Radeau local

Imagine une bourgade de la province bourguignonne, à l'herbe verte et aux vaches blanches, de celles qu'on aperçoit entre Paris et Lyon, en se disant que tiens, ce serait sympa de venir passer un week-end par là un de ces jours, se déconnecter de la capitale, changer d'air et de point de vue. Un petit bout de terre encore assez ferme pour y poser un pied devant l'autre et marcher debout, un endroit où l'on peut se sentir bien sous la voûte, la nuit, en regardant les étoiles, loin du cauchemar des naufrages. 

Imagine une bourgade de la province bourguignonne, à l'herbe verte et aux vaches blanches, de celles qu'on aperçoit entre Paris et Lyon, en se disant que tiens, ce serait sympa de venir passer un week-end par là un de ces jours, se déconnecter de la capitale, changer d'air et de point de vue. Un petit bout de terre encore assez ferme pour y poser un pied devant l'autre et marcher debout, un endroit où l'on peut se sentir bien sous la voûte, la nuit, en regardant les étoiles, loin du cauchemar des naufrages. 

Expulsons les clandestins !

Tu considères cet endroit bucolique, il l'est en effet. Et pourtant il n'échappe pas à l'actualité. En te promenant sur la petite place et le long de l'artère encombrée de camions, tu as pu remarquer des hommes aux visages noirs qui déambulent eux aussi. Sur le sol, un tract avec de grosses lettres revendiquées par le Parti de la France : "Expulsons les clandestins !", "Renvoyons-les chez eux !". 

 

Sur le panneau d'affichage de la mairie, tu as pu lire ce petit mot :

"Suite à la distribution de tracts par le “parti de la France” (sis à St-Nom-la Bretèche, et fondé par Carl Lang ex FN) la mairie a pris l’initiative avec le centre social et Adoma d’organiser une rencontre ouverte à la population (informations sur l’action menée, présentation du centre Adoma, témoignages, vidéo...
Cette rencontre aura lieu au centre social le 24 avril à partir de 17h30."


Regards sur l'Afrique

Le 24 avril au soir, tu as poussé la porte du Centre Social pour te rendre compte par toi-même de ce qui se passe dans cette petite bourgade. Dans l'entrée, sur des panneaux, sont exposés les travaux des éléves de Bruno Clognier qui anime l'atelier d'arts plastiques :

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A côté, une petite pancarte indique le lieu de la réunion :

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Tu salues Jeff, qui lit un magazine en attendant Yolande. "Elle donne un cours à un petit terrible. Moi, je l'attends à côté. Je reste là, parce que le môme, moi je lui ficherais des baffes.". Un futur poseur de tracts ? un réfugié de l'intérieur ? Le gamin, bien sûr !

 

Ils sont venus nombreux

A l'étage, les gens sont venus nombreux répondre à l'invitation de Agnès Radnic, la directice du centre créé par Adoma à Pouilly-en-Auxois pour désengorger Calais. La création du centre a fait un peu de bruit dans les medias nationaux au moment de sa création dans l'hiver, suite au témoignage sur la matinale de France Inter d'un homme prêt à s'encarter au FN depuis que des migrants étaient invités à manger des crêpes dans des châteaux. Le maire de la commune, Bernard Milloir, bien que n'ayant pas été sollicité pour l'installation de ce centre sur la commune, s'engage en faveur de l'accueil de ces nouveaux habitants par de petites actions simples de bonne entente : participation à l'invitation générale du restaurateur du château de Chailly à venir déguster une crêpe, à l'entraînement de foot du mercredi après-midi.

 

Une rencontre

Sur les murs de la salle, tu lis les panneaux documentaires qui te permettent de situer les pays d'origine des demandeurs d'asile, tu regardes les vidéos qui expliquent le cheminement légal de la demande à la préfecture. Les gens bavardent, se retrouvent, vont et viennent entre la salle et la terrasse attenante, essaient d'échanger quelques mots avec les migrants, souriants.

Je viens du Soudan. Là-bas, c'est la guerre. I have courses, two days. Difficile de se parler, dans le bouhaha des conversations environnantes, entre deux mots de français et trois d'anglais. Sur des tables en long, des boissons, des verres, des paniers de gougères et des petits gâteaux africains. 

Le maire prend finalement la parole pour présenter l'équipe du centre. A côté de toi, une jeune femme tient un micro à l'enseigne de RTL. Le localier du Bien Public fait une photo. Anne, la directrice, explique que cette réunion se veut une rencontre et un temps d'échanges. Les demandeurs d'asile ont appris à faire les gougères, et ils ont cuisiné des plats : c'est dans la petite salle accessible depuis la terrasse là-bas. C'est tout. Pas plus de discours.

 

Afrique, terre nourricière

Tu t'approches alors de la petite salle. Derrière des tables, ils sont là qui te sourient et te tendent une petite assiette de plastique. A ton regard gourmand vers la cocotte en inox pleine de tomates farcies au riz et aux herbes, ils t'en servent une portion, qu'ils te tendent avec une serviette de papier.

Tu remercies bien sûr. Dehors, la terrasse est pleine d'un joyeux bavardage de vendredi soir. Un réfugié se lève pour te laisser sa chaise que tu acceptes grâce à sa gentille insistance. Le soleil est encore chaud pour la fin de l'après-midi. Les écoliers sont en vacances depuis quelques heures à la grande joie de leur institutrice avec qui tu viens d'échanger quelques mots. 

 

Un peu d'info

La jeune journaliste radio vient s'asseoir à côté de toi ; elle pose quelques questions à ta voisine : elle travaille ici et habite à Dijon, ses parents sont d'ici. Comment les migrants sont-ils acceptés par la population ? pas si mal, en fait.

La journaliste aimerait bien faire un reportage plus important. Là, elle n'aura qu'une minute d'antenne dans la matinale de lundi. Elle est pigiste. Tout au long de la soirée, elle fait ses provisions de témoignages.

Les tomates sont excellentes. Tu as une pensée amusée à l'idée que la dernière personne à t'offrir un repas, avant ces migrants, était une mendiante, qui avait partagé son talon de pâté avec toi. 


Il ne sait pas d'où il vient

En goûtant une crêpe au ragoût de légumes, tu écoutes un vétérinaire amical qui échange avec une dame retraitée de l'enseignement. Ils donnent des cours de langue. Ils se sont portés volontaires. Ils enseignent à des groupes.

L'autre jour, on a fait le code de la route. C'est qu'ils ont des vélos maintenant. Je les voyais en ville alors je leur ai appris les panneaux : ils étaient contents. Un autre jour, il y en a un qui avait mal au ventre, on a fait le corps humain. Je ne me souvenais pas du mot pour dire rate en anglais; ça se dit spleen.

Moi, j'en ai un qui ne sait pas d'où il vient. Il a été enlevé à l'âge de trois ans. Enfant soldat ensuite.

Il y en a un, c'est son père qui lui a payé le voyage vers la Lybie. Une fois là-bas, il a été esclave pendant deux ans. C'est comme ça qu'il payait son voyage pour prendre le bateau. Et alors, si au bout d'un an il voulait arrêter, c'était une balle dans la tête. La nuit, personne ne le sait. Depuis qu'ils sont là, ils reprennent un vrai rythme. A Calais, ils ne pouvaient pas dormir la nuit, c'est trop dangereux, alors ils dormaient le jour. Beaucoup ont le corps marqué par les tortures qu'ils ont fui. Mais alors c'est épatant de voir comme ils sont solidaires entre eux. 

La terrasse se vide peu à peu. Dans la petite pièce, on range soigneusement les restes. 






































Au revoir et merci

Tu remercies la directrice, souriante, aux côtés de son équipe. C'est elle qui est à l'initiative, oui, mais ils se sont tout de suite ralliés à l'idée. Ils y ont mis beaucoup de coeur. C'est important pour eux de se faire accepter par la population. 

Une dame remercie à son tour un migrant : et puis maintenant qu'on se connait mieux, on n'hésitera moins à venir frapper à la porte, prendre des nouvelles. D'ailleurs, c'est bientôt la fête des voisins ! 



Rêver, c'est déjà ça

 

Tu reprends ta voiture en remarquant la présence discrète de la voiture de la gendarmerie garée au bout du parking.


Et tu fais tourner le démarreur en repensant à l'exergue du film de Daniel Mermet, que tu as rencontré au début de la semaine à l'Eldorado, ce cinéma dijonnais menacé de fermeture :

Tant que les petits lapins n'auront pas d'historien, ce sont les chasseurs qui raconteront l'histoire.

Et tu rêves d'un monde dans lequel les défenseurs des SDF (et menacés de l'être) locaux comprendraient enfin que leur combat ne s'oppose pas à celui des réfugiés d'autres pays.

D'un monde où les petits lapins cesseraient enfin de se prendre pour des chasseurs et arrêteraient de s'entre-déchirer, pour s'unir et vivre dans la dignité.

D'un monde où l'on ne taperait sur celui d'à côté pour se dire meilleur que lui ! 

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