grange aux murs de pierre de taille. 

Il écouta.

Aucun bruit.

Il poussa la porte.

Il la poussa du bout des doigts, légèrement, avec cette douceur furtive et inquiète, d'un chat qui veut entrer.

(Victor Hugo, Les Misérables, Jean Valjean)

 

Lentement, comme en écho à la grâce timide et féline de son geste, le battant pivota sur son axe, silencieusement, d'abord à demi, puis, suite à une seconde impulsion de sa main, entièrement posée cette fois, il s'ouvrit complètement, décrivant un arc de cercle, puis vint se plaquer contre le placo qui isolait la pièce, dans cette ancienne grange aux murs de pierre de taille.

 

Depuis les ouvertures, sans doute récupérées sur une ancienne serre, tombait à l'oblique une lumière blanche, de pleine lune hivernale, légèrement bleutée. Il hésita un instant sur le seuil de son exploration, cherchant à identifier les différents espaces du hangar réaménagé, grimpant du regard les marche de fer de l'escalier suspendu, devinant derrière les cloisons vitrées, là-haut, de grandes barres de laiton rouillées, d'anciens tuyaux de cuivre, tout un assemblage de métaux divers, surgissant comme les piques d'un hérisson ensommeillé, dans la ville assoupie. Sa nuque lui signifia qu'il en avait assez vu comme ça. Au loin, un chien aboyait par moments . Un cyclomoteur passa sans ralentir. Il vérifia d'un coup d'oeil qu'il avait bien refermé la porte.

 

Sur sa gauche, une pièce avait été aménagée, vraisemblablement dans l'ancienne bergerie de la grange. Il fit quelques pas, tranquillement. Ses semelles de crêpe lui assuraient un pas silencieux. L'éclairage de cette nuit de pleine lune le dispensait heureusement de l'usage d'une lampe torche dont le faisceau blanc et artificiel aurait pu attirer l'attention sur sa présence. Il distinguait parfaitement ce deuxième atelier à travers les vitres à petits carreaux qui lui donnaient un petit air cosy, très jardin d'intérieur, d'une atmosphère si victorienne qu'on n'aurait pas été choqué d'en voir débouler Mrs Dalloway et sa jeune amie fumeuse de cigare. Oui, c'était bien ce qu'il avait pensé, les murs étaient recouverts de ces meubles de métier qu'on trouvait autrefois dans les merceries . Il apprécia d'un regard de connaisseur les façades de bois fruitier rectangulaires, avec chacune leur poignée-coquille d'acier chromé surmontant le porte-étiquette en laiton. Sur le plateau du petit établi de couture blondi par un rayon sélène dormaient des pelotes de fils multicolores, chatoyantes, sans doute de soie... Une étoffe d'aspect laineux recouvrait à demi son piétement de fonte. Il s 'accorda encore quelques secondes d'imprégnation de cet endroit d'ont la désuétude simple, malgré l'extravagance luxueuse des matières qu'on y avait abandonnée ça et là, presque à regret, lui donna l'envie de faire la connaissance de son occupante. Il jeta un dernier regard sur une des tapisseries en cours de restauration, pendue à des cimaises, puis se recentra sur sa quête.

 

Il avait assez de structure pour ne pas laisser sa raison se troubler par le faisceau de circonstances qui l'avaient amené en ces lieux, pourtant il avait la nette sensation d'accomplir un cycle quasi arthurien.

Pourquoi ses parents avaient-ils été conduits à s'installer dans cette région de l'Auxois et non dans celle du bordelais par exemple, comme tant d'autres de ses compatriotes grands bretons ?

Pourquoi l'avaient-ils nourris dès sa plus jeune enfance de la poésie perse d'Omar Khayyam ?

Il se remémora les premiers vers des Robaïyat:

 

Tout le monde sait que je n'ai jamais murmuré la moindre prière. Tout le monde sait aussi que je n'ai jamais essayé de dissimuler mes défauts. J'ignore s'il existe une Justice et une Miséricorde... Cependant, j'ai confiance, car j'ai toujours été sincère.

 

Il avait particulièrement besoin, en cet instant i, de se repasser ces vers comme il aurait aussi pu glisser un fer chaud sur une chemise de coton froissée par un essorage-rapide-1000 tours pour en enlever un à un, patiemment, dans une bonne odeur de linge frais, chacun des plis du tissus au contact de la semelle du fer brûlant.

 

Le béton gris ondoyait de flaques lunaires. C'est un léger parfum de tannerie et sa caudalie d'encens, qui l'avertirent qu'il était sur la voix. A mesure qu'il approchait du lieu ultime, ses sens traduisaient ses plus infimes sensations en images puisées dans le réservoir de son inconscient. S'il se revoyait l'été dernier, admirant l'art du papier du maître papetier de Puymoyen dans son atelier, ses feuilles lisses filigranées couchées au soleil du séchoir qui enjambait les Eaux Claires, ce petit affluent de la Charente, si le visage enluminé de Jacques lui souriait encore dans son petit bureau tapissé d'ouvrages de référence, fermé d'un double rideau de lin, c'est qu'assurément, derrière cette porte qu'il s'apprêtait à franchir, il retrouverait des éléments de ce papier qu'il comprenait physiquement depuis sa visite, comme une entité vivante, comme un bon vin maturé dans les cuves du vigneron, ou encore comme un miel de saison dont l'apiculteur recueille les rayons sur les hausses des ruches après les avoir enfumées pour en disperser les ouvrières vrombissantes.

 

Il approchait maintenant de la porte de l'atelier du restaurateur es livres. Sa main enserra le bouton de porcelaine blanche, prête à le faire tourner pour entraîner le basculement de la clenche. Allait-il enfin contempler ce fameux manuscrit de Samarcande dont il avait retrouvé la trace grâce à l'ouvrage d'Amin Mahlouf que lui avait offert son ami bouquiniste ? C'est en parcourant passionnément ses lignes qu'il avait compris que sa B42 à lui, disparue dans le naufrage du Titanic, se trouvait peut-être à quelques kilomètres seulement de son lieu d'habitation, dans cet atelier de Semur, la ville des senex mura, des vieux murs, cet atelier à qui l'on avait confié les objets retrouvés au fond de l'océan, dans l'épave du paquebot transatlantique, disparu dans son embrassade avec un iceberg tout juste un siècle auparavant.

 

La porte s'ouvrit, libérant une odeur de scriptorium. La lune se donnait maintenant avec parcimonie : était-ce la configuration des lieux ou le passage d'une couverture nuageuse ? Plissant les yeux derrière ses lunettes à montures d'écaille, il distingua un établi de bois, sur lequel s'alignaient méticuleusement des pots, les uns remplis de colle, les autres de pinceaux, couteaux, stylets, ciseaux ; dans une boîte de fer blanc, c'était toute une collection de gommes à faire pâlir le plus studieux des écoliers. Et, sur une travailleuse de brodeuse, à côté des fils et ficelles de chanvre, de soie ou de coton, étaient rangées les aiguilles, côtoyant les alènes, brillantes dans la pénombre. La paillasse d'un petit évier de céramique blanche était une plage constellée d'éponges, puis de chiffons, séchant à l'air ambiant. Au bout de la longue table, étroite, qui lui barrait le passage, il apercevait une brassée de feuilles dont la différence de brillance lui indiquait la diversité des matières, parchemin de veau, porc, velin ; papier de chiffon, ortie, ou autres celluloses... Sans doute était-ce là qu'on marouflait.

Alors, contre le mur du fond, sur une table éclairante, comme une évidence, trop évidente, comme une innocence, presque obscène, il … oui, il, pas de doute, c'était bien un manuscrit, avec ses feuillets hypnotiques, mais la facture en était bien grossière, nulle trace de pierreries, et son état même d'abandon confiant sur la table lumineuse ne pouvait tromper personne : ce ne pouvait être le manuscrit du mathématicien poète, dont la mystérieuse disparition inspirait encore tant d'écrits, et tant de recherche encore 1000 ans après sa rédaction, alors que ses vers ne chantent que l'éphémère :

 

Goutte d'eau qui tombe et se perd dans la mer,

Grain de poussière qui se fond dans la terre.

Que signifie notre passage en ce monde?

Un vil insecte a paru, puis disparu.

 

Il s'approcha.

 

 

Claire Rafin, 30/01/20132

 

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