Et là, c'est sensible ?

Oui, je suis en colère d'avoir été prise en otage en donnant ma voix à un candidat pour la seule raison que je ne voulais pas voir arriver à la tête de mon pays un parti fondé sur la haine de l'étranger.

 © Nina Garman © Nina Garman
 χ ο λ ε ́ ρ α

La maladie du pauvre, c'est l'envie; la maladie du riche, c'est son stupide égoïsme. Je ne sais en vérité jusqu'où il ne va pas; cet égoïsme mal entendu le perdra, c'est le pire des choléras.

Lamartine, Correspondance,1832, p. 271.

 

"Respirez bien, je pique. Et ici, est-ce que c'est sensible ?" "Oui. Ici aussi." "Respirez bien, je pique." Depuis bientôt un mois, je la vois chaque semaine. Avec ses petites aiguilles, elle cherche les méridiens à rééquilibrer pour évacuer la colère et la tristesse qui prennent place dans mon corps et commencent à l'empêcher de fonctionner correctement. Nos corps sont à l'image du monde qui les entoure. L'esprit s'incarne dans la matière ailleurs que dans le récit de Bethléem. 

"- Vous savez, ça ne peut pas suffire", me dit-elle, "il faut trouver l'origine de cette colère et y remédier". Il existe pour les adolescents un Journal de ma colère, dans lequel le lecteur ou la lectrice peuvent consigner chaque jour ce qui provoque en eux cette vive émotion. 

 Colère, ma colère, d'où viens-tu ? De quel amour déçu fus-tu blessée ? 

J'avais un beau pays qui avait su construire une société respectant l'idéal de ses ancêtres. Un idéal si puissant qu'il avait poussé ses habitants à couper la tête de son roi. On y pratiquait la république fondée sur l'égalité des chances et la continuité territoriale. Aujourd'hui, je le vois qui se détruit. Face à ceux qui refusent de le vendre pour nourrir des capitaux étrangers règne un silence mordant, d'une morbide morgue, qui provoque colère et soubresauts.  

Face à tant de jours de grève déjà, face à tant d'engagement, sur le terrain comme dans l'opinion, face à l'immense soutien de tout un pays, malgré les difficiles conditions de vie dans des moments parfois les seuls de l'année pour se retrouver, c'est le mépris affiché d'un pouvoir absent qui se met en vacances au moment de la crise, abandonnant des millions de français, comme il ne cesse de le faire d'ailleurs depuis son élection, qui provoque les plus acides manifestations du corps social. 

Oui, je suis en colère d'avoir été prise en otage en donnant ma voix à un candidat pour la seule raison que je ne voulais pas voir arriver à la tête de mon pays un parti fondé sur la haine de l'étranger.

Oui, je suis en colère que ce candidat maintenant président se prévale d'un tel chausse-trappe que le contrat qu'il a fait signer à des hommes et des femmes de bonne volonté pour vider de son sens la voix dont il a par contrecoup bénéficié. 

Vraiment, je voudrais qu'une fine aiguille arrive à pénétrer le coeur de ces égoïstes qui ruinent par leur asservissement à l'argent les pays et la Terre tout entière et qu'une petite bulle de conscience éclate en leur esprit pour leur faire quitter les hauteurs dans lesquelles ils se murent contre tout un peuple. 

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