La start up

La start-up est à l’économiste ce que la pin-up est au garagiste. Elle partage avec elle les murs des garages californiens qui certifient son origine low cost. Partie de rien, telle Vénus en sa coquille, à peine est-elle née que déjà la voici portée aux nues.

Formule1 de l’entreprise, elle pulvérise les patients efforts de ses concurrents, réduits au stade d’escargots sur une piste de 110 mètres haies.

Loin des énergies fossiles, et par proximité lexicale des mentalités du même âge, la start-up se développe en rhizomes - conformément à la forme en vogue des intelligences actuelles -, sur les plate-formes digitales qui n’ont pas besoin de leurs dix doigts pour compter les profits érigés en nouvel objet de désir. Fantasmatique, il se vend avec le packaging d’une société dite jeune qui mord au glamour et se juge sexy à l’aune de son compte en banque.

Comme toute fable, la start-up a ses héros et l’auto-entrepreneur en est la star. Libre et affranchi de la peur des lendemains, il se lance dans la vraie vie avec la bravoure que génère en lui la pleine conscience de son émancipation des vieux schémas mortifères auxquels n’adhèrent plus que de rares communistes en voie de disparition. Il est le véritable champion de notre société puisqu’il ne profite d’aucune de ces pauvres entreprises que le peuple doit soutenir de l’effort de ses impôts pour leur éviter l’asphyxie due à la pression de dingue des charges sociales.

Fantassin de l’économie libérale, il est la preuve que le travail existe réellement pour qui veut bien s’en donner la peine -justifiant par ellipse la critique à ceux qui n’en trouvent pas- et il participe à répandre l’idée que l’impôt est une taxe et non un pot commun qui sert à répartir les frais des besoins de base que sont le logement, l’éducation, la santé et donc le travail. Bien mieux qu'un travailleur, l’auto-entrepreneur est le partenaire de cette nouvelle étoile au ciel qu’est l’entreprise, corporate et bienveillante, qui dispense chouquettes et mutuelles avec chèques restaurants et notes de frais à ses collaborateurs, les heureux élus d’un contrat interne. L’auto-entrepreneur croise parfois des sous-traités qui ont mérité leur sort puisque dans cette cosmogonie la malchance n’existe pas, l’homme se faisant lui-même. Quant à la femme, si elle évoque l’inégalité de traitements de salaire ce n’est pas parce qu’elle souhaite réparer une injustice, c’est parce qu’elle est féministe, un statut qui permet de la parquer en dehors de toute discussion sérieuse. 

Au panthéon de ces start-ups brillent les étoiles de la Silicone valley, et leurs PDG, avatars au stade d’évolution finale de l’auto-entrepreneur, jeunes et humanitaires, s’excusant devant les chefs d’état des résultats de leur brillante et modeste intelligence qui les a malencontreusement conduits à recueillir les secrets de vies de toute une planète. Leur but n’était pas bien évidemment de lever des milliards de fonds mais d’être utiles à leurs concitoyens en leur permettant de communiquer ou de s’entr’aider. 

Ainsi, Blablacar, la start-up spécialisée dans le co-voiturage affiche pour logo le dialogue entre les citoyens heureux de partager leur véhicule et joyeux d’expérimenter de nouvelles sociabilités libérées de l’âge et des classes sociales. Or peu lui chaut que les tarifs proposés permettent aux conducteurs de rembourser plus que le prix de leur voyage, l’entreprise fleurit sur une fausse idée du partage à laquelle elle substitue peu à peu une libre concurrence entre citoyens.  On s’oriente vers une exploitation réciproque rendue possible par l’abandon des services en passe de n’être plus statutairement publics et qui ne le sont plus depuis longtemps dans les faits par leur coût prohibitif. Qui s’inquiète de voir la conception du dialogue développée par cette start-up et bien d’autres utiliser les pires méthodes des régimes autoritaires, en installant une surveillance des uns par les autres avec des commentaires et des étoiles à distribuer ? Chacun y va en chantant et peu importe l’éthique pourvu qu’on ait le profit. Le sens des mots est peu à peu vidé de son contenu mais n’en a-t-il pas toujours été ainsi ? De glissements en glissades, la nuance s’estompe…

A chaque récit son livre, celui des start-up est le CAC40, égrené au début de chaque journal d’information, sur les chaines publiques ou privées, avec la même constance, et infligé à tout le pays, dont la laïcité ne s’étend pas encore aux confessions de l’argent. Car c’est bien là qu’est la source de ce culte qui commet chaque jour plus de meurtres que n’importe laquelle des religions les plus criminogènes. Il dégoutte de chacune des lignes de son récit qu’on voudrait nous montrer comme nouveau alors qu’il a depuis la nuit des temps ses adorateurs. De veau d’or en CAC40, start-up et Youtubeurs, ses épiphanies ont toutes en commun la vénération de cet objet auquel on attribue non sans grands dommages une valeur, oubliant que celle-ci se fonde originellement sur la vertu. 

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