Etrangeté ou dépaysement ? notre tout petit royaume

1er janvier 2018, Crystal Bay, île de Nusa Penida: première offrande... © Claude Hudelot 1er janvier 2018, Crystal Bay, île de Nusa Penida: première offrande... © Claude Hudelot
Bali, janvier 2018.

En scrutant récemment le regard de visiteurs étrangers, j’ai perçu l’étrangeté de ma vie ici. Rien n’est dit. Mais voir un vieil ermite perché sur son nid d’aigle intrigue.

Certains m’ont signifié l’admiration qu’ils avaient pour le lieu où je vis désormais. « It’s a masterpiece ! » m’a répété trois fois une jeune femme chinoise de Toronto. Elle a raison. Cette demeure a toutes les apparences sinon d’un chef d’œuvre, du moins d’un lieu sublime à force de rusticité, de simplicité et de proportions harmonieuses.

Etrange, ce qui à mes yeux est devenu peu à peu une évidence. Longtemps en effet, il m’a semblé impossible d’y tracer ce dernier chemin de vie. Et puis…

Fatum. Il me fallait donc habiter un jour cet espace ouvert à tous vents le jour (au rez-de-chaussée), avec sa forêt de piliers noirs, sa vue «  à couper le souffle » et loger là-haut entouré de ces murs en vieux teck équarri à l’herminette par la main de forestiers javanais, dans un grand volume qui à l’usage finit par sembler sans âge. Ou sur la terrasse qui surplombe une partie de l’orient balinais.

C’est de là que je vous écris. Ou pourrais-je dire, c’est de cette autre terre, au-delà de l’équateur, une terre à l’envers de la nôtre, que je vous écris. Ou encore, c’est de notre tout petit royaume…

Est-ce vraiment une ferme construite vers 1850 pour des paysans javanais ? Une invention née de l’imagination fertile d’un architecte contemporain inspiré par un fengshui sans faille ? Le chef d’œuvre d’un compagnon ayant trouvé sur son chemin le nombre d’or d’une architecture à la fois compacte, aérée, aérienne ?

Y dormir, y rêver, y écrire, y travailler, y lire, y manger, y méditer peut-être.

Je comprends d’autant plus cette admiration que nos deux maisons – noble gladak et tour Jimi pour les amis – sont telles que je les avais rêvées, avec dorénavant une belle sarabande d’assiettes coloniales du XIXème siècle, de Makassar, Maastricht, Canton, Manchester, Bali chinées dans un instant de pure folie bipolaire chez les trois antiquaires de Klungkung.

Avec ce jardin qui m’enchante, ces orchidées sauvages, cette ribambelle de bonsai, de frangipaniers, de bougainvilliers, de girofliers, ibiscus, nusa indah, - arbuste à fleurs blanches ou mauve clair en grappe -, et cette succession de rampes aidant chacun à monter, monter les 120 marches.

Est-ce grâce à cette paix intérieure encore fragile que m’est apparue l’étrangeté de cette nouvelle vie ?

Si je parle d’étrangeté, c’est parce que rien de ce que j’ai vécu auparavant ne peut se comparer avec ces premiers pas dans un ailleurs improbable et surprenant à jamais. Ainsi se joue chaque jour une métamorphose irréversible.

Ce qui importe désormais, ce sont cent détails, entre l’observation gourmande des floraisons – ce matin, un bouton de rose, une fleur rouge d’ hibiscus - , les inventions fertiles de Mahil-le-jardinier ou les plats concoctés par Devi, la lumière caressant notre bonsai roi, le choc à la vue du Dieu Agung couronné de nuages, après avoir nagé en comptant chaque mouvement, satu, dua, tiga, empat, lima ; après avoir flotté des minutes entières pour admirer ce phénomène, la masse d’une montagne s’élevant à plus de trois mille mètres, là, sous vos yeux ; après avoir passé la grosse bouée noire au large de la plage de Jasri, non loin des deux radeaux au toit de chaume attendant le retour des pêcheurs.

Ce que j’avais vécu d’abord comme une confrontation avec un monde opaque, au point de sombrer dans une profonde dépression, m’apparaît désormais comme une belle opportunité d’entrer sur la pointe des pieds dans un autre univers.

Encore faudrait-il ne pas se laisser piéger par ce microcosme. L’escapade dans l’île voisine de Nusa Penida et d’autres à venir, devraient m’en préserver.

Les territoires que je m’apprête à parcourir, les peuples que j’aspire à rencontrer – Batak de Sumatra, Toraja des Célèbes, Papous de Nouvelle-Guinée, Lamaholot de Florès - appartiennent à cette même sphère. D’où l’absolue nécessité de communiquer avec eux.

J’entendais hier Paul Auster, chez l’excellent Augustin Trapenard, conseiller aux aspirants écrivains d’abandonner leur cerveau pour écrire avec leur corps. J’aimerais tellement. Il me semble, toutes proportions gardées, que cette mutation guide chacun de mes pas. Jusqu’à ma propre crémation ici ?

Il est 18h45, la nuit tombe sur la vallée et la côte, les îles ont disparu, les premières lumières d’Amlapura s’allument. Les gens d’ici disent kota, « la ville » !

J’entends le duo de muezzin lançant chacun à sa manière, chacun avec ses propres silences, chacun avec sa tessiture, l’appel à la prière dit de magrib. Parfois, trois voix s’élèvent au même instant. Emulation ou surenchère ?

Je ne me lasse pas d’écouter l’appel du crépuscule et celui de la nuit, Isya. Ni la voix qui reste en suspens lorsque chacun attend la chute, signifiant peut-être que la prière à venir va bientôt commencer ou bien que le Prophète vit éternellement, qui sait ? Souvenirs d’une enfance bônoise et d’une adolescence algéroise. Les mêmes appels, les mêmes prières.

Une grenouille croasse sous la toiture, le gecko se racle la gorge avant de lancer son sinistre klaxon. Si notre compagnon nous le joue sept fois, ada beruntung, la chance est avec nous…

Ai-je jamais vécu avec une perception aussi intense de mes sens ? Eveil, réveil.

Pourquoi nos petites bananes goûtées dès le petit-déjeuner, nos « jeunes noix de coco » - kelapa muda - m’enchantent à ce point ?

Bientôt, ce sera le tour de nos durian gros comme des pamplemousses, avec leurs piquants, - je pourrai en « gauler » depuis notre terrasse ! – de nos avocats, innombrables déjà. Un seul arbre, il est vrai haut de 15, voire de 20 mètres, peut en porter des dizaines. Goyaves bientôt, et le plus étonnant de tous, le jacquier à la peau rugueuse, couverte de piquants, entre ballon de rugby et coloquinte pour la forme, dont le poids peut atteindre 50 kilos, suspendu au bout d’une branche, telle les chauve- souris géantes de Bombay.

Une plaisanterie indonésienne : « Les piquants du jacquier ne sont pas dangereux, sauf si le fruit tombe de l’arbre… »

Tous ces fruits nous entourent et nous les attendons.

Pour les noix de coco, s’adresser à notre voisin Dayat, qui se fait un plaisir de grimper comme un singe, avec son parang – coupe-coupe – glissé sous sa ceinture, le long d’un cocotier raksasa, gigantesque. Donnant-donnant, lui saura bien rapporter à la maison un régime de bananes et effectuer pour son compte la cueillette des très précieux clous de girofle.

Je vois cette nature prolifique, cette forêt royale, - ne sommes-nous pas, ici, dans l’ancien royaume de Karangasem ?-, la mer bleue, verte, argent…

J’entends le chant des oiseaux, le cri lancinant des aigles, celui des écureuils, des macaques voltigeant d’un arbre à l’autre, à une petite encablure - lorsqu’ils ne traversent pas la propriété à notre barbe ! -, les appels des voisins d’une colline à l’autre, les orchestres de gamelan…

Etrange aussi de vivre dans cette maison sans vitres, sans protection apparente, loin de la route, près du sommet d’un volcan éteint.

Pour créer un semblant d’intimité, se dressent un grand rocher, l’entrée de bambou en forme de tonnelle couverte de grimpantes, un bonsai…géant, une haie d’héliconias et deux fougères arborescentes. D’ailleurs, selon un droit d’usage implicite, seule la famille de l’aimable Hariudin partage notre escalier. Et quelques sportifs le dimanche. 

Doux rythme des heures, rencontres. Aujourd’hui avec deux familles qui mariaient leurs enfants en grande pompe, à la sortie de Sekar Gunung.

Comment ne pas s’arrêter pour complimenter, après s’être présenté,  les jeunes époux dans leurs plus beaux atours, maquillés tous deux outrageusement, posant avec les parents devant un grand portail tressé aux couleurs vives ?

Chaque matin, je salue d’abord et toujours chacun me répond. Un simple mouvement de tête, un sourire, ou bien un Selamat bagi.

Avec mon compère le vieil homme barbu affublé d’un grand bonnet de laine, notre échange fraternel – il est mon cadet de trois années – ne varie jamais. Lui, le plus souvent accroupi devant de temple du hameau ou sur le seuil de sa maison, lève le bras, ouvre la main tandis que je lui rends la pareille du haut de mon motor. Puis, un très sonore « Bonjour ! » et un grand sourire de part et d’autre.

Avec les gamins de l’école, ce sont désormais des chœurs de Hello, de How are you ? Enfants en récréation, enfants rentrant à pied à la maison après s’être déchaussés, tous en tenue pour éviter dit-on d’accentuer trop les disparités entre classes sociales, lesquelles peuvent être démesurées.

Et cette nage solitaire aussi bien sur les plages de Jasri, de Pasir Putih ou dans le bassin de Tirta Gangga. Et ces longues promenades en scooter. Etrange étranger qui sillonne inlassablement les routes, les chemins, se perd parfois, se casse la figure. Et parle aux gens. Le seul bule dans cette minuscule république qui l’a si bien accueilli, veille sur lui.

Sur les chemins, montent des senteurs de riz frais accompagné de pétales de frangipanier, d’un zeste d’encens délicatement assemblés sur un minuscule plateau de bambou tressé qu’une femme, revêtue d’un corsage blanc ajouré et d’un sarong, agenouillée avec une grâce cérémonielle, vient de déposer au seuil de sa maison ou au bord de la route, avant d’asperger son offrande à l’aide d’une petite fiole d’eau sacrée. Le cycle du Temps s’accomplit. Le monde renait.

Et tous ces rêves, ces cauchemars surgissant dans un lit si haut, si vieux, dans cette demeure chargée de sortilèges et de légendes.

Chaque nuit, remontent de ses entrailles des personnages loufoques ou menaçants et des histoires à dormir debout. Souvent, je vole encore et encore dans les airs, monte haut, très haut vers la lumière pour mieux voir notre terre et les hommes. Tel un Icare sans ailes.

L’autre soir, à l’heure de magrib, est venue à nous une lointaine rumeur à peine distincte, puis une vague, une déferlante, puis un grondement, un tonnerre, et enfin une pluie en rideau tambourinant sur la végétation, sur le toit de la gladak. Un déluge. Notre escalier comme un torrent, l’univers réduit à quatre murs, douze piliers, huit stores de bambou si frêles, avant le retour au calme, le chant des oiseaux et la réapparition de la lune.

C’est l’heure noire où les chiens aboient, ou le concert d’insectes, d’animaux nocturnes s’emballe. Mes yeux se ferment. Très, très loin, je crois entendre des musiques, un chant.

Rien d’étrange ? Il suffirait donc de dire « dépaysement ». Pourtant.

 

 

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