Se remettre en question pour avancer

Je ne crois pas qu'on puisse progresser vers une société plus inclusive et moins sexiste, si tout le monde ne se remet pas un minimum en question. Il ne suffit pas d'être d'accord sur le papier avec les revendications féministes, si, à côté, dans ses actes, on ne réfléchit pas aux éventuels réflexes et stéréotypes sexistes qu'on a intériorisés.

Si on ne traduit pas dans ses actes et ses réactions les convictions qu'on partage, on ne progressera pas. Je ne dis pas qu'il faut systématiquement analyser tout ce que l'on fait, s'empêcher de faire des choix qui nous conviennent sous prétexte que ce n'est pas féministe. Par exemple, si une femme décide de se mettre à temps partiel pour s'occuper de ses enfants, si son choix est réfléchi avec elle-même et son compagnon, il n'a pas lieu de crier au scandale parce que ce choix ne serait pas féministe. Ce que je tiens à dire ici, c'est que épouser les revendications féministes, critiquer la société pour son sexisme, ses stéréotypes et ses injustices, c'est bien, mais déconstruire, se remettre en question, mieux comprendre les implications de cette culture en nous pour s'améliorer soi et sensibiliser son entourage, c'est encore mieux.

En devenant féministe, je me suis de plus en plus remise en question moi aussi. Et ça étonnera peut-être certain.e.s d'entre vous mais ça m'a énormément libérée. J'ai appris à identifier ce qui me conditionnait et m'enfermait, et ce qui crée les injustices, les violences et les inégalités que subissent les femmes et les hommes dans notre société. Et j'ai appris à voir ce qui en moi relevaient des stéréotypes et des réflexes sexistes que la société véhicule et reproduit même sur plusieurs générations. Je me suis rendu compte par exemple que, dans un premier élan, comme un réflexe, j'interrogeais toujours en premier le comportement des femmes dont j'entendais qu'elles avaient été victimes d'une agression sexuelle ou d'un viol. Ce réflexe est typiquement un relent de la culture du viol (cf. Article La culture du viol). Je me suis rendu compte que je jugeais toujours un peu les femmes qui étaient un peu trop libres de leur corps, alors que, tant qu'elles ne m'obligent pas à faire de même, elles avaient le droit de disposer librement de leur corps, quand bien même je choisis d'en disposer différemment. Je me suis aussi rendu compte que j'étais conditionnée, car je prêtais aux femmes certaines caractéristiques que je ne prêtais pas aux hommes et que lorsque je voyais une de ces caractéristiques chez un homme, j'avais un préjugé quant à son orientation sexuelle, alors que cela aussi c'est un réflexe sexiste et j'ai dû le corriger. C'est en permettant ainsi de se débarrasser de ce genre de catégorisation, de conditionnement et d'idées reçues, que le féminisme rend plus ouvert.e d'esprit, ouvre des perspectives et n'enferme pas.

J'ai remarqué aussi que, parfois, même en étant d'accord avec les revendications féministes (égalité professionnelle, partage des tâches domestiques, etc.), certaines personnes continuent d'appliquer inconsciemment des réflexes sexistes et n'ont pas encore fait ce travail de réflexion et de remise en question. Je vais partir d'un exemple pour illustrer ce que je veux dire ici : quand je parle de féminisme avec des hommes, certains d'entre eux (je dis bien certains) semblent vouloir être rassurés sur le fait qu'ils ne sont pas comme ça (c'est bien), qu'ils partagent la plupart des revendications féministes et qu'il y a aussi des hommes féministes (c'est bien aussi), pourquoi ? 

D'abord, il ne s'agit pas de dire si ces derniers sont des hommes bien ou pas bien, s'il y a des gentils et des méchants. On peut tous.tes faire preuve, comme moi je l'ai fait, de sexisme par moments et il n'y a pas de mal à s'en rendre compte tout simplement. Comme le dit très bien l'actrice Adèle Haenel sur le sujet des violences sexuelles, "les monstres, ça n'existe pas. C'est nous, nos amis (...) Il faut regarder ça. On n'est pas là pour les éliminer, mais pour les faire changer". Que ce soit sur le sujet des violences sexuelles ou sur des sujets comme l'inégalité professionnelle ou dans le partage des tâches domestiques, les blagues sexistes, la dévalorisation des femmes, l'homophobie, la LGBTQIAphobie, le conditionnement des petites filles et des petits garçons, etc., ce qui compte c'est qu'on regarde en face ce qui, dans la société, a permis et permet encore ce genre de comportement, de conditionnement et de discrimination, ce qui pose problème et ce qu'il faut faire pour le régler. 

Par cette réaction, ils donnent plus l'impression de vouloir être rassurés eux, au lieu d'aller plus loin. Le fait qu'il y ait des hommes féministes et des femmes sexistes, ce n'est pas faux, mais et après ? A-t-on pour autant connu un réel élan à échelle nationale ou mondiale pour rééquilibrer les inégalités, pour améliorer les conditions des femmes, pour briser les tabous et les stéréotypes qui nous divisent, pour éradiquer la culture du viol ? En 2019, a-t-on obtenu une réelle évolution après tant d'années ? Oui, bien entendu, tout ne peut pas un jour être parfait, mais encore trop d'éléments de notre culture permettent autant d'inégalités et de violences faites aux femmes. Il ne suffit pas de se dire être une femme ou un homme féministe si on n'a pas compris à quel point tous les domaines de la société sont touchés par le sexisme, à quel point les croyances, les blagues, les propos et les stéréotypes sexistes alimentent une atmosphère propice aux violences sexuelles et si on ne s'interroge pas sur tous les tenants et les aboutissants de ce système, de cette "mécanique sexiste" ( très bien expliquée par Marine Spaak dans sa BD Sea, sexisme and sun). Je vous invite à vous reporter sur la fameuse pyramide qui illustre à quel point il y a un continuum entre le système de pensée, les représentations et la culture véhiculée par la société actuelle sur les femmes et les hommes et la réalité des violences sexistes et sexuelles. ce qu'on appelle la culture du viol. La dessinatrice Emma parle très bien de ce continuum dans une infographie plus simplifiée et accessible : https://www.huffingtonpost.fr/2017/11/27/la-culture-du-viol-expliquee-par-la-dessinatrice-emma_a_23288926/.

Convenir qu'il y a des hommes féministes et des femmes sexistes (ce qui est vrai, bien entendu) sans lier cette réalité à un système de pensée sexiste, à une culture qui conditionne à la fois les femmes et les hommes, empêche, à mon avis, d'aller jusqu'au bout de la réflexion et de regarder en face ce qui ne va pas, de sensibiliser de plus en plus de gens en connaissance de cause et d'agir pour améliorer notre mode de vie, parce que malheureusement, qu'il y ait aussi des hommes féministes, cela ne semble pas suffire (même si je les remercie et les encourage) quand on étudie les chiffres des inégalités et des violences faites aux femmes et aux hommes. En effet, il y a encore des femmes et des hommes qui reproduisent dans leur vie quotidienne, dans l'éducation qu'elles.ils donnent à leurs enfants, etc. ce système de pensée, cette culture qui alimente ce continuum dont parle Emma. La société, l'éducation des futur.e.s adultes, l'art, la culture notamment sont encore majoritairement fondées sur des ressorts sexistes, et si on ne les interroge pas assez, si on ne creuse pas assez leur bien-fondé, si on ne se pose pas la question de savoir pourquoi on y croit, pourquoi on nous a vendu ce genre d'idée reçue, on n'avancera pas. 

Ensuite, j'ai l'impression que signaler qu'il y a des hommes féministes et des femmes sexistes montre notamment qu'on part du postulat selon lequel les féministes (catégorie un peu hétéroclite) veulent éradiquer la race des hommes de la surface de la terre (hum) et opposent catégoriquement les hommes et les femmes. Non, ce n'est pas le cas. Je pense qu'au contraire, c'est notre culture, notre système de pensée qui oppose trop les hommes et les femmes, les conditionne dans des rôles prédéfinis et fait de ces différences une légitimation d'inégalités entre elles.eux, alors que je pense qu'elles.ils ne sont pas si différent.e.s (cf. la "mécanique sexiste"). Et, oui, il y a des hommes féministes, et étrangement, eux ont bien compris que les femmes féministes ne détestaient pas les hommes et n'ont apparemment pas trop de problèmes à se remettre en question, à réfléchir sur le sujet et à se mobiliser dans la mesure de leurs moyens et à leur échelle (cf. Article Mais oui, on a besoin de vous, messieurs !) parce que, bien entendu, chacun fait comme il peut, mais en termes d'acte, cela peut passer par des discussions orientées sur sujet avec son entourage dans la sphère privée, ou par le soutien d'une association ou la participation à des manifestations non violentes, il ne s'agit pas forcément de devoir faire des prouesses, des exploits impossibles et démesurées pour agir. Même la plus petite correction d'un propos ou geste qui nous est apparu sexiste de notre part ou de celle d'un proche, ou une discussion avec son entourage sur le sujet, c'est déjà très bien. Il n'y a pas de petites actions ou de petits combats dans le féminisme. Enfin, l'autrice Benoîte Groult en a fait un livre, Le féminisme au masculin, où elle parle d'hommes historiques qui ont œuvré pour la condition des femmes, tels que John Stuart Mill, Condorcet, etc. 

Mais, c'est effectivement difficile, qu'on soit un homme ou un femme, de se remettre en question, de faire ce travail d'introspection sur soi et sur son entourage, quand on vit dans une structure sociale dans laquelle on a grandi, on s'est construit, on a baigné depuis tout.e petit.e. Parce qu'on vit dans une société où il y a une "mécanique sexiste" (j'aime bien cette idée lancée par Marine Spaak) dont les rouages sont subtiles et touchent tous les domaines et les milieux à des degrés plus ou moins élevés. Ça a été difficile pour moi aussi de me rendre compte de certaines choses. Cela représente un processus plus ou moins long, pas toujours linéaire et c'est pourquoi je crois beaucoup en la patience, la pédagogie et la bienveillance, même si ce n'est pas toujours facile de faire preuve de calme, de patience ou d'abnégation dans des sujets parfois très sensibles et même si avec certain.e.s, vous en conviendrez, cela mériterait un bon coup de pied au c** (blague ou pas) ! C'est sans doute pour cela que c'est si dur de parler de sexisme et de féminisme. Il faut que chacun.e accepte de passer par une remise en question d'elle.lui-même. Il faut accepter l'idée que nous sommes tous.tes concerné.e.s.

Bien entendu, il faut relativiser. Il ne faut pas voir tout en noir. La société a progressé depuis et il y a de fortes différences entre les pays. Mais de regarder les problèmes en face, grâce aux réflexions féministes et plus généralement au bon sens, j'en tire paradoxalement beaucoup d'optimisme car je pense que plus on comprend ce qui se passe, ce qui ne va pas et pourquoi ça ne va pas, plus on pourra lutter efficacement contre ça. Le féminisme m'a donné les clefs pour être consciente et pour lutter. Cela me donne de l'espoir.

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