Enseigner lesvaleurs de la République?

Déconstruction d'une rengaine pleine de vide.

La formule est à la mode, répétée de tous côtés par les politiques les plus divers : l’enseignant aurait pour fonction d’enseigner les valeurs de la république.

Cela a-t-il un sens ? L’enseignement a trois composantes indissociables :

  1. il s’agit de transmettre des connaissances pour permettre aux jeunes générations de s’approprier les savoirs construits par les générations précédentes. Ces savoirs ont une forte dimension historique ; on ne peut enseigner la physique, la biologie ou l’histoire comme il y a cinquante ans. Ces savoirs ont progressé ; les derniers acquis sont problématiques, en débat entre spécialistes. Tout savoir scientifique est relatif à son époque et possède une dimension critique. Tout enseignant doit donc se garder de tout dogmatisme. C’est pour cela que les enseignants ont besoin d’une solide formation universitaire, leur assurant maîtrise et distance des contenus qu’ils enseignent, quel que soit l’âge de leurs élèves.
  2. il s’agit de rendre ces savoirs, parfois très complexes, accessibles à de jeunes esprits en fonction de leur âge. Cela s’appelle la transposition didactique et l’interrogation sur la façon dont leurs élèves vont recevoir les transpositions auxquelles l’enseignant se livre. Cela s’appelle la didactique et dans bien des disciplines, elle n’est qu’à ses premiers pas.
  3. la transmission passant par un individu qui s’adresse à des individus, il faut s’installer dans un rapport aux élèves qui leur donne le désir de savoir et qui leur apprenne un certain nombre de comportements face à l’autorité du maître, le respect mais aussi le doute, le débat réglé avec lui et les condisciples, etc… Bref ce qui règle une vie normale en société ; toute instruction est de ce fait éducation. Le débat organisé entre des conceptions diverses est fondamental et il est au cœur de certaines disciplines comme l’histoire, la littérature et les arts. Plus encore de l’enseignement philosophique.

 

Alors, que diront les professeurs de sciences des valeurs de la république ? Que la rigueur des raisonnements, la volonté de vérifier les hypothèses, la construction historique de l’objectivité scientifique et son caractère relatif à une époque sont indépendantes des systèmes politiques, même si quelquefois ceux-ci tentent de se les approprier (le positivisme de la troisième république) ou de leur assigner ce qu’ils doivent dire (la biologie soviétique de Lyssenko). Et s’ils mènent des politiques favorisant plus ou moins les recherches …

 

Alors, que diront les professeurs de français des valeurs de la république ? Ils s’appuieront sur le commentaire de Littré à l’article république : « RÉPUBLIQUE, DÉMOCRATIE. République est la chose publique, et n'implique la forme du gouvernement que par un sens particulier. Aussi les empereurs romains avaient-ils conservé le nom de république, et les premières pièces frappées en 1804 portaient d'un côté République française, et de l'autre Napoléon empereur. Démocratie, au contraire, exprime que c'est le peuple entier qui a le gouvernement ou qui le confère à des magistrats de son choix élus pour un temps assez court. Les États-Unis sont une démocratie. La démocratie est l'opposé de l'aristocratie ou république aristocratique. C'est donc prendre démocratie en un faux sens que de dire, comme on fait tous les jours, que la France est une démocratie. À la vérité on entend par là un état social où les inégalités nobiliaires sont très effacées ; mais ce n'est là qu'une petite partie de la démocratie ».

 

Alors, que dira le professeur d’histoire sur l’enseignement des valeurs de la République ? Il pourra prendre l’exemple de la IIIe République, montrer comment les manuels de morale enseignaient que les femmes étaient les égales des hommes, sauf dans la gestion du ménage où en cas de désaccord, le père avait autorité en dernier ressort et sauf dans le domaine politique dont elles étaient exclues. Il montrera comment les esprits ont été préparés à la Guerre de 1914-18 par les manuels scolaires et les justifications de la colonisation par la supériorité des blancs particulièrement sur les Africains … Bref, les valeurs portées dans une société, notamment par ses dirigeants, ont une histoire.

Et l’histoire telle qu’on la concevait en ce temps diffère grandement de l’histoire telle qu’on la conçoit aujourd’hui. Un candidat au CAPES ou à l’agrégation qui en serait resté à Michelet n’aurait aucune chance de succès. Et si un professeur doit faire de l’histoire très récente, comment ne pas poser, au moins comme problème, à propos de la cinquième république son caractère de monarchie élective, ses emprunts au bonapartisme, la très problématique séparation des pouvoirs exécutif et législatif, …. Le 49.3 ferait-il partie des valeurs de la République ?

 

Que dira le professeur de philosophie sur les valeurs de la République ? Il définira d’abord ce qu’est une valeur et montrera comment aujourd’hui on range sous le nom de valeur des concepts qui n’en sont pas. Par exemple la laïcité qui est un principe et une règle d’organisation de la séparation de l’Etat dans son rapport aux institutions et doctrines religieuses. Il montrera comment les philosophies de l’Antiquité ont défini des valeurs qui s’appellent le Vrai, le Beau, le Bien, … Et comment Kant a opéré une révolution copernicienne en philosophie en substituant à la recherche du vrai l’examen de notre faculté de connaître, à celle du Bien celui de notre faculté morale, au Beau celui de notre faculté de juger esthétique.

Poussant l’examen plus avant, il montrera comment les historiens et les sociologues mettent en évidence la multiplicité, l’opposition des valeurs dans une société et leurs changements historiques. Et comment des philosophes ont pu mettre en question les valeurs comme outil de domination politique d’une société : on a fait servir le Bien à tant d’entreprises de soumission ! La critique philosophique des valeurs vient de la critique de la tyrannie de l’Eglise qui prétendait seule incarner le Bien …

 

Bref, il faut, pour enseigner, une solide formation, qui puisse pendre en compte les transformations du savoir, des concepts sans tomber dans les modes grotesques (comme celle qui fait de la laïcité une notion confuse), les théories nouvelles comme la théorie du genre, … Il ne faut pas dans les rectorats, des référents laïcité ou des référents valeurs de la république. Les enseignants ne sont pas des petits soldats, pas même des hussards noirs à qui le chef imposerait ce qu’il lui plaît. Ce sont des adultes, concepteurs de ce qu’ils font, et qui demandent à être consultés sur leurs propres besoins en matière de formation.

 

Enseigner les valeurs de la république ? Non ! Enseigner. Tout simplement. Car les valeurs de la république sont une immense auberge espagnole dans laquelle, depuis une vingtaine d’années, le bavardage ministériel et un large consensus politique met tout et n’importe quoi. Et quelquefois même, rien que du plein de vide qui dissimule d’autres choses plus contestables. Une idée qui n’est claire qu’en apparence, à force de nous en bourrer le crâne.

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