Lettre aux étoiles.

Lettre aux étoiles.
  • Paris, le 11 avril. 

Lettre aux étoiles. 

Ça va faire trois ans.
Trois ans, pas tout à fait comme je l’avais prévu, pas tout à fait comme je l’avais imaginé, trois ans dans le secteur du social, profession éducateur spécialisé.

Entre terrain et cours, trois ans de bouleversements, entre travail, sacrifices, frustration, fatigue, colère, espoir, un travail sur soi constant, nuits et jours, peu de vacances, pas vraiment reposantes, en même temps qui a déjà eu des vacances reposantes ?

On a pleuré, claqué des portes, la cour de l’IRTS Parmentier a été réchauffée par de la danse, des engueulades, des cafés, des clopes, des sandwichs, des câlins, des grecs, des plats jamais assez chauds ou trop chauds, des débats interminables, des naissances, de l’amour, de la haine, on est passé par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, toutes les températures.

Appelez-nous éducateur spécialisés. Spécialisé en quoi, comme certains nous demandent, spécialisé en relations humaines et pourtant y a pas de master pour ça. 
On n’est jamais satisfaits, on est tous des putains de névrosés, le mieux c’est de le savoir. 

Ces trois ans ont été réchauffés de rencontres, pas toutes belles, et d’autres merveilleuses, exactement comme dans ce qu’on appelle la vraie vie, exactement comme sur le terrain, à l’Hôpital, en Centre d’hébergement , en Foyer, en Centre d’addiction, en Centre d’activités de jour médicalisé , en Prison, à l’École et dans bien d’autres lieux encore , on s’est pris la gueule et on s’en est pris plein la gueule, plein la gueule de douleur, de misère, de rires, d’humour, d’autodérision, d’espoir, de désillusions, de deuils, de regards, de sourires, de rires, de pleurs, de cris, de crises, de remises en question, d’amour, oui j’ose le dire, de doutes, de blocages de dos, on a bien bu aussi, qu’est-ce qu’on a bu... 

On a dit 53737 fois : « j'arrête, je veux plus faire ce taff » et puis un regard, un mot d’un enfant ou d’un adulte, d’un collègue, a fait qu’on s’est dit que c’était finalement un des plus beaux métiers au monde. 

Sublimer le quotidien, malgré la douleur, les ruptures, la drogue, l’alcool, les bleus, les cicatrices : c’est ça notre mission. 

J’avais peur de la routine et puis j’ai rencontré Medhi, qui m’a dit ne pas pouvoir pleurer en regardant une femme, il a alors pleuré d’eau à dos à moi durant des semaines, me racontant ce qui venait mettre de l’alcool sur ses blessures.
J’ai rencontré Myriam qui, à 16 ans, a traversé le monde pour survivre aux bombes, et qui a compris une fois en France que rien n’était comme elle l’avait imaginé.
J’ai rencontré Kevin qui m’a fait pleurer le soir chez moi en disant dans la journée « est-ce que ma mère déguisée c’est ma vraie mère ? » .
J’ai rencontré Rose qui m’a dit « toi tu me comprends ».
J’ai rencontré Yanis dont plus aucune institution ne voulait, qui m’a sauté dans les bras devant son ambulance en me demandant s’il me reverrait le lendemain. 
J’ai rencontré Youssef qui m’a dit « Madame, genre j’ai lu un article du monde diplomatique » avec un sourire à en crever, j’ai rencontré Younès qui m’a dit « Ton jeu il est grave chelou mais vas-y en vrai je comprends le délire maintenant et c’est grave frais ».
J’ai rencontré Leo qui m’a demandé comment on faisait avec les filles. 
J’ai rencontré Céline qui est devenue bien plus que ma cheffe de service, j’ai rencontré l’amitié. 
J’ai rencontré Christine qui m’a dit en service à l’hôpital quand j’avais les larmes aux yeux « Tu es pleine de paillettes, pleine de diamants, sèche tes larmes, aie confiance en toi, on y retourne. » 

J’ai rencontré une centaine de jeunes qui constituent aujourd’hui ma palette identitaire, j’emporte avec moi chaque couleur de leur âme comme un souvenir qui me suit chaque jour pour aller plus haut que la veille. 
Avec eux le quotidien n’est jamais le même, il est dur, parfois terrible, il est beau, il est fort, il nous emmerde terriblement parfois mais il constitue le prisme de la vie. 
J’ai essayé de leur transmettre, avec leur singularité, l’idée que rien n’est jamais défini, figé, que tout se construit, que tout évolue, qu’on n’est pas responsable de ce que la vie nous a retiré ou donné mais qu’on est responsable de ce qu’on en fait. Vivre ou subir. J’ai trop de respect pour eux pour les plaindre. Ils sont le soleil après la tempête. 

On n’est jamais dans la lumière, dans les yeux du monde, nous les acteurs du social, on n’a pas choisi ce métier pour ça, on n’a jamais été entendu, parce qu’on ne s'est jamais vraiment fait entendre et puis parce qu’on travaille avec un public invisible, ces gens qui font peur, qui fascinent parfois, qui sont vus comme dangereux. Je vous pose la question : qui sont les plus dangereux, eux, ces personnes transpercées par la vie ou ceux qui pensent ces autres dangereux tout en se contentant de leur petit bonheur, ceux qui se posent trop questions ou ceux qui n’en posent jamais ? Ceux qui passent par la foudre ou ceux qui n’ont jamais connu la tempête ? 

À toute ces rencontres, à ces personnes que j’ai rencontrées durant ces trois ans, je peux vous dire que j’ai fait plein d’erreurs, et pourtant certains d’entre eux m’ont dit « c’est tellement rassurant de voir que toi aussi tu peux te tromper. » 

Je reçois toute la puissance que vous m’avez donnée et je me battrai jusqu’à mon dernier souffle pour honorer votre âme. 
Et en ce temps d’arrêt, mon cœur continue de battre pour vous. 
Ce sont ces petits rien du quotidien qui constituent le tout. 

À vous qui vivez le confinement différemment que d’autres, n’oubliez jamais tout ce que vous avez traversé et conquis. Rien ne pourra jamais détruire ça, rien même pas le silence.

À vous acteurs sociaux et publics qui constituez ce monde si particulier et précieux et qui n’avez pas peur de l’émotion que dégage ce métier, à vous, vous êtes les étoiles.

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