Affaire Harpon: Où est la «cinquième colonne»?

Christian Estrosi fait régulièrement état de l'existence d’une mystérieuse « cinquième colonne » de l'islam radical, en se référant à la tuerie à la Préfecture de Police de Paris, en octobre 2019 - laquelle fait l'objet d'une instruction judiciaire, en cours. Pourtant, l'existence d'une « cinquième colonne » n'est pas avérée dans cette affaire, et les propos du maire de Nice sont inexacts.

 Dans l’édition du Monde daté samedi 31octobre, Christian Estrosi fait état de l'existence d’une mystérieuse « cinquième colonne » de l'islam radical, selon laquelle Daech et Al-Qaida auraient « placé leurs pions partout dans nos institutions ». Cette « cinquième colonne » aurait été « à l'oeuvre », dit-il, lors de la tuerie à la Préfecture de Police de Paris, en octobre 2019 - laquelle fait l'objet d'une l'instruction judiciaire, en cours. Pourtant, l'existence d'une « cinquième colonne » n'est pas avérée dans cette affaire, et les propos du maire de Nice sont inexacts.

Le 3 octobre 2019, Mickaël Harpon, un agent administratif de la Préfecture de police de Paris, a tué quatre collègues de travail et en a blessé un autre, avant d’être lui-même abattu. A la rédaction de « L’oeil et la main », collection documentaire de société en langue des signes de France 5, nous avons investigué, plusieurs mois, pour recueillir de nombreux témoignages de son entourage personnel et professionnel. 

Dans notre enquête « Le mystère Harpon », diffusé en mai 2020, nous avons cherché à reconstituer précisément le trajet qui a conduit Michael Harpon à commettre ce crime horrible touchant plusieurs familles et au-delà la France entière.

Né en 1974, Mickaël Harpon était sourd depuis son enfance. Un sourd connu dans la communauté pour son humour et son intérêt pour les autres. Il avait réussi à entrer à la préfecture de Police mais exprimait beaucoup de frustration et de souffrance au travail depuis 2013 – la Fédération Nationale des Sourds de France avait publié un communiqué de presse en ce sens.

Au moment de la tuerie, Mickaël Harpon n’a jamais crié « Allah Akbar ». De même il n’a pas énoncé de revendications ni d’affiliation. Aucune organisation terroriste n’a été identifiée. Aucun complice n’a été arrêté ou mis en examen. Devant l’emballement médiatique, le procureur Jean-François Ricard avait mis en avant « la radicalisation » de l’auteur, en notant que Mickaël Harpon portait « un habit traditionnel » pour aller à la mosquée le vendredi – alors que beaucoup de musulmans pratiquants portent ce vêtement. Le procureur ajoutait qu'il avait envoyé «33 SMS à sa femme » avant de mourir - ce qui n’a rien d’étonnant de la part d'un sourd qui communique exclusivement par SMS. Les dernières paroles qu'il avait eues pour sa femme: « Allah Akbar, suis le prophète bien-aimé et médite le coran », constituaient un autre indice de radicalisation selon Jean-François Ricard. En fait, Mickaël Harpon était simplement beaucoup plus religieux que sa femme. Le Procureur parlait ensuite de « contact avec des individus susceptibles d’appartenir à la mouvance salafiste », mais aucune personne à notre connaissance, n’a été mise en examen. Enfin, il ajoutait que l'auteur de la tuerie avait « justifié l’attentat contre Charlie » du 7 janvier 2015. Précisons toutefois qu'une source policière nous a assuré, sous couvert d’anonymat, que Mickaël Harpon s’était excusé de cette première réaction. La clé USB retrouvée sur son bureau, contenant des images de Daech, a finalement été identifiée comme une clé de sauvegarde utilisée pour les besoins du service. 

Mickaël Harpon était martiniquais. Il était devenu sourd suite à une méningite. A 9 ans, il était parti en métropole pour être scolarisé dans un institut spécialisé. Il s'était converti à la religion musulmane lorsqu’il était étudiant, pratiquait sa religion quotidiennement, mais n’obligeait ni sa femme, ni ses enfants à le suivre dans sa foi. A la préfecture de police, il avait pour meilleure amie une collègue sourde, de religion juive, avec laquelle il aimait beaucoup débattre de tous les sujets de société, ce qui est tout sauf un signe de radicalisation.

Mickaël Harpon travaillait à la maintenance informatique. Il réparait les ordinateurs. Chaque année, ses collègues obtenaient des mutations ou des promotions, et pas lui. En seize ans de carrière, il n’a jamais eu d’avancement. Pourquoi ce traitement inégalitaire? Est ce en raison de son handicap, de son origine antillaise, ou de sa religion, ou peut-être des trois en même temps? Dans notre enquête, nous avons établi que certains collègues lui donnaient des surnoms peu flatteurs comme «Bernardo » - le serviteur de Zorro- ou «l’huître». 

Les mois précédant son passage à l’acte, Michaël Harpon cherchait à changer de travail. Il avait candidaté pour un poste au ministère de l’intérieur, sans succès. Finalement, il avait souhaité démissionner et tenté de devenir chauffeur VTC. Il était soutenu par un ami qui aurait partagé sa voiture avec lui, mais il n’a pas réussi l’examen.

Mickaël Harpon voulait enseigner la langue des signes à ses collègues. Il avait suivi un long cursus et obtenu un diplôme de formateur. Mais devant le peu d’enthousiasme à la Préfecture, il avait renoncé à ce projet qui visait à améliorer la communication entre les sourds et la police. 

Sa dernière nuit, Mickaël Harpon avait eu une crise d’hystérie invoquant Allah. Le matin de la tuerie, il avait eu encore une fois une altercation avec sa supérieure hiérarchique qui refusait de l’inscrire à un stage nécessaire à son évolution de carrière.

Si son téléphone a révélé qu’il avait regardé un site djihadiste avant l’attaque, aucun signe de radicalisation clair antérieur n'a pu être identifié à ce jour. 

Par contre notre enquête a établi que Mickaël Harpon était une personne isolée, fragilisée par de nombreux faits de discrimination. Sa hiérarchie ne les a pas pris en compte, ni pour l’en protéger, ou pour l’écarter de ce service sensible au cœur de l’antiterrorisme. 

Où est donc la « cinquième colonne » évoquée par Christian Estrosi? 

 

L'oeil et la main - le mystère Harpon, par Clarisse Feletin et Wallès Jr Kotra

Clarisse Feletin et Wallès JR. Kotra, sont membres de la rédaction de "L’œil et la main".

Emission produite par  - Point du jour - Les films du Balibari. 

 

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