STÈLES

Ici, au bord de l’océan, des milliers de pierres,

de roches, jonchent le sol, dorment sur le sable noir.

 

Au pied du mont Seraya, vieux volcan fermant

Bali à l’est, des hommes ne cessent

de chercher des pépites, trouvant ici ou là 

des formes souvent étonnantes, en forme de stèles érigées

sur un « pied » choisi parmi des pierres de même nature.

Et le miracle s’accomplit !

 

Aujourd’hui, des voisins costauds ont bien voulu

monter ces stèles tout là-haut.

Tous les quatre se sont exclamés comme un seul homme :

« Ukiran ! », "ce sont des sculptures!"

 

Et oui : des stèles faisant signe à notre cher Victor Segalen. 

Et des sculptures.

Qui ne verrait, dans l’une d’entre elles, 

ce bon vieux « laughing Bouddha » 

couvert d’un grand manteau de mousse ?

 

Quatre ont même franchi le pas de la maison,

venant troubler, avec un brin de malignité,

la frontière entre nature et culture.  

Et c’est magnifique !

 

 Mais voilà, le monde bruisse et dérange jusqu’au

flanc du Lempuyang, frère du mont Seraya.

 

Nouvelle Zélande  triste je suis car ce pays fait partie

de notre région, laquelle s’étend précisément de Bali

à la NZ si l’on se refère à la fameuse « ligne Wallace » 

 Triste aussi parce que mes voisins,

ceux-là même qui ont transporté les stèles,

musulmans très pratiquants,

ne comprennent pas, sont décontenancés.  

 

L’appel à la prière ce vendredi soir me semble encore plus poignant.

 

Le muezzin va chercher sa voix de tête très très haut,

son chant, sa litanie empruntent un rythme encore plus

lent, encore plus crépusculaire ( « magrib » : la prière

du soir, et aussi « le crépuscule » en indonésien).

 

Un chant qui résonne encore longtemps après sa chute,

une chute en suspens pour prolonger le temps.

Et je  ne veux pas oublier, une fois encore,

la consanguinité flagrante de ces appels

avec le lamento flamenco. 

 

La nuit est tombée.

Une autre litanie commence, celle du gamelan hindouiste. 

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