Les nouveaux conflits, souvent silencieux , du travail

On parle beaucoup du stress professionnel et un rapport en ce sens vient d’être publié par Xavier Bertrand, le ministre du travail. Mais attention à l’individualisation du phénomène voire à sa médicalisation.

On parle beaucoup du stress professionnel et un rapport en ce sens vient d’être publié par Xavier Bertrand, le ministre du travail. Mais attention à l’individualisation du phénomène voire à sa médicalisation. De fait nombre des pathologies professionnelles ont un lien étroit avec des organisations que l’on prétend rationnelles voire optimales, dans l’entreprise ou dans la société. Je n’ose vous recommander de voir ce que révèle l’observatoire du stress et des mobilités forcées, monté par des syndicats de France Telecom qui en eu marre du déni de la direction de cette entreprise si performante.

On y reviendra. En attendant d’approfondit ce lien entre travail et santé, j’aimerais vous parler d’une chose que d’aucuns considèrent comme ringarde : les conflits. Car, intime, le lien entre travail et conflits en train d’évoluer ..silencieusement. Depuis les débuts de la société industrielle, le travail est source de conflits d’intérêts considérables : salaires, durée, sécurité, licenciements, liberté d’expression ou d‘association, les sujets n’ont pas manqué. Violents voire meurtriers, les conflits se sont progressivement civilisés, du moins en Europe. Tribunaux du travaild’un côté, institution progressive d’une représentation collective du personnel – délégués du personnel, comités d’entreprises ou équivalents - procédures de négociation collectives nationales, sectorielles ou d’entreprises,systèmes d’arbitrages ou de médiation, les 27 pays de l’Union Européenne ont ici un patrimoine commun non négligeable. Seule différence non négligeable: dans certains pays à l'Est du continent, le pourcentage des travailleurs hors contrats de travail peut atteindre le tiers de la population en activité. Les problèmes nés de ce travail, qu'il soit informel, indépendant ou« commercial » échappent alors en large partie aux procédures de règlement et ne se traitent qu’au rapport de forces pur, souvent très défavorable au travailleur.

Officiellement, les chiffres européens de la conflictualité au travail sont plutôt « rassurants », sauf dans le secteur public marqué par les restrictions budgétaires des collectivités publiques et une conduite souvent très défaillante des réorganisations. Bien que la grève touche aussi des professions qui ne la pratiquaient pas – médecins ou commerçants, - le nombre de journées de grève en Europe a baissé en moyenne de plus de 80% depuis les années 60 ! Contrairement aux clichés, la France se situe au 10e rang des 25 et en dessous de la moyenne européenne : les champions européens de la grève se nomment Danemark, Espagne, Italie, Autriche et Irlande. Au Nord et outre Rhin, les grèves sont très largement organisées voire anticipées par les syndicats, en vue de renégocier des conventions collectives d'une durée déterminée de deux à trois ans. Au Sud, elles sont plus spontanées et déconnectées des conventions collectives, souvent à durée indéterminée.

Outre la grève, il y a les conflits qualifiés d’individuels qui portent sur le licenciement et son motif, le paiement du salaire ou des heures supplémentaires et de plus en plus, sur des affaires de discriminations ou de harcèlement. En partie réglés par la représentation ou la négociation collective, ils sont souvent portés devant des tribunaux spécialisés, dont les prud’hommes sont l’exemple français. En Europe les tendances divergent : hausse légère dans l'Union des 15, notamment en Allemagne ou au Royaume Uni,croissance sensible en Europe de l’Est liée à la reconnaissance de conflits autrefois niés et à des institutions où ils peuvent désormais s’exprimer.

Et pourtant tout cela peine à rendre compte de bien des litiges contemporains. Le dialogue social institutionnel, dont nombre de salariés se sentent exclus, souvent les ignore. L’on note ainsi la montée considérable des « transactions » où les parties s’interdisent de saisir la justice. Le travail multipolaire d’aujourd’hui expose chacun face à autrui, collègue, client, responsable de proximité et multiplie les occasions de frictions et les sources de responsabilités. Nombre de conflits prennent une dimension psychologique et pathologique, parfois très intense et ce jusqu’aux suicides…. A Bruxelles, les partenaires sociaux communautaires, à la légitimité toujours fragile, voudraient être pionniers en la matière ennégociant sur la violence au travail. Ce vocabulaire ne traduit-il pas toute la modernité de la question et tout le décalage des régulations sociales classiques ?

Les litiges à présent se déplacent, s’intériorisent et souvent s’individualisent tandis que leur anomie s’étend. Les acteurs sociaux de nos économies servicielles et de nos sociétés salariales fragmentées sauront–ils relever le défi et savoir passer des problèmes à un programme et à des solutions ? Les signes en ce sens sont rares !

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