Jazz, clarinette soprano et "odalan"

Il est assis sur banc, sous un grand arbre parasol face à la mer, entouré de plusieurs jeunes balinais en costume de cérémonie.

Tel le joueur de Hamelin, avec sa clarinette soprano rutilante, il attire filles et garçons, fascinés par cette musique étrange que l’on nomme aussi, dans toute l’Indonésie, « jazz ».

Sauf qu’ici, le « jazz » sonne habituellement comme une marmelade de disco et de dangdut, ces mélodies guimauves relookées Bollywood.

L’homme, un occidental, un bule, (blanc), a le regard tourné vers la mer, les vagues, le ciel et l’île de Nusa Penida, à l’horizon. Il est seul au monde. Il plane.

Il joue sans désemparer. Une petite boite posée sur l’étui de sa clarinette lui donne le rythme ; il improvise, se laisse aller, tandis que les spectateurs, médusés, l’écoutent. 

Lorsque débarque toute une communauté villageoise marchant au son de gongs et d’une clochette agitée par le pedanda, (1) les femmes portant sur leur chef d’impressionnantes offrandes empilées, notre placide british, continue de jouer, imperturbable. D’ailleurs, les a-t-il seulement remarqué ?

Le résultat : un mix unique mêlant des sonorités proches de celles de Chet Baker ou de Charlie Parker avec les percussions parmi les plus ancestrales d’Indonésie et le fracas des vagues venant exploser sur le sable noir. Un régal !

Il se nomme Ian. Ce fou de musique exerce la noble profession de banquier et de trader, à la City de Londres Souvent stressé, il s’échappe avec sa clarinette loin, très loin, me dira-t-il plus tard,  pour jouer – au double sens du verbe -, se détendre, respirer, et donc improviser. Son Graal.

Il aurait aimé venir avec son saxo ténor préféré, un authentique Selmer - Made in France - 1952, mais ne veut surtout pas  «  balancer » cet instrument collector en soute.

Etrange personnage, scotché sur son banc long comme un jour sans pain, vivant l’instant avec une telle intensité qu’il n’a même pas l’idée d’aller voir la communauté villageoise maintenant rassemblée sous une immense bamyan, face à la mer, sur la plage de Buitan, tandis que deux vieux pemanku, assis en tailleur devant un autel de bambou recouvert d’une toile d’un jaune éclatant, s’affairent avec les offrandes.

Le pedanda, visage émacié et petites lunettes cerclées, a lui aussi le regard tourné vers la mer, vers le sud, vers l'invisible. Il prie. Devant lui, des offrandes savamment disposées au sol.

A sa gauche, le second pemanku,  lui aussi tout habillé de blanc et portant selon la coutume une veste «Nehru » blanche distinctive de son rang, une barbichette, est tout sourire.

La doyenne du groupe, minuscule et pleine d’énergie, bénit avec un entrain communicatif l’assemblée avec un une grande botte de padi,  longues pousses de riz aspergées d'eau sacrée.

Tous sont venus participer à un odalan  - anniversaire de la consécration d’un temple -, cette longue, très longue cérémonie qui dure trois jours.

Ici, face à la mer, face aux éléments, commence le prélude de l’odalan, sous la forme de retrouvailles avec les ancêtres. Pour les béotiens incultes que nous sommes, cette première célébration ressemble peu ou prou à un pique-nique !

Ainsi vont et le monde et Bali : d’une part le joueur de Hamelin, lequel perdra ses fans quand sonnera l’heure de la bénédiction, la tradition prenant, comme toujours ici, le dessus (2) ; de l’autre une sorcière fort sympathique bénissant ses ouailles…`

Cette nuit, en ce mardi 5 septembre 2017, l’île entière célèbre la pleine lune.

(1) Pedanda : prêtre « supérieur, » un seul présidant au destin d’une communauté, tandis que les pemanku, prêtres « ordinaires » peuvent se compter par dizaines suivant la taille de cette dernière.  

 (2) L'omniprésence et l'omnipotence de la tradition au sein de la communauté hindouiste posent de multiples questions. Mais ceci est une autre histoire. 

 

 

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