Gvantsa pourra-t-elle faire la rentrée ?

«C'est un sucre !» A Dijon, devant la Maison des Associations, deux jeunes filles parlent de Gvantsa. Emmenée à Metz en Centre de Rétention, brutalement, Gvantsa est leur camarade de classe. Elle est arrivée en mars 2017 de Géorgie avec son père, marié en France. Elle vit en famille avec son demi-frère, Nicolas. Mais administrativement elle reste une étrangère.

Pour tout un tas de raisons techniques qui font aujourd'hui que le dossier ne peut être rejeté par une procédure administrative, Gvantsa connait deux vies en France, celle des lois de la dite République Française, et celle de l'accueil de sa nouvelle famille, avec la gentillesse de son demi-frère qui partage avec elle sa tablette graphique, car elle adore dessiner. Nicolas, courageux, en pleine période d'inscription en première année de fac, prend résolument la parole pendant la conférence de presse organisée ce matin par le collectif mobilisé d'urgence pour défendre Gvantsa. Il confie  : elle a passé sa première partie de bac et elle a obtenu les mêmes notes que moi qui ai suivi toute ma scolarité en France. Après Nicolas, Clovis, l'ami de coeur de Gvantsa raconte la visite au Centre de rétention administrative de Metz, les trente minutes accordées sur lesquelles à peine dix pour se parler en tête à tête. 

Derrière les micros tendus par la presse locale qui fait dignement son travail, Gvantsa prend corps peu à peu. Ses amies du lycée racontent comment elles font de leur mieux par des petits messages sur leur réseau social pour lui apporter un soutien moral. Comme Nicolas, elles sont admiratives. Elle a appris le français en deux mois. Elle s'est beaucoup investie. Elle travaillait bien plus que nous tous. C'est injuste et inadmissible. On veut la renvoyer dans son pays alors qu'elle n'a personne pour s'occuper d'elle là-bas. Sa mère est partie quand elle avait 5 ans. et elle vit en Grèce maintenant. Et dans les interstices se glissent les questions où s'engouffrent d'un côté l'administratif et de l'autre le coeur. 

Sur les marches de la Maison des Associations, l'émotion est forte. Il y a Maude, la professeure qui a lancé la pétition qui explose de soutiens : les 600 signatures indiquées lundi matin par Claude Askolovitch, dans la revue de presse de France Inter, titrée Gvantsa, lycéenne expulsable vers la Géorgie, lit victor Hugo dans un centre de rétention., en sont ce mardi midi à 2100 et de partout les signatures affluent. 

Il y a Adrienne sa professeure d'histoire qui a même écrit à Brigitte Macron en tant que collègue. Adrienne ne lâche plus son téléphone depuis que Gvantsa lui a écrit du centre. La directrice de cabinet de Rebsamen , maire de Dijon, l'a rappelée pour lui dire qu'il allait intervenir. Les élus locaux se sont manifestés. La rédaction de Mediapart lui a demandé de les tenir au courant. Adrienne raconte comment depuis Metz la jeune fille a été emmenée dans une voiture de police à l'aéroport de Roissy, son refus de prendre l'avion, la possibilité de refuser trois fois, et ensuite, si rien ne s'est passé, la violence pour faire entrer la personne de force, comme ce jeune homme venu avec elle dans la voiture qui n'est pas reparti le soir. Elle dit les policiers qui l'ont laissé pleurer tout le long du trajet et puis le soir lui ont offert un repas. Leur gentillesse parfois et leur intransigeance à d'autres moments. Et l'on devine comment l"humain doit se débattre avec d'insupportables consignes administratives. 

Il y a Anissa,  une de ses professeures encore, qui raconte comment Clovis est venu en mai lui parler pour lui expliquer la situation de Gvantsa, la jeune fille étant bien trop discrète pour attirer l'attention sur elle. Et peu à peu on découvre l'Obligation de Quitter le Territoire dont Gvantsa a été victime, son assignation à résidence, avec l'obligation de passer au commissariat, au départ placée sur les heures de classe, les demandes pour que ce soit plus tôt, les petits matins avant le lycée pour signer chaque jour avant de suivre les cours. 

Il y a les professeures de français, Agnès, qui lui a appris le français dans la classe d'insertion : Imagine-toi passer de l'apprentissage d'une langue dans un autre alphabet à un commentaire de texte d'un poète géorgien et obtenir 19/20 à cet examen. Il y a Monique qui deux fois par semaine lui donnait des cours de rattrapage en littérature, et puis la professeure qui lui a fait passer l'oral. Tous sont là, présents, pour dire l'exemplarité de cette jeune fille qui repassait par la classe d'insertion pour prendre des nouvelles, se proposait d'aider les nouveaux arrivants, "une jeune fille brillantissime", "un coeur", dit-on d'elle

Il y a l'incompréhension, la stupeur. C'est une famille qui s'aime. C'est une jeune fille méritante. On ne peut pas imaginer qu'elle ne sera pas en classe lundi matin. 

Il y a encore une autre professeure, Maya, qui a réussi à parler au téléphone avec Gvantsa. le texte écrit sur le centre : une chambre grise et sale, une cellule, une femme qui pleure et qui hurle à côté, beaucoup de policiers. 

Il y a l'absurdité. Tous ses liens familiaux sont en France. Gvantsa vit chez son père et sa belle-mère qui prennent soin d'elle. 

Il y a les confidences de la juge des libertés obligée de confirmer l'expulsion car le dossier n'a pas de vice de forme, désolée d'avoir eu à libérer le même jour l'auteur d'un vol pour une irrégularité dans le dossier. Il y a L'interview de Dominique Clémang, la bâtonnière du barreau de Dijon et l'avocate de Gvantsa sur France Bleu  : "C'est légal, mais ce n'est pas du tout habituel... On n'a pas affaire à une délinquante, c'est une jeune fille, elle a une adresse à Dijon, le placement en centre de rétention est donc totalement inhabituel. A ma connaissance, c'est même une première à Dijon, surtout pour une jeune fille."

Il y a encore une professeure qui indique que son père a pu faire passer à Gvantsa Madame de Lafayette, à lire après Hugo pour l'année de terminale. Elle lance une opération pour envoyer par la poste des livres au Centre de Rétention de Metz dont tous les gardiens n'apprécient pas la lecture d'Hernani. Il y a Pascale, Andrée, Alain, et tous ceux dont on ne sait pas le prénom qui sont venus là pour tenter de comprendre, pour soutenir cette jeune femme. Il y a ceux qui signent sans interruption la pétition. Et le billet de blog de Cent Dents passé inaperçu : Macron au G7, Gvantsa dans l'avion? Hôtel à Biarritz/centre de rétention à Metz!

Il y le collectif d'associations qui cherche à dialoguer avec la préfecture et qui sait que le temps est compté pour se mobiliser, rassembler le plus possible de soutiens, avant le prochain appel, avant la troisième présentation à l'aéroport qui enclencherait la séparation, les espoirs brisés, le travail anéanti de tout un tissu humain vivant, chaleureux et solidaire, réuni autour des valeurs humaines de l'effort, de l'amour et de la justice. 

Et il y a l'administration robotique, avec ses dossiers, ses pièces justificatives, ses finesses de juristes, ses entourloupes, qui lorsque Gvantsa est venue signer son assignation samedi dernier ne l'a pas laissée repartir, l'a emportée sans autre bagage que son Hernani et sa bataille des anciens et des modernes, pour l'enfermer dans une petite pièce où on l'autorise à peine à communiquer avec ses proches. 

Et il y aura peut-être aussi tous ceux qui lisent ici ce billet et se rendront jeudi soir à 17 heures devant la préfecture de Dijon ou bien signeront la pétition pour dire que non, ce n'est pas possible,  ce n'est pas de cette France administrative que l'on veut. Et qui à leur tour, comme tous ceux présents aujourd'hui, décideront de faire leur petit travail d'être humain, à leur mesure, pour continuer à tresser des barrières solidaires contre tout ce qui en devrait pas exister. 

 

MISE À JOUR - 28/08/2019 - 12 h 30

Gvantsa a pu être libérée ce matin pour manque de pièce au dossier. Le collectif reste vigilant et maintient le rassemblement demain jeudi à 17 H devant la préfecture pour que Gvantsa ait une situation sûre auprès de sa famille, de ses camarades et de ses enseignants.

Merci à tous ceux qui ont signé, partagé, fait circuler la pétition. Merci à Médiapart pour avoir mis les billets Gvantsa à la Une. A la presse régionale pour avoir informé en temps utile. 

Lire les suites et compléments sur le billet de Lancetre paru ce jour : https://blogs.mediapart.fr/lancetre/blog/280819/gvantsa-lyceenne-de-dijon-placee-en-centre-de-retention-est-libre

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.