Dehors les gens vivaient

Réveillée par une toux. Le sang s'est échappé d'entre mes cuisses et j'ai bondi. Drap taché et migraine, mais mes règles commencent pile 28 jours après les dernières. Rassurant, et drôle, que ma biologie -d'habitude fantaisiste- soit très exactement conforme à ce qu'elle doit être, en ces temps de dérèglement du monde.

 

Réveillée par une toux. Le sang s'est échappé d'entre mes cuisses et j'ai bondi. Drap taché et migraine, mais mes règles commencent pile 28 jours après les dernières. Rassurant, et drôle, que ma biologie -d'habitude fantaisiste- soit très exactement conforme à ce qu'elle doit être, en ces temps de dérèglement du monde. Quand le monde est sens dessus dessous, mon ventre s'apaise.

Je me sentais étrangère aux autres. Eux ne savaient pas. Eux ne connaissaient pas l'enfer du viol, celui qui vous chasse à jamais de l’Éden ordinaire. Ils vivaient le calme relatif et la légèreté comme un état normal. Puis j'ai parlé, de moi, à des amies. Qui m'ont dit « Moi aussi ». Elles aussi savaient. Puis Adèle Haenel a parlé, puis Virginie Despentes a écrit, une fois encore, avec sa superbe et sa force. Merde, on est nombreuses à ne plus tout à fait vivre sur terre.

Et maintenant, nous voici tous chassés des rues, des jardins et des places. Chassés des terrasses, des salles de concerts, de fêtes et de réunions. Tous chassés de l’Éden ordinaire. Tous confinés, cloîtrés pour se protéger d'un ennemi invisible et potentiellement mortel. La peur, l'enfermement, la vie en suspens qui reprendra. Peut-être. On ne sait pas quand.

J'ai passé des heures dans ma chambre, incapable d'en sortir, ou seulement en bondissant, chassée de mon lit par une image, une pensée insupportable. Les gens, au-dehors, vivaient. Ils ne savaient pas. Hormis quelques un.e.s, invisibles, indétectables. Les gens vivaient au-dehors, ils riaient, se disputaient, s'interpellaient, se croisaient sans se voir, se réunissaient sur les terrasses. Je bondissais hors de mon lit, en hurlant un « non » tout à fait inutile. Le violeur m'avait déjà violée, l'image m'avait déjà assaillie. Dehors, les gens buvaient, ils mangeaient, ils riaient, ils se disputaient, s'interpellaient, loin du drame. Je retournais dans mon lit, incapable de rester debout. Ils mangeaient riaient buvaient se disputaient riaient s'interpellaient. Loin de l'enfer. Ils ne savaient pas. Qu'on peut basculer, comme ça, d'un coup, dans la catastrophe.

Et maintenant, nous voici tous incertains. Ceux qui ont décidé de s'en foutre, d'applaudir le soir à vingt heures et d'oublier le monde jusqu'au lendemain. Ceux qui se battent contre le virus, ceux qui se battent contre les maux profonds qu'il révèle. Ceux qui regardent, hésitent. Un jour, la vie reprendra. Peut-être. On ne sait pas quand. Tous incertains, même ceux qui dirigent, et qui ne doutent pas une seconde qu'ils vont s'en sortir. Impossible que quoi que ce soit leur échappe.

Et maintenant, combien sont-ils, à "chialer de rage et d'impuissance"1 ? À se prendre en pleine tronche la laideur radicale des dominants ? À risquer leur vie pour rien, pour livrer des paires de baskets, pour rassurer les plus grands connards de la finance, pour sauver l'économie ? À risquer leur vie pour nourrir ou soigner, parce que d'autres "connards"2 avant les "connards" avaient commencé ce qu'ont continué les "connards" d'aujourd'hui ?

Ils nous font encore passer des messages. "Je suis positif au Covid mais je vais bien". Là aussi, Virginie, on l'aura bien compris, le message : "Moi, je me fais tester alors que les soignants eux-mêmes n'y ont pas droit". On nous l'a dit aussi, le message est passé, la France se battrait "quoi qu'il en coûte"3. "Quoi qu'il en coûte" en vies humaines, la France se battrait, pour rien, pour livrer des paires de baskets, pour assurer le "fun"1 de ses maîtres, pour perpétrer le système qui depuis des décennies fait crever les forêts, les animaux et notre humanité.

Ça crée des paradoxes, la peur de mourir, quand elle vient de ce que l'autre ou les autres ont mis en place. Ça donne aussi envie de crever. Ça donne envie de les crever. L'absurde gagne un poids insoutenable. Fuck them. Fuck all of them ! Il est temps de nommer leurs actes et leurs déclarations, il est temps de nommer ce que leurs actes et leurs déclarations font d'eux. Ce sont des assassins.

1- Virginie Despentes - Désormais on se lève et on se barre; Tribune de Libération - 1er Mars 2020

https://www.liberation.fr/debats/2020/03/01/cesars-desormais-on-se-leve-et-on-se-barre_1780212

2 - Frédéric Lordon - "Les connards qui nous gouvernent"; Le Monde diplomatique - 19 Mars 2020

https://blog.mondediplo.net/les-connards-qui-nous-gouvernent

3- Emmanuel Macron - Allocution télévisée du 12 Mars 2020

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