La leçon d'Annie Ernaux

Repartant pour plusieurs mois à Bali, j’avais mis dans ma maigre valise Ecrire la vie (1), le pavé d’Annie Ernaux.

 Et maintenant, je plonge, avec quels délices, dans ce dévoilement sans équivalent aucun dans notre littérature, dans cette réjouissante impudeur.

 Ainsi de Se perdre, ce journal (tellement) intime des années 1988-89 que je préfère à Passion simple, récit plus “écrit”, de la même liaison torride.

 Annie Ernaux évoque d’ailleurs, dans la préface de Se perdre le fait “qu’il y avait dans ces pages une “vérité” autre que celle contenue dans Passion simple.

 Depuis le “nid d’aigle” où je tente de vivre, niché au flanc du volcan Lempuyang, lequel domine impérieusement la vallée où se devine au loin Amlapura, la petite capitale de “notre” province, Karangasem, domine la côte brodée d’écume ce jour – les effets de la pleine lune célébrée la nuit dernière par des milliers d’hindouistes? – domine par temps clair les îles de Nusa Penida et de Lombok, j’entends le son cristallin d’un des trois lustres anciens de notre vieille maison javanaise, souvenirs du colonialisme batave, et médite la leçon d’Annie Ernaux.

 Si j’ai été à ce point ensorcelé, en 2008, par la lecture du texte qui clôt Ecrire la vie, Les années, ce fut d’abord parce que je découvrais, bien tardivement, cette auteure-culte et aussi parce que nous sommes tous deux de la même génération. De plus, Annie Duchêne, plus tard épouse Ernaux, est née à Yvetot, en Normandie (2) et moi à Chanceaux, petit village posé au bout du plateau de Langres. Complicité et nostalgie mêlées.

Ce fut surtout parce que je fus happé, dès les premières lignes, les premières pages – le texte s’ouvre par une énumération à la Pérec - par cette économie sans partage, un style à la fois aigu, dépouillé et moderne (3), un humour souvent dévastateur (4). Il me plait aussi qu’elle soit consciente de sa valeur et de sa beauté. Why not?

Toujours dans Les années, cette phrase: “S’annuleront subitement les milliers de mots qui ont servi à nommer les choses, les visages et les gens, les actes et les sentiments, ordonné le monde, fait battre le coeur et mouiller le sexe.”

Une chute – comme on parle de la chute des reins -, quelque peu provocatrice. A l’évidence elle aime; - comme elle aime tout maîtriser, les mots, la langue ou le cahier d’images et de textes ouvrant Ecrire la vie – cette chute osée nous mène naturellement à Se perdre, où le dévoilement mentionné plus haut atteint son acmé.

 17h à Bali. Un épais brouillard couvre la haute forêt tropicale. Seuls quelques cocotiers et le bamyan géant percent l’ouate. Des oiseaux chantent encore. J’entends les voix et les pas, sur le sentier grimpant tout là-haut, des petites filles musulmanes rentrant de l’école. Cette école si chère au professeur Ernaux. J’attends leur salut: “Hello how are you?”

Je retrouve un passage clé me semble-t-il dans Se perdre: ”mardi 25 octobre 1988 (…) Je sais qu’en ce moment – tout le monde me le dit et je n’arrête pas d’être draguée, hier encore à Auchan – je n’ai jamais été aussi belle. Plus qu’à vingt ans, à trente ans. Le chant du cygne”.

 Ici, comme dans la plupart des pages de ce texte, revient l’idée de “vérité”, quête incessante, éclatante.

A tort ou à raison, j’imagine qu’elle a dû hésiter avant d’écrire cette phrase que d’aucuns jugeront à tort présomptueuse. C’est tout elle, cette fierté, cette témérité et aussi ce besoin de tout maîtriser: son écriture donc, aussi bien que les hommes.

Phrase clé marquant l’instant de grâce absolue, ce sommet, que cette femme sait ô combien fugitif, elle qui a, plus que la plupart des artistes de ce temps, conscience du monde et d’elle-même.

Elle a quarante huit ans. Elle est folle d’un jeune soviétique rencontré en URSS - il est né le 6 avril 1953- avec lequel elle s’envoie en l’air (souvent au sens propre du terme), avant de paniquer, entre deux rendez-vous, dans l’attente d’une nouvelle fois, d’une nouvelle fois, puis d’une dernière fois.

Ce qui nous vaut, disons-le, un suspense d’enfer digne des meilleurs polars ou des Liaisons dangereuses. La forme du journal intime accentue encore ce suspense. ( Rien de tel dans Passion simple.)

Comme elle, (?), j’ai envie de roucouler, à la Dalida (5), en paraphrasant Bambino “C’est l’histoire du passion…”, d’une passion maladive, cela va de soi.

Banalité me direz-vous. Sauf que la dame ne laisse rien passer, n’oublie rien – une de ses forces majeures dans toute son oeuvre – dit tout, vraiment tout: les fellations, la sodomie, une gymnastique érotique inspirée dit-elle du Kamasutra (6). Tout, comme aussi la durée exacte, à la minute près, de leurs rendez-vous. Obsession (Visconti).

L’écriture d’Annie Ernaux possède un tel pouvoir de fascination, dans sa recherche obsessionnelle de “la vérité”, avec force détails – ah les passages à propos des slips, des maillots de corps soviétiques ou des chaussettes que S. son amant, ne quitte jamais – de telles qualités de dénuement que l’ensemble échappe à toute vulgarité.

Parfois, le lecteur se demandera si une part de fiction, ou de mise en scène – où est la différence? – ne vient pas pervertir cette narration échevelée. Ce que ne je crois pas.

Ou bien encore: a-t-elle, contrairement à ses dires (7), gardé seulement la trame de cette passion pour mieux la sculpter?

Impossible car cette femme, cette artiste ne ment jamais dans ses livres du moins, au risque sinon de perdre toute crédibilité au regard des autres et d’elle-même.

Se demander enfin si l’écrivain ne (sur)joue pas (avec) la femme de chair qu’elle est. Dr Jekyll and Mister Hyde.

C’est là le seul soupçon qui taraude le lecteur  que je suis. Mais non, je n’y crois pas non plus.

D’autant qu’elle répond elle-même à cette critique potentielle: “J’ai la bouche, le visage, le sexe meurtris. Je ne fais pas l’amour comme un écrivain, c’est-à-dire en me disant que “çà servira” ou avec distance. Je fais l’amour comme si c’était toujours – et pourquoi ne le serait-ce pas –la dernière fois, en simple vivante”. (Se perdre, mercredi 12 octobre 1988).

La leçon d’Annie Ernaux se lit à toutes les pages qu’elle a écrites dans cette “étrange précision”, dans ce “je me souviens” (8). (Le cousinage avec Georges Pérec saute aux yeux).

Et puis: “Je ne travaille pas sur les mots, je travaille sur ma vie”. (6 août 1990). Magistral.

Et: “Cette sensation terrible, toujours, d’être à la recherche de l’écriture “inconnue”, comme cela m’arrive de désirer une nourriture inconnue. Et je vois le temps passer, nécessité d’écrire contre le temps, la vieillesse”. (3 août 1990, quelques mois après sa cruelle séparation avec S. retourné à Moscou sans avoir daigné lui faire le moindre signe).

La voici la grande leçon: avoir réussi à créer cette écriture inconnue, immédiatement identifiable. Avoir aussi – expression aujourd’hui frelatée – percé son armure jusqu’à la nausée parfois, la sienne. Et pour notre plus grand plaisir.

Relevé aussi cette phrase, écrite le 31 décembre 2000: “Toujours l’image réelle s’accompagne d’images enfouies, romanesques”.

Nuit noire. Des chiens aboient. Les trois appels à la prière du soir, que l’on nomme ici isya, chantés par les trois muezzin des villages voisins, viennent de résonner dans la vallée.

Se perdre, jeudi 19 octobre 1989 (l'un de mes passages préférés): “A neuf heure moins dix, “Annie”( 9). Dans trois quarts d’heure, il sera là. Après le coup de fil, j’ai sauté de joie, dansé, comme je ne l’ai jamais fait depuis mon enfance, avant la moiteur, la honte de l’adolescence, la retenue de la jeune fille étudiante. Il faut donc que cette joie soit prodigieuse pour qu’elle redonne celle de l’enfance, peut-être même celle d’avant 1952”. 

Se perdre: tout est dans le titre. Et cette confondante concision.

Comment ne pas finir par cette citation relevée dans la préface de ce magnifique Quarto Gallimard?

“Mais la vie ne dicte rien. Elle ne s’écrit pas d’elle-même. Elle est muette et informe. Ecrire la vie en se tenant au plus près de la réalité, sans inventer ni transfigurer, c’est l’inscrire dans une forme, des phrases, des mots. C’est s’engager – et de plus en plus au fil des années – dans un travail exigeant, une lutte, que je tente de cerner et de comprendre dans le texte lui-même, au fur et à mesure que je m’y livre.” (juillet 2011).

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 (1) Quarto Gallimard

(2) “J’irai revoir ma Normandie, c’est le pays qui m’a donné…le jour!” J’entends encore la voix soyeuse de mon père fredonnant cet air tandis que notre traction 11 familiale glissait dans la nuit au retour de Saint Thibault, de Clamerey ou de Dijon.

(3) Nobody is perfect: Annie Ernaux abuse de certains mots, comme “déréliction” ou “néantiser”. Ces petites imperfections et quelques redites prouvent l’authenticité, la “vérité” du travail en mettant d’autant plus en valeur, a contrario, cette écriture inconnue. (Relire Blanchot.)

(4) “Ecrire cela: je me suis aperçue que j’avais perdu une lentille. Je l’ai retrouvée sur son sexe. (Pensé: Zola perdait son lorgnon dans les seins des femmes. Moi je perds ma lentille sur le sexe de mon amant!)”

(5)“Sentiment d’être composée de multiples morceaux de femmes, il y a en moi de la Dalida, Yourcenar, Beauvoir, Colette, par ex. Même Sand, Soeur Sourire!” (4 mars 1996). Curieusement, Duras n’y figure pas. Pourtant.(L'écriture inconnue, etc). 

(6) “J’ai peur qu’il se réveille de l’”enfer des sens”” jusque-là inconnu de lui et dans lequel nous plongeons (il ne reste plus grand chose à faire du Kamasutra depuis hier. Il sait par avance ce que j’ai imaginé, très étonnant. Mais ne s’informe-t-il pas quelque part? Livres, films érotiques?)

(7) “je n’ai rien modifié ni retranché du texte initial en le saisissant sur ordinateur”. (p 701).

(8) “Je me souviens de l’hôtel du PCUS, à Moscou, avec une étrange precision, comme si j’étais derrière la fenêtre, qui donnait sur une rue calme. Avant, Leningrad. La chambre de S, toutes les chambres.” (Préface illustrée, 31 octobre 2001).

(9) “Il se tait, puis murmure seulement mon prénom avec son accent russe, comme une litanie”. (Se perdre, mardi 27 septembre 1988.)

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