Ce que je ressens

J'ai l’impression que la société depuis le mouvement #balancetonporc et #metoo s’est tout à coup rendu compte _ Ô mon dieu _ de l’ampleur des violences faites aux femmes et commence à peine à s’intéresser un petit peu au ressenti des victimes de violences sexuelles, après plus de 2000 ans d’omerta (c’est pour le nombre, mais je n'ai pas étudié la question, pourtant malgré quelques périodes de relative émancipation de la femme, globalement notre histoire occidentale n’a jamais mis les deux genres à égalité à aucun moment identifiable, sauf peut-être en 2368).

J’ai l’impression que la société ne mesure pas complètement, non seulement la gravité, mais aussi et surtout, les conséquences psychologiques et physiques que peut provoquer une violence sexuelle sur la vie d’une victime, notamment quand je vois le peu d’implication de la justice, alors que, dans les textes, les peines sont relativement adaptées (sauf pour l’absence d’imprescriptibilité du crime de viol et peut-être sur les accompagnements à proposer, je n’ai pas encore étudié toute la question qui est complexe), les peines appliquées et l’accompagnement proposé.e.s aux coupables d’agression sexuelle ou de viol sur mineurs et majeurs. Je ne suis pas une adepte du tout-prison-bête-et-méchant, mais accorder, par exemple, un simple sursis, sans accompagnement psychologique, comme si c’était une simple incartade pardonnable, pas si grave, à un coupable d’atteinte sexuelle sur mineur.e, cela ne constitue ni une réponse efficace contre les récidives ni un bon signal sur la manière dont la société condamne les violences sexuelles, c’est-à-dire sans apporter des mesures appropriées aux réelles causes des violences sexuelles et au ressenti des victimes. Si la société mesurait davantage l’ampleur de la violence que c’est de subir une agression sexuelle ou un viol, quand on est mineur.e et quand on est majeur.e, une meilleure réponse serait probablement apportée pour en diminuer le nombre de victimes, à défaut de pouvoir les éradiquer totalement de la surface de la terre.

Donc, si ça intéresse quelqu’un, dans une campagne lointaine ou une dimension fort parallèle, je vais vous dire ce que je ressens, même si nous sommes tous.tes différent.e.s dans notre manière de gérer psychologiquement une violence sexuelle et/ou un traumatisme.

J’ai été victime d’une violence sexuelle il y a quelque temps et, depuis, la moindre manifestation de sexisme ou la moindre scène de violence à connotation sexuelle, m’agresse littéralement, même si avec le temps, j’arrive de plus en plus à y résister. Comme si je revivais ce que j’ai vécu. Comme si, en tant que femme, j’étais aussi agressée que la victime de la scène (et en un sens c’est un peu vrai : cf. Article Quand un homme agresse une femme, il les agresse toutes…). Je ne peux pas supporter émotionnellement et physiquement qu’on puisse considérer le corps de la femme, mon corps ou une de ses parties, comme un objet sexuel à disposition. Je ne peux plus supporter d’entendre, voir ou lire des scènes de violences sexuelles, au point que je me renseigne désormais toujours, avant de voir un film ou de lire un livre pour savoir s’ils en contiennent. La plupart du temps, si c’est le cas, je ne les regarde pas ni ne les lis. J’ai développé une sorte de phobie du viol (agraphobie).

En fait, non seulement il est très difficile d’obtenir justice et réparation, ou au moins de se sentir soutenu.e dans notre société avec la culture du viol, le sexisme ambiant, mais en plus, il est très difficile compte tenu de cette atmosphère d’oublier une violence sexuelle qu’on a subie. Je pensais naïvement pouvoir oublier. Mais la culture du viol et le sexisme ordinaire que, dans la grande majorité des cas, les femmes vivent, me rappellent sans cesse ce qui m’est arrivé.

Je vois en effet du sexisme partout, dans le moindre petit détail. Par exemple, je ne peux plus lire un livre « lambda » (pas spécialement sensibilisé au féminisme), sans voir du sexisme et/ou des clichés sur les femmes ou les hommes. Et même si je n’en vois pas, je n’ai plus confiance en ces livres ou en tout cas, je ne suis jamais tout à fait sereine quand je choisis d’en lire un, je m’attends presque toujours à être confrontée à une scène de violence sexiste ou sexuelle, à un stéréotype… Par exemple, je lisais un roman de l’Ecole des loisirs, destiné aux petits comme aux grands, où une jeune adolescente est embrassée par un jeune garçon, qui continue à l’embrasser malgré le fait qu’elle lui dise d’arrêter parce qu’elle étouffait et qui se permet de lui toucher la taille pour la porter et l’aider à monter sur un bateau amarré, sans lui demander la permission au préalable. Oui, si cela peut passer pour des gestes « normaux » de séduction dans notre société, oui, cela me gêne. Cela me gêne de lire dans un livre, pour ne pas dire de voir dans notre société, qu’une jeune fille/femme doive insister longtemps pour qu’un jeune garçon/homme comprenne qu’elle n’est pas intéressée, qu’un homme se permette de toucher une femme sans sa permission, même pour simplement lui toucher l’épaule ou le bras. Oui, dans un monde idéal, même si cela ne paraît pas « sexy » dans notre culture, on devrait communiquer sur tout, demander le consentement de l’autre pour tout contact physique, si la relation n’est pas encore assez intime pour que la communication puisse passer par d’autres canaux que la parole. Ok, je m’égare.

Plus particulièrement, je me mets à acheter de plus en plus d’essais féministes ou de romans féministes et/ou écrits par des femmes, parce qu’ils me rassurent. Au contraire, cela peut paraître une occupation anxiogène, mais pour moi, lire des livres féministes, quand bien même il s’agisse d’essais traitant de faits de sexisme ou de violences sexuelles dans notre société, cela me rassure car je peux être sûre qu’ils dénoncent et condamnent ce qui m’est arrivé et reconnaissent ma souffrance, reconnaissent que ce n’est pas de ma faute, que ce n’est pas normal ni fatal, qu’il y a une explication (culture du viol, domination masculine…), que je ne suis pas la seule et qu’être une femme c’est merveilleux (oui, c’est merveilleux, et il ne faut pas laisser la société nous enlever ça !). En tant que femme, je peux faire confiance à ces livres. Je suis plus sereine, car je sais que, là, enfin, dans leur univers, je peux me reposer, je peux être quasiment sûre de ne pas tomber sur une phrase sexiste, ni sur une scène de violence sexuelle, je peux compter sur le fait de ne pas être confrontée comme tous les jours, au travail, en soirées, dans la rue, à la télé, dans les propos échangés ou interceptés, au sexisme ordinaire, bienveillant ou malveillant, de notre société.

Ensuite, quand je fais face à un propos ou une attitude qui, dans un débat ou une discussion avec des personnes pas forcément sensibilisées au féminisme, modère le féminisme, que ce soit juste ou non, ou le contredit, de manière pertinente ou non, ou adopte des clichés sexistes, je le prends d’instinct et d’emblée comme une trahison, comme un cautionnement de ce qui m’est arrivé, comme une minimisation de sa gravité et de ma souffrance, même si je me contrôle pour nuancer mes propos ou pour réagir à d’autres de manière apaisée et juste, même si je sais que ce n’est pas à chaque fois catégorique et méchant de la part de l’interlocuteur.rice, mais c’est une sensation qui s’allume toujours dans un coin de ma tête. Et je pense que je ne suis pas la seule à réagir comme ça ou, du moins, à en avoir envie. Quand j’entends un propos sexiste ou modérant mes positions féministes sans forcément être sexiste, j’ai d’emblée envie, même si ce n’est pas toujours juste de ma part ou adapté, de m’énerver, de m’insurger sur 2000 ans d’oppression de la gente féminine, de dire que ça suffit maintenant, que ça a assez duré, que ça n’avance pas assez, que je n’ai pas envie de savoir pourquoi ça n’avance pas assez et que je suis en colère, peu importe les explications rationnelles qu’on me servira sur le sens de l’histoire de notre monde occidental, sur les couches de complexités de la réalité et l’imbrication de la religion dans la société qui expliquent ceci ou cela, ou sur le pragmatisme qu’il faudrait adopter, etc. Je n’ai que faire d’un cours d’histoire, de sociologie, de droit ou de psychologie pour m’entendre dire que j’exagère, ou que c’est plus compliqué que ça, que toi, tu n’es pas un homme comme ça (soit dit en passant, arrêtez de tout ramener à votre nombril, quand on parle de violences faites aux femmes, on condamne les coupables, pas tout le monde), que tous les hommes ne sont pas comme ça (oui, ça, je suis au courant), alors que j’ai besoin que la société s’occupe enfin de moi, que la société pense enfin aux femmes et aux hommes victimes de violences sexuelles, que la société reconnaisse cette souffrance et la fasse cesser, que l’on ne me dise pas que c’est impossible alors que je le sais déjà, et que l’on me répète jusqu’à la fin de ma vie que ce n’est pas normal, que ce n'est pas de ma faute.

En fait, le moindre débat, même constructif et justifié, c’est émotionnellement difficile pour moi, quand bien même je m’améliore avec le temps. Soit il prend une tournure positive, et il fait quand même remonter des émotions bouleversantes, soit il prend une tournure négative, sexiste, et je me retrouve à revivre la culpabilisation, la honte, la fatalité de ce qui s’est passé. Il ne devrait pas y avoir de débat sur le féminisme qui prône l’égalité entre les femmes et les hommes (globalement, car sur le détails de ses modalités, on peut débattre), c’est pour moi du bon sens, c’est depuis ce qui m’est arrivé plus qu’une évidence, c’est une bouée de sauvetage, l’ultime rambarde au bord du gouffre, pour ne pas tomber. Parce que sinon, et je ne décris qu’un ressenti instinctif, primitif, que je suis capable de contrôler ensuite, débattre comme si ce n’était pas forcément du bon sens (alors que ça l’est), me donne un sentiment d’injustice supplémentaire à celui de devoir vivre désormais toute ma vie, sans y avoir consenti, avec un événement qui a été une violence et un traumatisme pour moi et de devoir gérer ses conséquences psychiques, même si un jour je pourrai vivre sereinement avec, mais ce sera toujours avec, jamais sans. Je me suis rendu compte en effet que, même si je pouvais avoir l’impression d’avoir avancé (et je pense que c’est le cas), d’avoir guéri, d’avoir passé un cap définitif, ce n’était pas le cas, je pouvais rechuter à n’importe quel moment, à cause d’un événement, d’un rêve, d’une parole, d’un geste, qui me rappellent. Je ne vais pas guérir, je vais cicatriser, mais cela mettra plus de temps que je ne l’avais pensé, plus de temps que beaucoup de personnes le pensent encore dans notre société.

Je pense que cette colère partagée par certain.e.s féministes, cet élan en réaction aux propos remettant en cause la réalité du sexisme (cf. Article Mini kit de survie en terrain sexiste) qu’elles comme moi dénonçons, peut notamment s’expliquer par les violences sexistes et sexuelles qu’elles ont pu subir. Et nous sommes nombreuses dans ce cas (cf. articles Des chiffres, une bonne fois pour toutes !).

Pourquoi croyez-vous que tant de femmes défilent de plus en plus dans les rues contre les violences sexistes et sexuelles, pourquoi croyez-vous que des femmes dénoncent des faits commis dans de plus en plus de domaines professionnels dans lesquels on fait mine de s’étonner qu’il y a là aussi, quand on pensait être épargné, du harcèlement sexuel et des agressions sexuelles, pourquoi croyez-vous que de plus en plus de femmes sont en colère, même si on ne leur donne pas encore assez la parole ou la visibilité médiatique, pourquoi croyez-vous qu’on ait pu dire parfois, pour décrédibiliser les féministes, qu’elles sont agressives, trop susceptibles, qu' »on ne peut plus rien dire » ? On ne peut plus rien dire en effet, parce que ça fait trop mal, parce qu’on arrive à saturation aujourd’hui, en 2019, presque 2020, parce qu’il y a encore des ploucs (pour vous faire un peu rire et éviter d’être grossière) qui pensent encore que les femmes sont faibles, inférieures, trop différentes des hommes, voire des objets sexuels, et parce que, depuis des années, (presque) rien n’est fait et tout est tu sur les violences faites aux femmes.

Enfin, je pense que très peu de personnes encore comprennent qu’une agression sexuelle ou un viol laisse une trace indélébile sur toute une vie (même si bien sûr on peut s’en sortir), aggravée par le traitement qu’en font la société, les services judiciaires, les professionnels de santé, etc. contribuant à minimiser sa gravité et son traumatisme. Cela n’a pas la même répercussion qu’un coup de poing ou qu’un coup de pied dans le ventre, qui sera condamné par la société et par la justice, sans culpabilisation de la victime. Les violences sexuelles envers les femmes n’ont pas les mêmes conséquences qu’une agression physique sans signification sexuelle, parce que lorsqu’une femme est agressée, elle l’est la plupart du temps sexuellement, la renvoyant à son rôle d’objet sexuel à la disposition de son agresseur, puis elle est culpabilisée pour avoir commis l’imprudence d’avoir été choisie pour cible par un homme. En tout cas, c’est comme ça que je le perçois.

 

Malheureusement, en effet, encore beaucoup de gens ne comprennent pas la souffrance qu’implique une agression sexuelle ou un viol et perpétuent les représentations de la culture du viol intériorisées dans les esprits, aggravant la souffrance éprouvée par les victimes. Comme le souligne Valérie Rey-Robert, ils n’auront pas de mot assez forts pour condamner le viol, mais fermeront les yeux collectivement sur les viols ne correspondant pas à l’idée reçue selon laquelle un viol se fait forcément avec violence et avec un violeur inconnu ou déviant muni d’un couteau dans un parking souterrain. Malheureusement, les conséquences traumatiques des violences sexuelles sont encore peu connues et peu étudiées. Mais l’étude de la psychiatre et psychothérapeute, Muriel Salmona, présidente de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie, auteure du livre noir des violences sexuelles a estimé que les violences sexuelles avaient « le triste privilège d’être, avec les tortures, les violences qui ont les conséquences psychotraumatiques les plus graves, avec un risque de développer un état de stress post-traumatique chronique associé à des troubles dissociatifs très élevé chez plus de 80 % des victimes de viol, contre seulement 24 % pour l’ensemble des traumatismes (Breslau, 1991) ».

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