Distinguer l'artiste de l'homme

Je n’irai pas voir au cinéma le nouveau film de Roman Polanski, J’accuse. Pourtant, le nouveau débat qui fait rage sur l’espace médiatique, faire le distinguo entre l’homme et l’artiste, me laisse perplexe. Je ne parviens pas vraiment à fixer mon opinion sur le sujet. Plein de questions me taraudent : devrais-je distinguer l’artiste de l’homme ? Jusqu’où peut-on les distinguer ? N’y a-t-il pas un seuil de tolérance ? Parce qu’en l’occurrence, il ne s’agit pas d’un artiste qui a juste mauvais caractère ou qui est arrogant, il s’agit d’un artiste qui dans sa vie d’homme, aurait commis des actes de violences sexuelles relevant du délit et du crime.

Je n’irai pas voir son film, même si le sujet est important à aborder et qu’il est triste qu’un tel homme accusé d’avoir commis des actes affreux, soit parmi les rares personnes à avoir abordé le sujet de l’affaire Dreyfus sur le grand écran.

Je n’irai pas voir son film, parce que j’aurais l’impression non pas de cautionner ce qu’il a fait dans sa vie de répréhensible, mais de participer à l’adoration d’un homme qui a contribué à former cette chape de plomb, cette tradition de silence empêchant depuis des dizaines d’années les victimes de parler ou d’être entendues. J’aurais eu l’impression de participer à l’omerta que dénonce légitimement Adèle Haenel dans le monde du cinéma, qui n’a d’ailleurs pas le monopole de ce tabou, et de cautionner une situation où on n’a rien fait parce que, vous comprenez, c’est un grand artiste et la culture française est sacrée.

Je n’irai encore moins voir son film, parce que dans son dossier de presse, Polanski a osé, avec la plus grande mauvaise foi, comparer l’incomparable : sa situation à celle d’un soldat accusé à tort pour ses origines et sa religion, par antisémitisme, alors que lui, est accusé, non pas pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il aurait fait, des viols sur mineures. Rappelons-le. Etrangement, cela me rappelle l’argument fallacieux des détracteurs du mouvement #balancetonporc et #metoo, qui l’ont comparé aux dénonciations de juifs sous la seconde guerre mondiale. Cet argument me révolte, car il compare une situation où l’on dénonce des personnes innocentes, pour ce qu’elles sont, pour leurs origines et leur religion, alors que ce n’est pas répréhensible, et une situation où l’on dénonce des délits et des crimes, sur les médias comme un dernier recours car la police et la justice se sont montrées défaillantes sur ces sujets.

Par ailleurs, se dire « persécuté » comme il le fait dans le dossier de presse de son film constitue une réaction égocentrique classique qui sert à se poser en victime, à déplacer l’opprobre sur les « loups » comme dirait l’autre (Psst, Jean Dujardin). C’est, en fin de compte, tenter de faire changer de camp la honte et la culpabilité, qui devraient pourtant rester de son côté. C’est la même réaction égocentrique que Jean Dujardin, qui se plaint que #Metoo, ce soit « fatigant ». Oui, cher monsieur, nous sommes fatigué.e.s, les victimes de violences sexuelles sont fatiguées de devoir faire cet effort, parfois toute leur vie, pour être entendu.e.s et de devoir vivre avec un traumatisme qu’elles n’ont pas demandé à vivre ni à garder pour elles pour le bien-être d’un coupable ou pour sauver une culture française soi-disant mise en danger par ces mêmes « loups ».

Je serais peut-être allée voir son film s’il avait purgé sa peine, si l’homme qu’il est avait été puni et pris en charge, si justice et soutien avaient été rendues aux victimes. Je serais peut-être allée le voir alors même qu’il aurait été en prison et qu’il aurait exercé son métier en parallèle, parce que le cinéma, c’est son métier.

C’est un débat difficile à trancher pour moi. Parce qu’en effet, il serait dommage de se priver d’une œuvre culturelle sous prétexte que l’homme derrière l’artiste est un goujat ou un salaud. J’imagine que des personnes n’étant pas forcément antisémites lisent toujours Céline… Mais il me semble encore plus gênant de donner audience à un artiste dont l’homme n’a pas été inquiété pour ses délits ou ses crimes.

Je trouve ce débat aussi un peu hypocrite. Il est utile et intéressant certes, mais certaines personnes, dont les soutiens du cinéaste et de son œuvre, semblent demander de manière hypocrite à ce que la société ne confonde pas l’artiste et l’homme pour ne pas punir l’artiste du fait des actes de l’homme, alors que ces mêmes personnes et l’inconscient collectif confondent eux aussi les deux pour excuser les actes de violences sexuelles que l’homme aurait commis et les minimiser. Ils ont utilisé son statut d’artiste, de grand réalisateur, pour excuser ces actes et imposer le silence aux victimes. Cette omerta dans le cinéma est justement créée par une absence de séparation entre l’homme et l’artiste que l’on reproche aujourd’hui aux féministes notamment, qui appellent à boycotter le film de Polanski.

Cette absence de distinguo semble pourtant bien utile quand il s’agit de minimiser la réalité des accusations portées contre Polanski, sous prétexte que c’est un grand réalisateur et que la culture française doit être protégée. Or, j’imagine qu’il est tout à fait possible d’avoir une grande culture cinématographique avec des hommes qui respectent les femmes et inversement. On dirait qu’on est dans une situation sociétale où on ne parvient pas à admettre que le monde de la culture et de l’art est affectée comme tous les autres domaines par le sexisme et la culture du viol. On choisit d’occulter cette réalité au nom d’une exception française et d’une culture française sacrée, alors qu’il suffirait, pour la « sauver », de la rendre plus diversifiée, plus inclusive, et au lieu de l’enfermer, de la détruire, on l’élèverait au contraire, on lui offrirait d’autres perspectives et une diversité nouvelle en laissant leur chance aux réalisateurs et réalisatrices éventuellement occultées pour leur genre, leur sexe ou tout autre motif de discrimination illégal tel que l’origine sociale ou l’origine ethnique.

Donc il me paraît bien hypocrite de demander à l’ensemble de la société, aux féministes notamment, de séparer l’artiste de l’homme et d’aller voir son film comme si de rien n’était, quand on n’a pas soi-même séparé les deux quand cela nous arrange, juste pour excuser un homme pour ses actes répréhensibles et minimiser des violences faites à des femmes. Finalement, on dirait que cette séparation ne marche que dans un sens, tant que c’est favorable à un homme occupant une grande position.

Encore une fois, j’aurais fait la distinction si l’homme avait été inquiété pour l’ensemble de ses actes, si en France, par une fascination spécifique et sans discernement d’une exception culturelle française, on ne l’avait pas accueilli avec autant d’honneurs sans distinguer l’artiste de l’homme.

Je me demande toujours quand je suis face à une question quelle est la réponse idéale, qu’est-ce qu’il faudrait faire. Sur ce débat-là, je pense qu’il n’y a pas forcément de réponse idéale. Cela relève peut-être du choix de chacun.e de faire la distinction ou non, tant que ce n’est pas au détriment des personnes, comme les victimes de violences sexuelles. Je sais que personnellement j’ai de plus en plus de mal à le faire pour des artistes qui dans leur vie personnelle ont été aussi violents avec les femmes. Quelques exemples : Victor Hugo (qui a séquestré sa famille dont sa fille et violé une de ses épouses toute la nuit de noce), Tolstoï (qui battait sa femme),… Pourtant, j’aime les films de Kechiche, les films de Woody Allen, les films où joue Kevin Spacey, les films de Luc Besson… Vous voyez, c’est très difficile d’être soi-même cohérent.e sur ce sujet. C’est difficile de trancher et c’est pour cela que je pense que ça relève sur le moment d’un choix personnel, même si à aucun moment le statut d’une personne, sa profession ou sa position dans la société ne devrait l’exempter de respecter la loi et de respecter autrui, en l’occurrence les femmes toutes égales aux hommes qu’il côtoie.

Je pense aussi qu’il est surtout important de ne pas aduler, porter aux nues un artiste jusqu’à occulter tout le reste, jusqu’à ne pas garder à l’esprit, si ce dernier ou cette dernière a dans sa vie personnelle commis des actes répréhensibles, que c’est un homme ou une femme et qu’il ou elle n’est pas au-dessus des lois.

Enfin, je trouve qu’il y a une propension inégalitaire à faire cette distinction ou non selon le type d’actes commis par l’artiste dans sa vie privée. Sur d’autres actes, tels que l’antisémitisme ou le meurtre (qui est peut-être plus grave qu’un viol, mais un viol c’est aussi un crime), on ne nous demande pas de faire la distinction, on ne la fait pas : l’artiste est supprimé.e des radars culturels ou du moins de toutes les institutions culturelles. Mais pour des actes de violences à l’égard des femmes, quid de son statut dans le monde de l’art ? Qu’en est-il du soutien des institutions culturelles ? Harvey Weinstein a certes perdu son statut et sa position. Christophe Ruggia accusé par l’actrice Adèle Haenel pour agression sexuelle et harcèlement sexuel quand elle avait 12 à 15 ans, ne fait certes plus partie de la société des réalisateurs de films (SRF). Mais c’est une première après une très longue omerta. Je ne dis pas qu’il doit cesser de tourner des films, mais garder la même position et ne pas être inquiété en tant que citoyen sous prétexte que c’est un grand réalisateur, Ruggia ou Polanski, je ne suis pas d’accord. Pour moi et pour beaucoup de personnes je pense, le sexisme est tout aussi grave et condamnable que le racisme et l’antisémitisme, par exemple.

Ce serait sans doute différent si on vivait dans une société profondément égalitaire. Le problème n’est pas tant qu’il continue à faire de beaux films. Oui, Polanski a du talent. Mais c’est en partie parce qu’on ne l’a pas arrêté dans sa carrière, parce qu’on l’a laissé faire, quand à côté, si peu de réalisatrices ont atteint la même renommée. Finalement, c’est logique et même cela devrait être sans incidence sur la question, qu’il ait du talent ou non. Il a du talent, mais cela ne devrait pas entrer en compte pour excuser ou non tout ce qu’il fait en tant qu’homme. D’ailleurs, ce n’est que sur le sujet des violences faites aux femmes qu’on choisit d’occulter la vie privée pour « sauver » un artiste homme. Parce que c’est rarement le cas pour d’autres types d’actes répréhensibles, qu’on déresponsabilise le coupable et culpabilise la victime…

Polanski n’a jamais été arrêté dans sa carrière, malgré ces actes répréhensibles, alors qu’à côté, on bloque la carrière des réalisatrices, on les décrédibilise en utilisant leur vie privée, on ne distingue pas l’artiste de la femme, etc. Combien de femmes sont réalisatrices, aujourd’hui, des réalisatrices (re)connues, je veux dire ? Peut-être Polanski a-t-il eu des difficultés dans sa carrière comme tout le monde, mais il n’a pas connu de plafond de verre ni de discriminations lié.e.s à son genre. Ce qui me dérange c’est qu’on porte aux nues un réalisateur de talent sans l’inquiéter pour ses actes répréhensibles, alors qu’à côté, les femmes sont beaucoup moins bien traitées. Je ne souhaite pas qu’on fasse la même chose avec une femme. Ce que je souhaite c’est que tout le monde, hommes ou femmes, quel.le.s que soient leur profession, leur talent, leur position, leur renommée, leur genre soient traité.e.s pour leurs actes de la même manière. Point barre. Ne séparons pas l’artiste de la personne seulement quand ça nous arrange.

Quelqu’un m’a dit également et je finirais par ça (presque), que le nouveau film de Polanski n’est pas exclusivement son film. Il y a toute une équipe qui a travaillé pour lui. Alors, oui, je pense qu’il aurait été plus utile dans notre société actuelle où l’équilibre entre les femmes et les hommes est complètement biaisé de redresser la barre en refusant de travailler ou de jouer pour un réalisateur accusé de viol à l’image de l’acteur Benedict Cumberbatch qui refuse de jouer dans des productions où les femmes sont moins bien payées que lui, mais mis à part ce choix-là, cela ne veut pas dire forcément qu’ils cautionnent (enfin j’espère) et ils ont travaillé pour un film qui couvre un sujet intéressant et important.

Finalement, je pense qu’Adèle Haenel avait tout à fait raison de demander un débat avant le film sur la question de la séparation entre l’artiste et l’homme, pour aider le public à ne pas confondre les deux pour minimiser les actes dont on accuse l’homme et à regarder les œuvres de l’artiste. Car, en fin de compte, séparer les deux permet de prendre connaissance d’une œuvre (intéressante ou non) tout en condamnant l’homme pour ses actes répréhensibles éventuelles et en soutenant les victimes.

Vous voyez, mes réflexions sont encore un peu en désordre, mais j’espère que c’était utile de mettre tout ceci à plat.

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