Attention, c'est bientôt la rentrée des chasses

L'été se termine bientôt. Finies les promenades sereines par les petits sentiers de randonnées. Bientôt, les chasseurs feront leur rentrée. Et n'allez pas croire que vous pourrez bénéficier sur les deux jours du week-end d'un répit. Les campagnes sont aux chasseurs tous les jours sauf le mardi. C'est l'ONCFS, Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage (sic) qui en décide.

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Qui n'a jamais à l'automne arpenté les bois en quête d'un dôme rebondi posé sur un joli pied caché dans l'humus des feuilles tombées ? La puissante odeur de la terre boisée vous insuffle une sève moussue et tout votre système respiratoire frétille de tant d'oxygène. De petites taches de lumières dansent sur l'ornière du chemin d'où affleurent les vieilles pierres d'une antique voie romaine. Pour un peu vous seriez poète et déclameriez quelques vers que vous pensiez oubliés d'un Apollinaire autrefois chanté par Montand. Vos jambes enfermées sous la table du bureau bondissent du bonheur de cette gambade et tout votre être en est joyeux. Qu'elle est loin cette civilisation qui nous inquiète tant ! Un ru mutin  dégringole entre les pierres et vient couper le chemin de son petit air badin. Qu'elle est loin cette sécheresse qui monte jusqu'à nous à travers les pays du sud, qui mange les foins dès l'août, et qui prive d'eau déjà les grands pays voisins !

Vous rêvez d'un monde où les dirigeants prendraient les choses en main, utiliseraient leurs experts et les progrès des sciences pour protéger les intérêts communs et non défendre les bénéfices et les plaisirs privés de certains. Un monde qui n'asphyxierait pas la planète entière pour la fortune de quelques uns seulement. Un monde qui saurait dire non. Non à toute cette course à la productivité. Non à l'enrichissement éhonté. Non aux gens  qui dorment dans la rue. Non à l'obligation du numérique. Non à l'utilisation abusive des machines. Non à tout ce qui n'est pas à taille humaine. Non à tout ce qui menace nos enfants et les enfants de nos enfants. 

Et lorsque, mené par le petit rayon du soleil qui vient traverser de sa lumière la verte phosphorescence de la canopé, vous sortez de vos songes d'une vie possible et meilleure, lorsque vous relevez la tête, lavé par l'amitié des grands arbres, chênes, hêtres et charmes, lorsque vos yeux ont de nouveau le regard un peu pus haut que la ligne de l'horizon, alors vous entendez une détonation, suivie d'une autre. 

Certes, elles sont loin. Mais dans quelles directions vont-elles ? Comment le savoir ? Alors, inquiet, troublé, vous vous demandez si la chasse n'aurait pas déjà ouvert à nouveau ses portes aux fusils. Vous n'avez rien remarqué en entrant dans le bois mais est-ce écrit quelque part aux alentours des chemins communs qu'ils peuvent être empruntés par des hommes armés ? Vous stoppez pour écouter. Plus rien. Alors vous repartez et puis soudain, de plus belle, les détonations font rage et se déchainent dans le lointain. Votre coeur se serre à l'idée de la biche ou du cerf élaphe pris dans le faisceau de plomb de la chevrotine. Votre sang se glace au souvenir de ce chevreuil croisé ligoté sur le pare-choc avant d'un 4x4 aux phares allumés dans le crépuscule d'octobre dernier. Et vous pensez aussi à tous ces faits-divers lus d'hommes et de femmes ou bien d'enfants qui lors d'une promenade ont essuyé les balles perdues après un banquet bien arrosé à la cabane de chasse. Vous entonnez alors une petite chanson d'abord faiblement puis de plus en plus fort à mesure que les balles continuent de siffler pas très loin. Vous pensez que vous auriez mieux fait de ne pas vous aventurez mais comment pouviez-vous savoir que ce jour-là, ils allaient sortir les fusils ? Et puis le sentier sur lequel vous avancez n'est pas privé. Vous y avez tout autant droit. Une autre fois vous y penserez plus tôt et vous veillerez à chercher quel est le jour du week-end réservé aux promeneurs. Vous ne savez pas encore qu'il n'existe pas, ni le week-end, ni même le mercredi pour les enfants libérés de leurs cahiers.

Enfin, vous sortez du bois. Les bandes jaunes du sentier balisé vous emmènent par un petit chemin à l'écart de la route. Alors que vous respirez à nouveau, les yeux sur le cimetière avec son allée majestueuse de chênes centenaires, vous entendez soudain des aboiements. Vous vous demandez si le chien est bien attaché car il semble très énervé. Mais vous distinguez peu à peu plusieurs voix. Ce n'est pas un seul chien que vous entendez, ce sont cinq chiens, ils sont enfermés dans de tout petit box et se jettent contre leur grillage en hurlant à votre approche. Vous passez, malheureux de les voir ainsi enfermés dans des conditions incompatibles avec les impératifs biologiques de leur espèce*. Au détour de la cour, devant la maison des chiens, garé à demi sur son terrain, à demi sur la voie, un énorme 4x4 semble prêt à rugir.

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Vous étiez si bien dans le sein de la nature, au bord de cette toute petite rivière épargnée par les mousses, loin des coups de fusil.

Et puis, le lendemain matin, pendant que le café coule et que la tartine grille, vous entendez par la radio que le gouvernement va diminuer le prix du permis de chasse de moitié. Quelques temps plus tard, vous apprenez que le ministre de l'environnement vient de démissionner. 

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