Le journal d'un vieux fou au Timor-Leste

2.06.2019. Lever 4h. Avec Lurdes Pires, la coproductrice et poisson pilote du projet de film.

Lurdes parle l’anglais, le portugais, le tetum, langue spécifique au Timor-Leste (parfois orthographiée tetun), le yolngu (langue de cette tribu aborigène australienne remarquable d’Arnhem Land, et se débrouille aussi bien en fataluku qu’en indonésien.

Départ de Darwin avant l’aurore. Et arrivée à Dili, capitale du Timor-Leste dès 7h30.

Direction l’hôtel Backpakers, comme abandonné. On murmure que sa proprio, Kim l’Australienne, s’est fait la malle. J’y laisse malgré tout mes affaires.

Puis avec Lurdes, nous allons chez sa sœur et son beau-frère, Alexandre, paysan portugais reconverti dans ce business. Tous deux ont adopté deux filles. L’une « noire », selon le terme de Lurdes. Ce sera une beauté. L’autre au teint plus clair.

Elles s’approchent de nous avec timidité, et là, surprise, elles nous prennent la main et dans un même mouvement se courbent et portent celle-ci au front, en signe de grand respect.

Ici, le respect des anciens n’est pas un vain mot. Très tôt, les parents ou les grands-parents apprennent aux petits comment ils doivent se comporter, comment saluer, comment passer devant un adulte en se courbant en mettant la main droite devant son corps, tendue comme pour fendre l’air et ouvrir la voie en murmurant à plusieurs reprises « Permisi, permisi »…Graziella Maria, deux ans, petite-fille de Julio et d’Aurora, le fait si bien.

Plus tard, nous allons prendre un petit déjeuner au « Café Alexandre », minuscule, 20 M2 tout au plus, trois petites tables et un comptoir à gâteaux.

Sachant qu’il existe tout près de là un Consulado honorario de Mexico…qui loue des chambres ( !?), je m’y précipite. Superbe petit patio avec fontaine, et autour des chambres de plain pied d’un jaune vif, des arbres, dont un santal. Casa do Sandalo, telle est l’appellation de ce havre.

Avec un fils d’Alexandre, nous retournons en scooter à l’hôtel Backpapers. J’explique que j’ai trouvé mieux pour le même prix – 45 $ américains, la monnaie du pays, où les prix sont d’ailleurs exorbitants si on les compare à ceux des pays alentour, de Bali par exemple ou de Lombok – et nous voilà repartis. Je tiens haut ma (trop) grosse valise. Mission accomplie.

Malgré la chaleur, je décide de visiter le Museo de la Resistencia situé dans le même quartier Le Bairrio Central. Belle façades, belle apparence. Malheureusement, les textes, très nombreux, sont écrits en tetum et en portugais.

Tout de même, chaque visiteur comprendra la violence de la lutte, de 1975 à 1999, contre l’envahisseur indonésien. Certaines séquences, par exemple celles d’une embuscade tendue à l’ennemi, sont d’autant plus insoutenables que rien ne nous est épargné.

Puis avec Lurdes, nous allons déjeuner dans un petit warong, chez une de ses amies, Fina, petite-fille d’un rajah, au bord de la plage. Nous rejoint une jeune femme portugaise, Florbella, responsable du musée.

Elle parle français et m’éclaire sur bien des points obscurs de la lutte d’indépendance dont elle historienne. Tout y passe : le marxisme, le maoïsme, Fidel et le Che, les techniques de la guérilla, les liens des résistants timorais avec ceux d’Angola et du Mozambique, la lâcheté de l’ONU à l’époque.

Mais aussi les rapports de force entre clans, le rôle majeur et ambigu selon elle d’un des deux grands leaders, longuement emprisonné à Jakarta, où il reçut la visite de Nelson Mandela, Xanana Guzmao, qui fut plus tard le premier président de la République démocratique du Timor-Leste, puis son Premier Ministre. « Xanana », comme tout le monde dit ici a toujours un portefeuille de ministre, mais à 73 ans, ne joue plus de rôle majeur, du moins dans la sphère publique.…Florbella évoque aussi l’importance du prix Nobel de la Paix remis à l’autre héros de la résistance, Horta, et à l’évêque     .

3.06.

Avec Lurdes, nous avons pris l’initiative de louer une camionnette climatisée. Sur son plateau un scooter en prévision de mes déplacements autour de Tutuala.

Départ à 7h30. Le plein. Puis nous roulons sans désemparer.

Routes dans un état lamentable, ce que j’avais compris lorsque je m’étais étalé sur la chaussée la première fois, quelques jours avant Noël dernier, mais là, cela dépasse l’imagination. La saison de pluies est passée par là. Neuf heures pour franchir 240 kms. Epuisant. Chaque erreur se voit sanctionnée. Le scooter s’affale par deux fois.

Finalement, nous débarquons à LosPalos, considérée comme la capitale de la région de Lautem, peuplée surtout de Fataluku. Mais on y parle d’autres langues, outre le tetum national et l’indonésien. Et sommes chaleureusement accueilli par Aurora, la demi sœur de Lurdes et le beau-frère de celle-ci, Julio Canto.

Maison étrange, grande, totalement inachevée – le sera-t-elle un jour ? – les parpaings à nu, lumière glauque jour et nuit, des sacs de ciment en guise d’escaliers.

Une certaine désolation mais la bonne humeur des uns et des autres, la présence des enfants, José, 14 ans et Neka, 13 ans, - ils sont les petits derniers d’une fratrie de six – et de leur petite-fille, Graziela la bien nommée, me fait oublier le piteux décor.

Lurdes fait en sorte de briefer son beau-frère à propos du projet. Celui-ci a trouvé la solution : pour être certain de ne rien oublier, il filme tout avec son smart phone…

A la fin du dîner, nous avons écouté Julio dans un silence religieux.

Toute la famille Canto vit donc à LosPalos, la plus grosse agglomération de la région de Lautem, dominée par la population fataluku. Ils sont généreux, cultivés et ne vivent pas dans l’opulence, loin s’en faut.

Julio est un homme toujours sous tension, toujours à vouloir bien faire, à aider.

Il fut un des chefs du maquis de la région durant l’invasion indonésienne et réussit à survivre grâce me confia-t-il à une volonté de fer et une grande foi dans cette résistance qui s’apparente fort à la nôtre.

C’est ainsi qu’il échappa à une embuscade, contrairement à ses compagnons d’armes qui furent tous fusillés par l’ennemi. (Il faut préciser ici que le président de l’Indonésie et dictateur Suharto – à ne pas confondre avec son prédécesseur, Sukarno – décida d’envahir la partie orientale du Timor, lors même que les Portugais, après la révolution des œillets de 1974, envisageaient de remettre les clés du pays aux Timorais de l’est, après avoir occupé ce pays durant cinq siècles.

L’invasion indonésienne commence en 1975. Elle durera jusqu’en 1999. Elle a toutes les caractéristiques d’un génocide. Des dizaines de milliers de résistants y laissèrent la vie, mais aussi probablement deux cent mille civils. Le nombre de femmes tuées après avoir été violées, d’enfants passés par les armes défie l’entendement. Une guerre dont personne ne parlait à l’époque comme j’ai pu le vérifier, sinon, en France, des journaux comme Le monde diplomatique. Et la diplomatie internationale justement fut en cette monstrueuse affaire exécrable, Etats-Unis en tête.

Julio poursuit son récit.

Il dut ensuite vivre seul, isolé dans la montagne pendant trois mois. Et survit grâce à son moral. Il ne dit rien – pas le genre d’homme à se plaindre – mais je devine à son regard, à celui d’Aurora, que l’épreuve fut de taille.

Il nous raconte ensuite un autre épisode dramatique.

Un combattant avait une femme et deux enfants qui étaient tous trois malades. Julio et d’autres responsables prirent la décision de les mener auprès de l’ennemi pour qu’ils soient soignés. Ce qui fut fait. Mais l’homme, qui était « faible » - comprenez sans cette foi, ce courage qui habitait la plupart des résistants - y perdit la vie.

La troisième histoire m’a bouleversé.

Comme je demandais à Julio si je pouvais rencontrer une tisserande nommée Joanina Marquès, il me dit, avec les yeux brillants, qu’elle fut l’une des résistantes de LosPalos et l’héroïne avec six autres camarades, parmi lesquels Julio, d’un acte inouï.

Un jour qu’un peloton d’une vingtaine de résistants se cachait dans la montagne, tous se trouvèrent piégés par l’ennemi en nombre très supérieur. Celui-ci se déploya en les enfermant dans une nasse, s repoussant en contrebas, vers une falaise.

Certains des résistants tentèrent une diversion. En pure perte. Tous furent abattus. Ne restaient que sept combattants.

Ils se rapprochèrent les uns des autres jusqu’à touche-touche, puis se prirent par les mains et avancèrent au bord de falaise.

Et tous ensemble sautèrent en visant de grands arbres en contrebas.

Des arbres qui mesuraient au moins quinze mètres de haut selon Julio.

Tous tombèrent sur la canopée, comme sur un matelas, - Julio mime le rebond - le choc étant amorti par les branches et les feuilles.

A peine au sol, chacun des sept se releva. Aucun d’entre eux n’avaient de fracture, tous étaient sains et saufs.

Alors Julio, avec le sérieux qui le caractérise, me dit : « Ne crois pas que c’était un miracle. Non. C’est parce que nous étions tous forts, contrairement au camarade qui s’est fait descendre par l’ennemi. Seule la force peut nous sauver ». (Il s’exprime en portugais ; Lurdes traduit en anglais.)

Julio revint alors sur sa première histoire. Il avait oublié de me dire qu’il avait échappé à plusieurs balles, l’une d’entre elles avait d’ailleurs cassé en deux le bâton de bambou qu’il portait près de son flanc gauche. La force, encore et toujours.

Aujourd’hui, Julio n’est pas heureux. Lui qui a eu des responsabilités importantes durant la résistance et après la déclaration de l’indépendance (1999-2002). Son parti, très influencé par l’église catholique, laquelle joua un rôle bénéfique durant le génocide perpétré par l’armée de Suharto, ce parti dit « démocrate » qui faisait coalition avec le parti historique du Freitilin, a perdu les dernières élections et Julio s’est retrouvé sur la touche.

Il garde des fonctions plus ou moins honorifiques, continue de travailler dans un bureau de LosPalos mais a perdu la foi et râle - à voix basse et je crois à juste titre - contre la corruption qui sévit partout dans Timor-Leste, comme en témoigne par exemple l’état épouvantable des routes, qui selon Lurdes Pires, seraient systématiquement construites / détruites par des sociétés véreuses de connivence avec certains ministres…Lesquels appartiennent parfois à la même famille que celle de Lurdes, de Julio et d’Aurora. ( Le Timor-Leste compte environ 2,8 millions d’habitants et son élite actuelle, née en grande partie de la résistance, quelques centaines de leaders comme en témoigne une plaque à l’entrée du Museo de la Resistencia. Le nom de Lurdes Pires y figure en bonne place. )

3.06. LosPalos.

Le matin, Antonio Fonseca que j’avais rencontré à Noël dernier, gloire de la région, luirai du peuple fataluku, certains traduisent par « roi », mieux vaudrait dire « chef coutumier », une charge qui reste dans la famille depuis longtemps, passant souvent d’oncle à neveu, Antonio, ami d’enfance de Lurdes, nous rend visite et me donnera un cours ès tais, ce tissage à première vue énigmatique dont il connaît tous les codes. Il sait même filer !

Atteint de plein fouet par une sévère turista, je découvre le charme désuet d’un hôpital de campagne. A l’évidence, Julio garde de l’influence car le docteur de service aux urgences nous reçoit dans l’instant. Viendront dans la foulée les médocs, le tout gratis.

Dure nuit, entre la pluie, les fuites dans le toit, les coqs qui chantent à tue-tête à moins de cinq mètres de mes pauvres oreilles.

Avec Julio, nous allons visiter Joanina Marquès, cette ancienne résistante qui vécut avec six autres camarades ce magnifique saut de l’ange, Joanina qui eut l’honneur, il y a une quinzaine d’années, d’être invitée à enseigner son art en Angola, le voyage de sa vie.

Aujourd’hui, Joanina travaille encore un peu, malgré son âge avancée. Elle est devenue une frêle vieille dame au sourire fatigué, fière d’elle-même et de sa famille. Sur la porte d’entrée, le drapeau du Freitilin, ce parti historique, jadis marxiste, dont elle fait toujours partie. La maison, en bois, semble bien petite. Nous restons sous la petite varengue.

J’admire ses tais, leurs couleurs où le brun domine. Puis nous allons rejoindre une autre tisserande.

Toutes deux nous montrent un grand champ où poussent plusieurs sortes de plantes qui servent à la teinture. Ici le rouge, là le vert, plus loin le jaune…Avec sa collègue Felizmina Valentin, elles acceptent de nous donner quelques mesures d’un chant vaihoho, une improvisation constante et une forme duelle. Habituellement, les femmes sont placées ensemble et chantent donc à deux ; voix de tête ; de l’autre côté - mais pas toujours -, des hommes répondent.

4.06.

Temps de plus en plus maussade. Départ sur mon scooter en direction de Tutuala, avec dernière, au bout du siège, ma grosse valise, le sac accroché devant. Vaille que vaille.

Sous une pluie battante, il faut gagner chaque « kilo », éviter les nids de poule par centaines, saluer les passants d’un « Tarde » sonore, en fait « Bon tarde »…2 heures pour 40 kms.

Et me voici dans une masure, chez Joao Canto et son épouse.

Joao est le kaka, le frère aîné de Julio . Il a le visage long, porte le plus souvent une étrange casquette blanche pour masquer sa calvitie. Il est passablement édenté, le teint d’un homme qui vit en plein air. Son métier : petani, paysan.

Il a le cœur sur la main, Joao. Il vient de plumer un poulet et me demande la permission – permisi – d’aller aider sa femme en cuisine. Son seul défaut : il boit.

Ensemble, nous venons de rencontrer le chef du village, dans une maison tout aussi vétuste que celle-ci. On dirait que jamais le ménage n’est fait. Je crains fort que toutes les maisons du village aient la même triste facture. Ici, je suis entouré de poussins et d’une maman poule, j’entends les hurlements stridents de cochons noirs.

Le chef – kepala desa – jeune, dans une tenue débraillée et sale commence par marquer son autorité en me reprochant, sans aucune véhémence, de ne pas être venu avec une lettre de recommandation. Et il a bien raison. Le mot, surat, revient à plusieurs reprises.

Je joue la carte Lurdes. Nous téléphonons à Julio, lequel appelle celle-ci, à Dili. Long conciliabule triangulaire en fataluku. Finalement, Julio me dit en riant que tout va bien, bukan masalah. Avec le kepala desa, nous nous serrons la main chaleureusement.

Le dîner est simple et pas mauvais du tout : des légumes cuits à la chinoise, du riz, une aile de poulet.

La chambre : un grand matelas au sol, king size, une moustiquaire, la fenêtre donnant sur un passage est obturée. Tout communique car la maison est posée sur de hautes poutres couvertes d’un toit de tôle, pas de murs mais des parois de bois.

La « salle de bain » ( ??) kamar mandi, mesure moins de 2 m2, chiottes à la turque, minuscule bassin carré d’eau fraiche et une louche pour s’asperger. Pas de miroir. Lutter contre la sinistrose. Et contre les moustiques.

Bon Dia à la maisonnée, Joao, sa femme, que j’appelle Ibu et leur petit dernier Miguel, une dizaine d’années. Il aide en cuisine et dans la maison.

Ils ont dix enfants, comme en témoignent les deux panneaux de la salle principale. Une « exposition » digne des Rencontres d’Arles !

Sur le troisième panneau, un vieux buffet-autel. Tout en haut, le pape Jean XXIII ouvre grands ses bras en signe d’accueil ; à droite, Marie de profil ; à gauche, Jésus. Plus bas, trois portraits d’anciens, dont une vieille fataluku couvertes de bijoux. Photos retouchées. Et dans le buffet, un entassement de bondieuseries.

Sous la vierge, des cahiers d’écoliers. J’ouvre l’un d’entre eux. Il est question d’abord de la violence de l’ennemi indonésien. Un long paragraphe. Puis de la visite de Paul VI en 1989. Ce fut le temps, un bref moment, d’un espoir vite déçu.

Ibu ne manque pas d’allure. Elle a la peau sombre et se tient bien droite. Et sourit.

Quand Joao lui parle, on dirait qu’il l’engueule. Disons qu’il l’a houspille avec bonhommie, tout en affirmant son autorité patriarchale. Celle d’un homme de soixante-trois ans.

Il est 8h 22, je suis fin prêt mais il nous faut attendre l’ouverture du Bureau du Village où nous devrons montrer patte blanche. Simple formalité. Monsieur le maire, ouvre le grand livre des visites que je prends soin de remplir avec toutes les précisions utiles en bahasa Indonesia teintée d’anglais.

Nous devrions ensuite rencontrer le propriétaire de la première grotte, obtenir son propre accord. Je devrai lui remettre 10 $ américains, la monnaie ici. Je viens de donner 20 $ à Joao, ce qui correspond à une journée, y compris les trois repas.

La maison ouvre sur un grand terre-plein qui sert de terrain de foot. Des maisons tout autour, des cabanes en tôle ondulée.

De temps en temps, Joao vient me faire comprendre qu’il faut prendre notre mal en patience. Tidak masalah !

Temps incertain. J’ai mis mon ciré bleu, acheté hier (10 $) sous la selle. Joao m’a expliqué qu’il nous faudra marcher dans la montagne avant d’atteindre notre première destination, Ile Kere Kere….

12h45. Cassé, rompu mais content.

Primo, la route, en réfection ; puis un chemin qui m’a semblé interminable. En pente douce d’abord, petite futaie,puis la pente s’accentue. Au sol, parfois, il y a un chemin de ciment couvert de mousse construit jadis par les Indonésiens me dit notre guide, Frédérico dos Santos, qui est surtout le propriétaire de ce site et d’autres lieux archéologiques.

Fréderico s’arrête un instant, sort son coupe-coupe de son étui et taille un grand bâton (on dit aussi baton en indonésien) avec une fourche et me l’offre. Lequel me sera fort utile pour descendre la pente de plus en plus scabreuse, avec petits rochers, racines…A la fin, lui ou Joao me donnent la main, qu’ils ont solide, pour m’aider.

Cette fois, nous y sommes presque : dekat, dekat ! (C’est près).

Peu à peu apparaît une immense roche tournée vers le sud et la mer.

Avec Frédérico, nous tentons d’évaluer la taille de cette cavité, à au moins 40 m. Un surplomb imposant. Des arbres tout au bord, tout en haut. Quelques lianes majestueuses de banyan tombent jusqu’au sol.Vertige.

Ma stupéfaction et mon plaisir valent bien mon épuisement. J’oubliais : aucune rencontre depuis la grand route. Et Frédérico a beau me dire que passent de temps en temps des touristes, cela me laisse perplexe.

J’aperçois quelques vestiges de peintures, deux personnages se faisant face et la pièce maîtresse du site, une peinture de différentes couleurs que l’on pourrait qualifier « d’abstraite » mais ne l’est certainement pas. Selon certains anthropologues, cette forme arrondie de forme concentrique représenterait un oursin, dont les habitants de ces temps immémoriaux auraient été friands.

Certains assurent que nous serions ici et dans cette région face à des traces remontant à 40.000, voire à 42.000 ans (par comparaison, les magnifiques peintures de la grotte Chauvet datent elles de 36.000 ans, d’où l’intitulé de l’exposition actuelle du C. Pompidou).

L’archéologue qui a le plus fouillé la région, et de loin, est Sue O’Connor. Elle a commencé voici plus de trente ans et continue actuellement ses recherches sur un autre site.

Dans ses écrits, publiés dans les plus grandes revues, dont Science, ce professeur de l’Université nationale de Canberra a développé une théorie sur les différents mouvements de migration et de peuplement entre ici, l’Australie, la Papouasie. Un immense champ d’investigations qui reste à découvrir.

D’autres chercheurs, parmi lesquels le Québecois Maxime Aubert, - lui travaille surtout aux Sulawesi (ex Célèbres) et à Bornéo, également publié dans Science et lauréat d’un prix en 2014, notamment pour une série de datations qui ressemblent fort à une bombe dans le milieu de l’archéologie mondiale – ces chercheurs aboutissent aux mêmes conclusions. Si celles-ci se voient confirmées dans les mois et les années à venir, les théories actuelles concernant ce que d’aucuns, comme le grand archéologue Jean-Michel Geneste, nomment « les premiers artistes » devront être entièrement reconsidérées. Les régions ici concernées sont Bornéo, Sulawesi,la minuscule île indonésienne de Kisar, très proche du Timor-Leste, celle d’Alor, les deux Papouasies, qui n’ont fait jusqu’à présent l’objet que de quelques fouilles exploratoires et surtout l’Australie.

Sue O’Connor, qui a comme on le verra effectué des découvertes dans une autre grotte, celle de Jirimalai, a élaboré une théorie sur le fait que les humains de l’époque savaient déjà pratiquer la pêche du gros selon des techniques fort élaborées. Par exemple, des thons de plusieurs centaines de kilos…Ses assertions, fort documentées, laissent rêveur.

Frédérico et Joao m’assurent qu’il existe « beaucoup » de peintures, le plus souvent en contrebas. Où nous n’irons pas, car il faut cette fois pratiquer l’escalade, ce dont je me sens incapable.

Le peu que j’ai vu, site et peintures est absolument fascinant.

Et étonnant : ce que je prenais pour des stalactites s’avèrent en fait des ruches, suspendues sous la voute. Certaines, géantes, en forme de voile ondulante, ont une couleur miel. De très longs pieux de bois blancs plantés à l’horizontale permettent ou permettaient de faciliter l’escalade. Joao rit lorsque j’exprime mon admiration.

Pour l’heure, c’est le repos, le temps de boire de l’eau et de manger des bananes séchées.

Mes deux compagnons n’ont cessé depuis notre départ d’échanger en fataluku. Jolie musique. Les sons qu’ils émettent ont des rondeurs polynésiennes.

La remontée serait presque plus facile si mes jambes ne flageolaient pas.

En pleine forêt, Frédérico nous dit qu’il nous quitte, à la recherche de « terbau » ( ?). Je lui paie son dû : 10$ pour la visite de sa propriété privée, 10 $ pour l’accompagnement et l’aide.

Déjeuner de viande, de légumes, de riz et d’un bouillon pour finir.

18h. Suis remonté doucement vers la pousada tournée vers le couchant, perchée à 330 mètres au-dessus de la falaise. Océan gris bleu presque lisse. Vent et nuages sombres fuyant vers l’ouest.

Les cochons, noirs pour la plupart, les chèvres tiennent le haut du pavé, avec les chiens. La volaille ne d’en laisse pas compter. Pour une raison que je ne comprends pas, plusieurs coqs sont attachés à un bout de ficelle, et ce, à moins d’un mètre du mur de la maison. C’est eux surtout que j’entends « chanter » de nuit comme de jour.

Plusieurs petites filles munies d’un saut en plastique parcourent le village en proposant, si j’ai bien vu, des petites friandises. Pas gagné.

Tous les gens que j’ai croisés aujourd’hui, à l’exception de certains ouvriers qui refont la route menant à la plage – où j’irai dormir demain, tous m’ont salué. Bon dia, ce matin, Bon tarde dès midi.

Les paysannes me font beaucoup penser aux « minorités nationales » chinoises.

Les plus vieilles portent le costume traditionnel, un tais qui ressemble fort à un sarong. Certaines avancent le buste penché en avant, un bandeau ceignant le front sur lequel est attaché un grand panier d’osier qu’elles portent dans le dos, pour avoir les mains libres. A Noël, j’avais aperçu quelques unes d’entre elles avançant tout en filant le coton et en devisant.

J’essaie de comprendre.

La différence avec Bali me semble incommensurable. Beauté des sites que je commence à visiter, des arbres parfois magnifiques, beauté parfois des jeunes gens. Un peuple toujours aimable et poli. Mais comment ne pas sentir que ces gens vivent en deçà de la pauvreté balinaise, pourtant très présente dans notre région de Karangasem ?

Cette misère passe par ces maisons sans charme aucun, sans style. De plus, à l’évidence, les traces de l’invasion indonésienne apparaissent un peu partout. Des ruines. Et aussi des habitations qui ne seront jamais finies.

A tort ou à raison, je perçois une certaine fatalité chez les fataluku ( !), que l’on dit catholiques tout en gardant un fond d’animisme très fort où Sacré et Secret tiennent une place prépondérante.

Je me suis rendu à l’église, en piteux état.

Sa croix, tout en haut de clocher, penche dangereusement. Elle surmonte une toiture de chaume qui se veut un rappel de l’architecture des rumah lulik, ces petites maisons sacrées sur pilotis qui elles-mêmes tombent en ruine. Dommage, très dommage.

Comment décrire l’intérieur de ce lieu ici sacré entre tous? A l’entrée d’abord, sous un auvent, plusieurs rangs de bancs.

A l’intérieur donc, quatre très haut murs surmontés d’une toiture de tôle. Des sièges minuscules, très bas, très serrés, destinés aux enfants, et non loin de l’autel, quelques grands fauteuils d’osier. Pour les notables.

La nudité du lieu saute aux yeux. Quelques statues perdues de la vierge et de certains saints ici ou là et sur les quatre parois lépreuses, les quatorze croix du chemin, haut perchées, certaines étant accompagnées d’une illustration biblique. Les autres les ont perdues.

J’espère qu’il fera beau dimanche. Nos amis fataluku devraient, comme partout ailleurs au Timor-Leste, porter leurs plus beaux atours. Et chanter. Ceux que j’avais entendu à Noël dans la cathédrale de Baucau, seconde ville du pays, étaient admirablement exécutés.

La nuit vient de tomber. Des chiens jappent à qui mieux-mieux. La valse des galinacées vient de se terminer.

A l’heure du café, avec Joao, nous avons bien ri.

Trois poules se pavanaient dans la grande salle située face au terrain de foot, vers le nord. La première s’est rapidement caletée. La seconde se trouvait perchée à deux mètres de haut, sur une armoire. Elle prit son envol et atterrit je suppose dans la chambre des fils. La troisième faisait de la résistance. Joao la chassait ici, elle repassait par là. Trop drôle.

6.06. 8h15.

Je marque le pas. Le parcours jusqu'à Ile Kere Kere, hier m’a vidé de toutes mes forces. Réveillé très tôt par les coqs.

Temps couvert, vent. Les deux chiens de la maison m’entourent et veillent. Le premier, le poil dru et blanc, court vers le terrain de sport, s’en va jouer avec collègues ; le second noir tacheté fait semblant de dormir en travers de la porte.

Le plan, c’est de repartir avec Frédérico – qui décidemment possède la plus grande partie des sites archéologiques, c’est le Chauvet de la région – mais n’en tire guère de profit au vu de sa maison. Je l’aime bien. Il vous donne confiance.

Nous devrions monter vers la grotte Lene Hara, la seconde dans l’ordre hiérarchique. Aucun effort pour s’y rendre, il faudra seulement, me dit Joao, rouler avec prudence. Et marcher un peu.

Puis nous irons à la plage – autre chemin raviné par la saison des pluies si j’ai bien compris – où je me poserai deux jours et deux nuits.

Au programme, une promenade en barque pour découvrir la fameuse île de Jaco, qui bruisse de toutes les légendes. On l’a dit lulik, sacrée. Ici, tout le monde vous dira qu’il est interdit d’y dormir.

Là-bas, je continuerai la lecture de Stefan Zweig, Amok ou le fou de Malaisie. Cette passion me fait penser à celle de Mateo dans La femme et le pantin, que je viens de finir.

Je laisse ma grosse valise. Ai pris juste quelques vêtements de rechange, mes téléphones – qui ne me servent à rien, sinon avec le iphone d’appareil photo – mon macbook. Le fils de Joao vient de partir sur son scooter, emmitouflé dans une doudone rouge, le capuchon sur le chef. Il est grand et beau gosse. Et célibataire. C’est un pêcheur.

Le plan, c’est enfin de revenir ici samedi pour assister à la messe de dimanche. Je mettrai un pantalon et mes grosses chaussures pour faire bonne figure.

A Noël, aussi bien à Baucau qu’à Dili le jour de la communion, j’étais non seulement le seul étranger mais aussi le seul en bermuda et en tong. Les hommes portent tous une chemise à manches longues impeccablement repassée, un pantalon noir et des chaussures cirées. Personne ne m’avait rien dit, mais quels regards…

Ces heures-ci, l’une de mes gamberges portent sur l’indispensable tournage ici en mars prochain, si notre producteur a réussi à convaincre un diffuseur, car s’y déroule l’événement le plus important de l’année pour les Fataluku de Tutuala et des environs : appelons-le la pêche aux meci, (prononcer mechi, avec un petit ch) ces vers de mer minuscules aux multiples vertus. Ils possèdent une haute teneur en protéines. Aurora, à LosPalos, m’avait débité plusieurs recettes avec gourmandise.

Joao me précise qu’il existe une première récolte de meci, en février, la plus importante étant celle de mars, après la pleine lune. Nous devrions assister aux deux.

Plus j’y pense et plus je crois que ce sera le temps le plus fort ici.

Les quelques images filmées que j’ai aperçues au musée de Darwin sont éloquentes.

On y voit des dizaines de femmes, d’hommes, de gamins, certains portant des torches tout en riant– il semble bien que le Meci soit aussi un grand jeu de nuit – et éclairant l’eau pour attirer les vers. Les femmes, qui ont pris soin de fabriquer des paniers d’osier en forme de nasse, plongent ceux-ci dans l’eau. Elles portent un grand sac dans le dos où elles déposent au fur et à mesure leur pêche. Tout le monde semble très excité.

A vrai dire, tout commence par le chant d’un ancien. Mario dos Santos, qui va sur ses 80 ans – « appelle » les meci. Puis toute la population entre dans les eaux de la mer de Timor.

Le grand Meci qui jadis se déroulait toute une semaine, se tiend maintenant deux nuits seulement.

Une fois la pêche terminée, une fête est donnée par les jeunes du village, qui auront répété pendant des mois, face oblige, sous la férule d’un cousin d’Antonio Fonseca, Atanasio Fonseca. Un grand bonhomme sympathique dans la force de l’âge croisé à Noël dernier.

La danse se nomme Keinenepe. Elle se donne soit en extérieur, sur une aire au-dessus de la mer – ce serait idéal – soit dans une salle. Filles et garçons ont revêtus les tais anciens sortis pour l’occasion et pour l’occasion seulement. Ils ont été tissés par une ancêtre, une arrière-grand mère, une grand-mère…

Autour du grand Meci, nous devrions pouvoir filmer le voton, cette prière de gens de mer que l’on chante lors de grands départs pour conjurer le sort et mettre les dieux du côté des navigateurs.

Le moment est propice aussi pour que des hommes et des femmes entonnent certains chants vaihoho. Il se pourrait même que ceux-ci rassemblent un groupe important de participants. Nous n’en sommes pas là.

J’oubliais la présence espérée avec les Fataluku de plusieurs Yolngu. D’autres gens de mer. En Australie, on les nomme joliment des «saltwater men ».

13h30. Après l’enfer, le paradis.

Joao m’avait pourtant prévenu : la route qui mène à la grotte de Lene Hara, puis à la plage est mauvaise (rusak) et longue. Plus de 8 kms. Jauh. C’est loin. Ce qui m’a fait sourire. J’avais tort.

Nous partons à trois, avec son fils pêcheur, qui portent une boucle d’oreille ronde en or ( ?) à chaque oreille. Il s’appelle Fidel. `

Après un premier passage délicat– le danger, ce sont tous ces gravillons sur lequel le scooter glisse à la descente - , Joao m’explique que nous allons laisser tous deux nos engins, Fidel les amenant à chaque fois à bon port. Ce qui fut fait deux fois.

J’étais soulagé. Fidel est resté à garder nos affaires tandis que nous descendions avec Joao à la recherche de la grotte de Lene Hara. Je parle de recherche car à l’évidence nous avions perdu notre chemin et Fédérico était aux champs…A coups de téléphone avec celui-ci, nous découvrons la grotte, impressionnante, profonde, belle et mystérieuse comme il se doit mais des peintures, nous en trouverons très peu.

Sans m’énerver, j’explique à Joao que j’ai fait tout ce chemin, de France, de Bali, pour voir. Voir ces peintures, voir les tais…Oui, mais voilà, Frédérico, soi disant propriétaire des lieux est en train de cueillir des « terbau »…Or, il existe à Lene Hara, comme d’autres grottes, des pétroglyphes, ces portraits de visages humains sculptés à même la pierre dont ils prennent une belle couleur verte. Il me faut absolument les voir.

Finalement, nous convenons avec Joao que nous nous arrêterons samedi, au retour. Arrivé aux scooters, je bois de l’eau en abondance tandis que lui descend plusieurs gorgées de tuak, l’alcool de palme, sous le regard indifférent de Fidel.

C’est avec celui-ci comme chauffeur que nous débarquerons au paradis.

Depuis la montagne, déjà, j’ai aperçu l’île de Jaco. Une merveille.

Couverte d’une végétation très dense, entourée d’un anneau de corail que l’on dit en partie détruit par les pêches à la dynamite. Au bord de l’eau, comme ici, du sable blanc. Car la plage qui jouxte le « losmen » où je loge et où je viens de me baigner est elle aussi une splendeur tropicale. Des palétuviers ornent le front de mer.

Seul.

Et seul dans ce petit hôtel avec ses bungalows, sa salle à manger en forme de paillotte. Chacun d’entre eux possède petite terrasse et toit de chaume.

Sur l’aire majestueuse couverte d’herbe où sont campés les bungalows et où se dressent quelques beaux sujets, plusieurs villageoises et villageois « font le ménage » après avoir mis à bas un warong qui avait vécu. Parfois, en transportant ailleurs de grandes palmes, les femmes se mettent à chanter.

Le gens d’ici me paraissent plus beaux, plus allants, mieux dans leur peau que ceux de Tutuala. Il règne une atmosphère qui pourrait être celle des Marquises ou de ce chapelet de petites îles qui entourent la Papouasie. Même leur parler fataluku semble plus chantant, plus rond.

7.06. 17h.

L’anneau de corail qui enserre l’île Jaco se retrouve bel et bien ici. C’est aussi beau, mais pose problème aux nageurs. Son emprise est de l’ordre de cent mètres et rend ce territoire incertain sauf à marée haute, et encore. De plus, les vagues déferlantes se multiplient.

Hier soir, en pleine nuit, j’ai aperçu, derrière les palétuviers, des petites lumières et suis revenu à la plage. Ce sont des pêcheurs qui à marée basse tentent d’attraper des « petits poissons ». (En fataluku : api moko). De quoi faire une jolie friture.

Tôt levé. Séance de natation à marée haute. Révision d’indonésien puis départ pour une destination inconnue avec Nush, le directeur de la coopérative qui gère ce camping amélioré et de Victor, un paysan du coin muni de sa machette. Nush, petit bonhomme malin comme un singe, vient d’Ambon, l’une des îles les plus orientales de l’archipel indonésienne, qui fut successivement portugaise – d’où certains des plus forts lusitaniens de la région – puis hollandaise.

Montée facile jusqu’à…Lene Hara. J’ai failli dire à Nush qu’il me prenait pour un imbécile – il savait que nous avions visité la grotte hier avec Joao – mais non seulement je me suis retenu, mais l’ai remercié après coup car lui et Victor connaissaient les trésors de la grotte et étaient venues avec deux lampes.

En revenant de notre visite, me trottait dans la tête une ritournelle à la Brassens, quelque chose comme « Non, ce n’est pas la grotte Chauvet mais… »

Non, ce n’est pas la grotte Chauvet et de loin. Les peintures que nous avons vues et photographiées, de dimension le plus souvent réduites – les plus grandes doivent mesurer 70 ou 80 cm – ne sont pas légion. A Lene Hara, nous en avons compté tout au plus une douzaine. Leur dessin frappe par son apparente simplicité. Un poisson, que j’ai eu beaucoup de mal à photographier, interroge. On dirait que le dessinateur, le peintre a voulu montrer sa structure.

Sur une autre paroi, perdu dans la grande grotte, un minuscule oiseau qui, selon Nush, est en train de manger. Pourquoi pas ? L’une des scènes les plus fortes, c’est un homme tenant un arc et bandant sa flèche pour visiter un poisson.

Cette scène corrobore les hypothèses de l’archéologue australienne Sue O’Connor selon laquelle ces hommes préhistoriques – elle évoque des dates vertigineuses : 42.000 ans – auraient eu la maîtrise de la pêche en mer dès cette époque avec des techniques aussi élaborées que des prises avec hameçon en os, hameçons qu’elle a déterré dans la grotte voisine de Jirimalai, où l’on peut voir aussi un poisson minuscule fort bien troussé et un petit bonhomme levant les bras en l’air.

Le plus extraordinaire, à Lene Hara, ce sont deux découvertes relativement récentes.

La première représenterait une pleine lune – bulan purnama –dont les couleurs ont pâli, mais toujours visibles. Sa particularité : la lune est étoilée et cet aspect « toile d’araignée » mérite respect et admiration. Elle semble faire écho à la représentation remarquable de l’oursin de Ili Kere Kere. (C’esten ce lieu que se trouvent les trésors de la région). Mêmes couleurs, même art centripète…

Ce que je vis pour finir, grâce à Victor et à Nush, qui prirent soin de déplacer une grosse pierre de telle sorte que je puisse grimper sur une roche, vaut certainement à lui seul ma venue ici. Je connaissais son image, et déjà je l’admirais, au point de m’en servir en tête du projet.

C’est une tête d’homme – kepala manusia – vert bouteille creusée à même la pierre, tout en haut d’un rocher de 3 mètres tout au plus.

Si sa découverte en est très récente, c’est qu’elle se trouve en contrejour. C’est aussi qu’elle est de dimension réduite. Une vingt cinq centimètres.

Victor et Nush me tenaient près d’elle, tout en éclairant ce « pétroglyphe » latéralement.

Ce face-à-face, je l’ai vécu avec une intensité rare. Silencieux d’abord, occupé à réussir une image de qualité, je me mis ensuite, une fois au sol, à exulter. Depuis, je me creuse la tête ( !) pour me souvenir de telles émotions. Mais non, rien de tel.

Je vois un homme âgé, la bouche ouverte – parle-t-il ? oui, certainement, il nous parle - , un homme dont le regard est accentué par des doubles cernes creusant son visage, qu’il a large.

On a envie de dire « grosse tête », ou « tête carnavalesque ».

Comment ne pas faire le lien avec certains dessins humoristiques, à toute l’école Hara Kiri notamment, à Chaval, Delfeuil de Ton, àReiser, à Cabu surtout. Car les cernes, les cernes, n’était-ce pas la marque de fabrique du Beauf ?

Bien-sûr, il y aurait d’autres comparaisons plus flatteuses et tout aussi probantes : Jacques Prévert, Pierre Desgraupes (mon lointain patron un temps), Henry Miller, Brassaï…

Tout dépend de l’angle aussi, de la lumière, rasante ou pas. Parfois, il faut la gueule, avec un rictus à la bouche. Chacun pourrait s’amuser à rechercher les intentions de l’artiste (ah ce mot !) : ces yeux exorbités – à la Picasso, je veux dire l’homme, photographié jadis par Clergue, Villers et quelques autres, celui que je voyais si souvent à la plage de Cannes –ces yeux exorbités traduiraient tout simplement la volonté de vie ; la bouche ouverte, n’y revenons pas, celle de parler.

Très astucieux aussi, le geste de fermer le col de notre homme par un V.

La tentation serait grande de m’aventurer sur le terrain de l’expo actuelle du Centre G. Pompidou « 36.000 ans d’art moderne » et d’aller chercher des équivalences chez nos contemporains. Je ne m’y risquerai pas.

 

La nuit vient. Délectation de voir et d’entendre ces centaines, ces milliers de rouleaux se former sans fin et au fond, cette ligne d’horizon violette tellement rectiligne qu’elle vous ferait douter que la terre est ronde. Un gecko, à moins d’un mètre, vient de pousser son cri lugubre.

J’oubliais l’anecdote la plus savoureuse de ce vendredi 7 juin 2019.

Nous venions à peine de visiter Lene Hara et remontions doucement la pente quand nous vîmes apparaître un jeune occidental en short et chaussures de montagne, portant un gros barda. Salutations. Il est portugais et vient voir la grotte. A ma gauche, je vois la tronche de Nush, propriétaire de la grotte, qui s’allonge.

Tiago, c’est son prénom, vient de parcourir à pied, depuis Tutuala, 8 kms sans savoir qu’il lui faut d’une part une autorisation de la mairie et d’autre part payer une dîme au propriétaire – suivez mon regard - pour visiter la grotte.

Je m’improvise interprète – Tiago baragouine le français, nous passons à l’anglais, mes amis ne parlent ni bahasa Ingris, ni bahasa Portugues – et go-between.

J’explique à Tiago les règles à respecter. De plus, si jamais il décidait de passer outre et de voir Lene Hara, il ne verrait rien ou si peu : les peintures les plus remarquables et le pétroglyphe sont a priori invisibles.

Je demande à Nush quel serait le prix à payer. Il me balance, sans sourciller, 50 $, fort vexé de ne pas être maître à bord. Sans traduire à Tiago, je luis dis : « tu peux le faire à 20 ? » Nush : « Oui, bon, à 20 ok. »

Traduction. Tiago, sans aucun mouvement d’humeur se prépare à rebrousser chemin pour la bonne raison qu’il n’a plus que 15 $ en poche. Re-traduction illico et stupéfaction générale.

Je marchande une dernière fois. 10 $. C’est en fait le prix de base, sans accompagnement. Mais Tiago, me redit non, il vient de se priver de la visite à l’île Jaco qui coûte le même prix. Déjà, il s’est harnaché de son gros sac.

Je sors alors un billet et veux lui mettre dans la main. Tiago refuse, mais finit par admettre qu’il serait absurde de ne pas aller voir. Ouf ! Me remercie chaleureusement .Derechef me voici son ami sur facebook, et ce, en pleine forêt, au bout du monde.

Dimanche 9.06. 40 $+ 20 + 20 = 80 $

Retour à Tutuala hier soir. Et ce matin, la messe.

Elle devait commencer à 8h. Ce fut à dix heures. Le padre vient de Mehara. Il roule Kawa tout terrain 175 cm3. Jeune, grand. Cheveux longs retenus par un élastique, souriant, avenant. Nous nous serons la main. Puis il se glisse dans l’antichambre de l’église et revêt une chasuble d’un beau rouge.

Parmi les enfants de chœur, aucun garçon. Elle portent toutes une longue chemise blanche à col ; sur leurs épaules, une étole rouge. Elles entrent en bon ordre, suivie du prêtre. La première porte la croix. Deux autres tiennent de grands cierges. Un petit harmonium grinçant joué par une soeur les accompagne.

Combien sont-ils ou plutôt combien sont-elles, car à l’exception d’une dizaine d’hommes, l’écrasante majorité de ces ouailles portent jupon. Quelques robes flamboyantes, jaune, bleu, rouge, turquoise. Quelques rares bijoux. Une jeune fille s’habille Versace. Si, si, c’est écrit. Beaucoup d’enfants, distraits par ce diable d’étranger.

J’avais le souvenir, à Baucau, il est vrai seconde ville du Timor-Leste, qui a son épiscopat et un évêque charismatique, de chœurs entrainants, agréables à l’oreille. Las, ici, le bon padre chante faux. Le plus souvent, il se tient d’ailleurs à carreaux.

Hier soir, en remontant vers la pousada, j’avais croisé Paracere, une demoiselle de douze ans portant un seau et sa lessive. Portrait. Elle me réclame de l’argent, uang. Ici, un mot suffit.

Je lui donne un dollar. Elle pose alors son sceau et se précipite vers ses copines en brandissant son trésor.

Je la retrouve aujourd’hui avec sa sœur aînée. C’est ainsi que j’apprendrai le prénom d’une enfant de chœur au visage de Madone, un profil parfait. Elle se nomme Payacina. Le cierge qu’elle tient entre ses mains éclaire son doux visage.

La troisième gamine porte une robe or et une ceinture rouge. Elle doit avoir neuf ou dix ans.

Lorsque je me suis approché de Niesa, elle tenait ses deux mains jointes sur son visage et priait, priait. Ses camarades ont ri un peu lorsque j’ai pris sa photo. Elle est restée en prière. Niesa la mystique.

La maison de Joao se trouve à deux pas. Devant sa porte, un gros camion benne. Et près d’un terrain de foot, sur une grande bâche, en vrac, en tas, des centaines de vêtements. Les mères et les filles, quelques garçons aussi, s’emparent de coupons, de robes, de chaussures, de diadèmes et autres pacotilles. Deux ou trois gars de la ville aux airs de forbans mènent la danse. Je suppose que ce marché volant marque l’acmé de cette journée dominicale.

Lundi 10.06.

Hier après-midi, comme prévu, avec Joao, qui en serait le propriétaire – comment savoir ? - , nous allons visiter la dernière cavité ornée, Lene Cece, longuement évoquée par Sue O’Connor dans un article collectif nommé Ideology, Ritual Performance and Its Manifestations in the Rock Art of Timor-Leste and Kisar Island, Island Southeast Asia (2017). Elle y compare certaines peintures d’ici et de l’île voisine indonésienne de Kisar qu’il s’avère impossible de rallier d’ici pour des raisons diplomatiques.

Comme l’expérience m’a appris que je devais me méfier des approximations de l’ami Joao, lorsque celui-ci me dit qu’il suffra de s’y rendre à pied, d’autant que la route est glissante (licin), je lui suggère de le retrouver sur la route.

Nous entamons ensuite une descente vers un torrent, le franchissons, remontons vers une falaise gigantesque…Je vois bien, là-haut, une rampe et commence à me souvenir d’un récit de Lurdes évoquant un passage périlleux…

Et périlleux ce fut, car la rampe ne résiste pas aux coups de « katana » (le nom donné ici à la machette. Je fais remarquer ce matin à la cantonade que ce nom ressemble étrangement au katana japonais, personne ne s’en soucie).

Heureusement, le vertige n’était pas au rendez-vous et Joao joue fort bien les coupeurs de plantes envahissantes et de bambous pourris.

Une fois encore, je suis sous le coup de l’admiration et de la déception. Celle-ci d’abord : comme il est avéré dans l’iconographie O’Connorienne, une seule roche, plus claire que les autres, est ornée de peintures.

Admiration car se succèdent de hant en bas un grand soleil étoilé, des personnages anthropomorphes, un grand bateau avec ses voiles, puis un second tout en bas, et entre les deux un autre soleil ou bien est-ce la lune. Bref, un vrai récit qui renvoie assez précisément aux histoires que les anciens Henrique da Cruz et Maria Madalena ont raconté à plusieurs reprises à des chercheurs timorais, indonésiens, australiens et français.

Retour glissando. J’y laisse mon vieux bermuda. Paix à son âme. Et retour sans difficulté apparente. Sauf que Joao, qui n’est pas toujours saoul, la preuve, a bien vu que mon pneu arrière était crevé.

A Bali, les « bengkel » (réparateurs de « motor ») se trouvent à tous les carrefours. Ici, c’est le désert. Fidel, à peine remis de sa grippe, démonte le pneu et sort la chambre à air. Qu’il faut changer. Ce que je comptais demander. Trop peur de crever à nouveau lors de mon ultime parcours en scooter jusqu'à LosPalos.

Oui mais voilà : pas de pneu ou de chambre à air de rechange, sinon au premier village, celui de Mehara. Je crois comprendre qu’un autre fils de Joao, Lucas, est prêt à faire le chemin. Je lui remets 20 $, pour qu’il fasse le plein de son propre scooter et acheter une chambre neuve. A Bali, le prix serait dix fois moindre. No way.

Sur un petit sac que porte Joao lorsque nous partons en campagne, il est écrit, en bon français, avec une illustration à la clé : « Chat échaudé craint l’eau froide ». Et là, un autre vieux dicton me vient en tête : « A quelque chose malheur est bon »

Je demande à Joao si Henrique da Cruz et Maria Madalena, qui si bien lu, sont à la fois époux et les deux mémoires de Tutuala, vivent dans les parages.

Joao me dit que oui, tout en affirmant que celle-ci est veuve d’un autre fataluku et non mariée à Henrique. Mon hôte me propose d’inviter Henrique à venir jusqu’ici.

Le vieillard arrive pieds nus, marchant dans la boue, un grand bâton à la main et soutenu par Joao. Je commence par lui montrer sa propre photo, puis des images des peintures ornant les sites de Tutuala. Sa surprise se lit dans son regard. Il est difficile de communiquer car il ignore la langue indonésienne. Bon prince, Joao joue les interprètes et les joue d’autant mieux qu’il connaît en grande partie l’histoire ancienne de son peuple.

Peu à peu, Henrique répond à mes sollicitations. J’ai devant moi mon écran et plusieurs articles. J’ai même pris soin de noter certains chants en fataluku. Là, son visage s’illumine, il comprend ! Et tous deux de précéder mon interprétation, de la corriger le cas échéant. Précieux moment.

Henrique da Santos va sur ses 86 ans. Il parle à Joao à voix basse. Etonné que je puisse esquisser la légende évoquant la naissance de la tradition du tais, de livrer les noms du créateur, Letivain (prononcer vahin), de sa sœur, Payacerenu, qui inventa le tissage des tais et transmis son savoir à sa fille, Lautana, Henrique approuve et ajoute plusieurs commentaires.

Je mentionne ensuite – et c’est là peut-être le plus riche potentiellement – les quatre clans–ratu – qui ont fondé le peuple fataluku.

Le premier est originaire d’ici, ou du moins préexistait bien avant la venue des trois autres. C’est le Tutuala ratu. Lui et lui seul serait le propriétaire des terrains de la région. Henrique fait partie de ce clan, à l’évidence l’élite ou la noblesse de ce petit territoire.

Les trois autres clans, venus en bateau – thème récurrent des tais – de nuit, se nomment Masipan ratu – c’est celui de la famille de Joao et « beaucoup d’autres fataluku » ; le troisième et le quatrième clans, Zinlai ratu et Marapaki sont tout aussi nombreux. Dès lors, je vois beaucoup mieux où ce fil rouge devrait nous mener.

Je demande à Henrique si Maria Madalena sa femme va bien. Oui me répond-il un peu surpris. Et si nous allions la voir ? Henrique boit un jus d’orange offert par Joao, puis reprend son bâton et marche seul, bon pied, bon œil tandis qu’avec Joao, nous sautons de caillou en caillou pour éviter la gadoue.

La cabane est à quelques pas. Nous voici dans la partie la plus désolée du village, vrai bidonville de taule. Aucune fenêtre. Deux portes à un seul battant. En comparaison, la maison où je viens de séjourner ressemble à un palais.

Le premier regard de Maria Madalena traduit une crainte d’autant plus compréhensible qu’elle ne parle pas un mot d’indonésien. Il faudra du temps pour qu’elle se déride. Comme avec son mari, les mots viennent peu à peu. Les explications deviennent de plus en plus longues, de plus en plus riches et précises.

Maria Madalena n’a que 71 ans. Mais son visage est raviné de rides profondes. Elle semble minuscule. Mais lorsqu’elle se met spontanément à son métier, assise au sol avec un ceinture la liant à celui-ci et un petit coussin dans le dos pour amortir le rugueux contact, elle retrouve l’énergie d’antan.

Sa gentille démonstration, que je filme et photographie, témoigne d’une évidence, que j’avais déjà relevée à Bali, chez mes amis tisserands de Sidemen : ce travail est harassant.

Au début, autour des ancêtres, il n’y a que trois petits-enfants : deux garçons, Jecoli, 11 ans et Sorotu Malai, 5ans ; et une ravissante gamine nommée…Lautana !

Dans l’une trois chambres de la cabane-tôle, une jeune femme allongée, de dos, allaite son bébé de deux semaines. La petite pièce ressemble à un beau foutoir. Heureusement, une lucarne donne quelque lumière.

Lautana et Jecoli m’amusent. Ils ne sont pas ce matin à l’école. Leurs cours, ce sera pour l’après-midi. Eux comprennent l’indonésien. Surtout, ils ont entendu des bribes de ces histoires anciennes. Et Lautana sait à l’évidence pourquoi elle porte ce beau prénom.

Arrive ensuite un homme d’âge mûr, poivre et sel. Solide. Le visage coupé à la serpe. Il porte autour du cou en croix en plastique blanc. C’est le frère cadet d’Henrique.

Au fil de la conversation, alors que je demandais pourquoi le grand-père, Henrique et la grand-mère, Maria Madalena, ne transmettaient pas leur précieuse mémoire à leurs petits-enfants, Chris Pin m’expliqua, en bahasa indonesia, que seule une transmission de frère aîné à frère cadet est « autorisée ». Il insiste beaucoup sur le verbe « boleh », qui correspond au verbe anglais may.

Cette information m’enchante. Car il était à craindre, sinon, qu’à la disparition des deux anciens cette mémoire ne disparaisse à tout jamais. Or ces récits possèdent une richesse insondable.

En revanche, lorsque nous abordons la question de la transmission de l’art de tisser, la réponse des filles et des brus de la famille, revenues dans la maison comme par miracle, est sans appel : pas question de reprendre le flambeau. D’ailleurs, elles m’affirment tout ignorer du métier de tisserande. Maria Madelena sera la dernière. Lorsque je leur dis que cela m’attriste beaucoup – sedih banyak – toutes trois éclatent de rire.

Nous parlerons ensuite longuement du Meci kecil, la petite pêche des vers de mer, et de la grande. Lautana ira même prendre un grand bocal « de cette année ». Les meci, comme nous savons déjà, peut être consommé plus d’un an après avoir été récolté.

Ma propre collecte, ce matin, dépasse l’entendement. En me voyant prendre des notes sur mon ordi, tous semblent subjugués, interloqués. Ils adorent aussi que je leur lise des passages entiers de chants vaihoho que seuls les anciens connaissent par cœur. Encore un signe.

Après un long moment, le courant passe. D’ailleurs, j’hume la bonne odeur du café. Un des jeunes hommes connaît assez bien les histoires, les légendes de Tutuala. Il me dit aussi aimer les sites que nous avons visité, et quelques autres. Je demande alors à Maria Madalena, qui s’est inspiré de certains motifs pour ses tais, a visité Ili Kere Kere, la mère de toutes peintures. Oui, plusieurs fois. Même si ces motifs et leur agencement répondent aux règles assez précises déjà enseignée par Antonio Fonseca. Il y a cependant des variantes. Ainsi, Maria Madalena, tout en respectant le chemin de fer traditionnel, a-t-elle ajouté des cavaliers chevauchant les deux chevaux. De même, des marins se tiennent-ils debout à bord des deux bateaux. Le premier se doit de porter des couleurs, lesquelles ont une signification précise : celle d’un état combattant. La blancheur du second est synonyme de paix. De là à y voir une correspondance avec notre « drapeau blanc »…

L’attention se relâche. Je pose une dernière question à Maria Madalena : où vend-elle ses tais ? Combien de temps pour les fabriquer ? Quel peut en être le prix ?

Les marchands viennent ici pour les acheter. Il faut environ quatre ou cinq mois pour en confectionner un seul. Leur prix peut atteindre 5000 $.

Je commence par saluer les jeunes maçons en train de monter des murs de parpaings pour la prochaine demeure familiale, puis les enfants, les épouses, puis les anciens. Et remets un billet à l’effigie du Président Jackson à Maria Madalena, en lui disant qu’elle achète des « kado » (terme indonésien) à ses petits-enfants. Premier rire de la vieille tisserande. Et adieu.

Lucas est parti à Mehara depuis des lustres. C’est l’heure du déjeuner. Pourvu que mon pneu soit réparé à temps. Car il me faut repartir vers LosPalos pelan pelan, doucement doucement, notre devise commune avec Joao.

Ensuite, je dois retrouver un de ses fils, qui m’aidera à acheter une place, si possible devant, mon scooter devant être arrimé à l’arrière ou de préférence sur le toit, la valise arrimée dessus. Départ présumé à 20h. Et arrivée à Dili demain aux aurores. Je viens de prévenir hôtelier de la Casa do Sandalo.

Retrouver le confort, pouvoir skyper, what’s apper, se délasser, dormir dans des draps frais, se prélasser…Je rêve.

Mardi 11.06, 6h17. Dili.

« Café Timor », cousin de copi Bali, à une petite échoppe.

Mon scooter, couvert de poussière. Il a voyagé à l’arrière du bus que je viens d’emprunter depuis LosPalos. Nous sommes sains et saufs.

Hier, après cette rencontre mémorable avec Maria Madalena, Henrique da Cruz et leur famille, Joao m’a aidé à charger la valise grâce à un ikat (lien) judicieux. Il a découpé la chambre à air défunte et en a fait des élastiques…Sempurna ! (Parfait).

J’ai fait quelques photos du couple Ibu / Joao puis nous nous sommes chaleureusement salués.

J’ai compris sur le tard que celui-ci était, tout autant que Maria Madalena et Henrique un puits de science. Avant de nous quitter, nous sommes revenus encore une fois sur la question des clans, de leurs origines spatiales…Il était intarissable. Bien des questions restent en suspens. « Je reviendrai en février et en mars prochain, pour le Meci, promis ».

Tout près de la maison, un énorme camion chargé de sable s’était embourbé de bon matin. Lorsque j’ai quitté le village, il était toujours là, entouré de trois autres monstres impuissants à le sortir de là. Le spectacle valait le coup d’œil : une bonne vingtaine de mâles observaient, commentaient, conseillaient. Des chauffeurs se relayaient pour tenter de sortir le camion de l’ornière. Mais ils n’avaient pas d’ikat…Je n’ai pas voulu m’en mêler. J’ai simplement fait remarqué à Joao, en aparté, que la première chose à faire, ce serait peut-être de vider la benne des tonnes de sable qui alourdissait la bête.

Et me revoici sur la route. Jalan jalan. Jour de chance. Cette fois pas de crevaison.

La lumière, de plus en plus rasante, vient éclairer la nature. Déjà, les premières fois, j’avais remarqué à quel point les paysages se transformaient au fil des kilomètres.

Un panoramique sans fin.

Cela commence par ces falaises abruptes couvertes de végétation, couronnées hier par des nuages noirs menaçants auxquels j’échappe. A ce propos, j’ai bien compris que certaines roches, certaines cavités, certaines grottes n’avaient toujours pas été fouillées, ni même découvertes. Il faudra revenir.

Vient ensuite une étendue nue, vert clair, au bord d’une anse aux formes douces. Pas d’arbres, ou si peu. Sentiment de déjà vu.

Me revient en mémoire les bords du lac Baikal longé en 1964 avec le Transsibérien. Dans le lointain, une chaîne repérée l’autre jour lorsque je m’étais risqué à nager au large de la plage, face à l’île Jaco. Je dis « risqué » car tout nageur ne peut pas de ne pas penser aux buaya, aux crocodiles, même si Nush m’a redit trois fois que non, pas de buaya dans le coin.

Les villages que je traverse, à commencer par Mehara, ont plus de cachet que Tutuala. Maisons aux couleurs vives. Le vert domine. Puis vient le jaune. Des cochons partout. Noirs ou roses. Des biques aussi.

A Mehara, pendant deux ou trois kilomètres, la route ressemble à une autostrade. La raison ? Il se pourrait que ce soit le tribut offert par le président Xanana Guzmao, qui s’est longuement terré dans la région avant d’être pris par l’ennemi indonésien.

Revient ensuite un paysage tropical majestueux.

De Tutuala à LosPalos, une bonne quarantaines de kms, trois heures cette fois car je m’arrête pour attraper la lumière, pour photographier plusieurs « rumah lulik », maisons sacrées perchées sur quatre piliers. Toit de chaume. Comme des « balé » exotiques et hautains. Mais dans quel état.

Sur le chemin, je croise une famille de paysans qui marche en direction de Mehara. Le patriarche n’est pas peu fier de me présenter les siens. Les jeunes femmes font les timides, puis éclatent de rire. Chacun se souhaite bonne route. Le mot de la fin, toujours : hati, hati. Prends soin de toi ou bien « Attention ». C’est aussi ce que m’a dit Nush, revu par hasard marchant dans les faubourgs de Tutuala. J’ai aimé sa sincérité. Et la tristesse que j’ai lue dans son regard.

Une vision : tout près d’une étrange cité pour travailleurs, des maisons en préfabriqué confortables, des jardinets protégés par du grillage, j’aperçois une jeune femme bicolore, portant des vêtements et un étrange chapeau rouge et blanc. Image de mode improbable. Elle sourit, me fait un signe de la main qui me laisse interdit. Et stupide : je continue ma route.

En revanche, je m’arrêterai à plusieurs reprises pour tenter de saisir un arc-en-ciel, des enfants jouant au foot. Et prendrai soin de photographier une bonne quinzaine de très grandes photos de guérilleros reprises au pochoir sur le très long mur d’une station service. Tous les héros de la résistance y sont.

 Jeudi 13.06. 7h10.

Confortablement assis dans la cabine géante du Success Ferry. Départ pour l’île Ataura dans 50’. Temps parfait, mer d’huile. Trois jours de « vacances ». Trois heures et demie de croisière. Prix du billet : passager, 5 $. Scooter : 10.

Belle équipée hier.

Je voulais me rendre à Maubuisse, village de montagne, mais la route que j’ai d’abord prise était tellement abîmée que j’ai renoncé. Une route en surplomb, fondrières et des vues époustouflantes vers la capitale et la mer. Des lacets sans fin. Des taxis collectifs à ciel ouvert bourrés de pauvres gens. Des flamboyants géants par milliers. Pas de fleurs rouges malheureusement à cette saison. Il faudrait revenir à Noël. Certainement l’un des parcours les plus beaux et les plus accidentés de tout le pays.

Conduire ainsi bouffe mon énergie.

Arrêt dans un petit village nommé Madapinu me dit un paysan qui m’accompagne au cimetière. Etranges tombes surmontées d’une croix qui ressemblent aux marabouts de mon enfance algérienne. Pas de café. Un policier motard sympa m’assure que la prochaine ville, Aileu est à une demi heure. Méfiance car ici, comme à Bali, la notion du temps et des distances devient vite déroutante.

Surprise ensuite. Un peu avant le dernier col, la route devient excellente, large. Avec les autres « motors », nous nous saluons par un petit coup de klaxon, parfois d’un geste. Tous les enfants me font signe et crient Bon Dia. Bon Dia.

J’entre dans une vallée admirable. Rizières, flamboyants et me dit-on acacias. Et rivière.

Welcome in Aileu. Première précaution : faire le plein.

Oui, me dit la pompiste, des cafés il y en a plusieurs. Aileu, gros bourg avec ses bâtiments officiels et son marché.

Devant celui-ci, une petite esplanade où sont assises au sol plusieurs dizaines de paysannes vendant surtout des légumes. Certaines se protègent du soleil sous des parasols multicolores. Peu de fruits. Elles portent l’habit traditionnel de la région : un fichu noir sur la tête et un ensemble noir ou bigarré. Question d’âge peut-être.

Et des bijoux : boucles d’oreilles en or, colliers multiples couleur d’ambre. Peau tannée, sourires découvrant des dents rougies par le bétel, qu’elles nomment « siri ». Toutes aimables, rarement timides.

Sous le marché couvert, des marchands mieux achalandés. Des fringues aussi.

Premières rencontres, avec tout d’abord Mateos, un vieillard barbichu portant un chapeau de cuir de style « gaucho », fumant la pipe, les yeux clairs de son âge : 92 ans. Puis Manuel, petit bonhomme barbu un peu illuminé. Apprenant que je suis français, il sort de sa besace une revue en portugais illustrée de photos. Me serre chaleureusement la main.

Dans mon champ de vision, au sol, des dizaines de tais de la région. Le marchand se nomme Florentino. Après marchandage, j’acquiers l’un d’entre eux. Belles couleurs. Il vient de Bobonaro, la capitale de cette petite province. 22,50 €. Jolis colliers, parfaits cadeaux.

Déjeuner dans un warong en béton de poulet, riz, légumes verts, soupe. Et café. Un gros chien amical ne cesse de me réclamer un os en me rappelant sa présence avec sa patte.Du calme Rantanplan ! Il a de beaux yeux pers.

Retour vers Dili.

Les flamboyants attrapent magnifiquement la lumière. Alors que je me décide à prendre une photo, je fais connaissance avec un deux étudiants en médecine de Dili. Ils ne connaissent pas les fataluku ! Me frappe toujours, tout comme à Bali, l’ignorance des gens à propos de lieux, de populations. Le seul nom qui leur soit familier, c’est celui de l’île mythique de Jaco.

Avant de repartir, ils me suggèrent de changer de route, de prendre celle, encore en travaux, permettant de rallier Dili en 20’ m’assurent-ils. Une bonne heure à vrai dire. Mais quel soulagement ! Et quelle poussière !

17h. à Atauro ce 13.06.

Le soleil se couche derrière la montagne. Les chèvres d’Alda et Alfonso Suares ne cessent de bêler. C’est le couple chez qui j’ai pris pension pour les deux prochaines nuits. Des chèvres qui m’explique celui-ci sont destinées à l’exportation vers Bali. Je tiens enfin l’explication à ce qui fut pour moi une énigme jusqu’à ce jour : dans nos petits warong, les satay de gambing – brochettes de chèvres – sont souvent au menu. Or de troupeaux de biques, point. Voici la réponse…

En débarquant du ferry, à peine avais-je prononcé le nom d’Alfonso auprès d’un petit groupe de notables que celui-ci me croisait sur sa moto. Téléphone timorais.

J’avais repéré sa guesthouse sur internet. Avec d’autres paysans, d’autres pêcheurs du village de Beloï, où les ferries accostent sur une longue jetée, Alfonso et d’autres amis ont créé l’Atauro Homestay Association, une excellente initiative. Poisson grillé et riz gluant ce midi.

Grâce à Alfonso, je devrais pouvoir demain aller visiter « le » village de sculpteurs de Makili. Seuls les marcheurs peuvent s’y rendre à partir de Vila, le village voisin.

Certaines des sculptures anciennes d’Atauro font partie de grandes collections publiques, au Musée du Quai Branly Jacques Chirac, au Musée Fowler en Californie, et de collections privées.

Ces statues noires, sculptées dans du bois de rose et d’autres essences, ont été pour la plupart conçues au XIXème et jusqu’au milieu du XXème par des artistes inconnus. Leur beauté, leur force atteignent de sommets. Alberto Giacometti aurait adoré.

La production actuelle, que l’on peut voir dans quelques boutiques chic de Dili à des prix abordables, ont malheureusement perdu une grande part de cette beauté et de cette puissance.

A la Casa do Sandalo, qui regorge d’œuvres d’art, les propriétaires ont eu la bonne idée de présenter plusieurs d’entre elles, grandes - plus d’un mètre -, longilines. Wait and see.

Vendredi 14.06. 11h15.

« D’une défaite faisons une victoire » avait écrit le Président Mao. Parti ce matin à 7Hh30 après le petit-déjeuner. Scooter d’abord. Un temps splendide. Tout au long de la route vers Vila, je double ou croise des dizaines de jeunes écoliers, des collégiens en jaune, un cahier à la main. Quelques uns le lisent tout en marchant. L’impression, qui se confirmera plus tard, que toute la jeunesse étudie d’arrache-pied, et pas seulement la jeunesse.

Arrivé au bout de la route, j’ai demande à un pêcheur si je suis sur le bon chemin en longeant la côte. Oui me dit-il. Pour les touristes, il faut compter une heure pour rallier Makiki. Mais me dit-il négligemment, « la mer monte ».

Plage et galets, roches…Première épreuve. De temps en temps, nous nous croisons avec d’autres marcheuses et marcheurs. Des lycéens, des paysannes en costume traditionnels. Bon Dia ! Une longue plage, j’exulte. Au retour, j’apercevrai au loin deux silhouettes. Deux familles vivent là. Où ? Comment ? That is the question. Car la montagne avec sa falaise le laisse guère de place aux cultures. Au demeurant, l’un de plus beaux paysages de l’île.

J’ai mis on t-shirt sur ma vieille caboche pour me protéger du soleil qui tape dur.

La corniche suivante, avec sa roche volcanique, c’est une autre paire de manches. Une vraie paranoïa s’empare de moi. Et si l’une de mes tongs clamsait ? Et si la mer montait encore plus haut ? Pourquoi ces gens, ces petites femmes pieds nus courent-elles de plus en plus vite, sautant tels des cabris de rocher en rocher ?

Ce que je crains surtout, c’est une marée trop haute. Un jeune lycéen m’a bien expliqué qu’il existait un autre chemin par monts et par vaux. Oui, mais…Le doute s’instille et la fatigue me tombe dessus. Stop. Et retour cahin-caha. Et stop sur la plage pour un bain réparateur. Plaisir de me laisser bercer par les petites déferlantes et d’observer cet oasis.

Le temps de boire un café chez mes hôtes et d’expliquer à Alda le pourquoi de mon échec, ce qui ne l’étonne pas, je file voir Anza – diminutif d’Esperanza – qui tient la boutique d’artisanat et avait prévenu les sculpteurs de ma visite. Pourquoi ne pas me rendre demain à Makili sur un bateau à moteur de pêcheur ? Non, me répond-elle. Personne n’acceptera de t’y mener, ces temps-ci la mer est trop forte.

Entre en jeu Martine, qui elle aussi travaille à la coopérative d’artisanat. « Si la montagne… »

Futée Martine. Quelle sculpture souhaiteriez-vous ? Très grande, grande, petite ? J’opte pour la seconde catégorie.

De retour ici, je vois, à l’ombre de grands arbres et près de deux bâtisses, une trentaine de jeunes gens assis en train de réviser des leçons d’anglais à haute voix. Ils se regroupés pour deux ou par toi. Autant de filles de garçons. Ils ont une vingtaine d’années.

Dans le premier groupe, je repère vite leur prof. Elle se nomme Helen, est native d’Atauro et a en fait le rôle de répétitrice « volontaire ». Comme nombre d’habitants de l’île, elle est protestante.

Le jeu pédagogique : le premier intervenant, aidé d’un cahier d’exercice, pose ses questions. Son partenaire doit lui répondre sans lire, en donnant une réponse qui a du sens et formulée correctement, cela va de soi. Certains de ces jeunes gens s’en sortent fort bien. Comme ils me sollicitent, je leur donnent quelques tuyaux à propos de la prononciation, de la diction, de l’intonation. Les rires fusent.

L’une des plus jolies jeunes filles et l’une des plus douées se nomme Carmencita. Elle a vingt ans. Elle porte le même fichu que ceux vus à Aileu, un jupe et un chemisier noirs.

A vrai dire, elle porte le deuil de son père, mort il y a quelques semaines. Une tenue qu’elle devra porter un an.

A l’heure de la pose, tout un groupe se distrait en improvisant un karaoké instructif. Des garçons surtout.

Est-ce une école ? Pas exactement. Robert, un des cinq répétiteurs m’explique. C’est un centre d’apprentissage ou de perfectionnement consacré à la langue anglaise. Les Ataurais y sont très minoritaires. Les autres viennent de tout le Timor-Leste. Chaque session dure cinq ou six mois. Ils sont pensionnaires, paient au directeur de l’établissement 20 $ par mois, à charge pour lui de les nourrir. Ils dorment sur place et travaillent d’arrache-pied, de 8h à midi ; puis déjeuner collectif, repos ; d’aures cours l’après-midi, puis séance de nettoyage avant le couvre-feu.

J’emploie ce terme à dessein. Faut-il y voir l’influence de la religion ? Quoiqu’il en soit, le tableau des interdits est juste incroyable. Cela commence par l’interdiction d’avoir un amoureux. De fumer, de boire de l’alcool, de faire trop de bruit, de gêner ses voisins, de sortir la nuit, etc, etc. Le tout écrit dans un anglais plutôt pidgin.

Là est le problème semble-t-il : ils sont courageux, demandeurs, volontaires. Mais sans vrais professeurs, je crains fort que leurs progrès ne soient pas à la hauteur de leurs éspérances.

Robert évoque leurs rêves. Rêves d’université à Dili, mais plus encore à l’étranger, c’est-à-dire, à leurs yeux, l’Australie. Peu font allusion à l’Indonésie. Il faut dire que les traces de l’invasion sont encore dans toutes les mémoires. Et plus même.

Martine, rencontrée plus tôt, l’explique que nombre de résistants pourchassés se sont réfugiés à Atauro, puis s’y sont mariés. Elle le fruit d’une de ces rencontres a priori improbables.

Nous parlons des pays, des capitales du monde. Disons que la science des ces jeunes est sommaire. En revanche, lorsqu’on parle foot aux garçons, les noms de nos stars, M’bapé en tête, Benzema sortent à la seconde. Un beau moment.

Alda m’avait préparé des petits plats délicieux. Une omelette onctueuse et une salade de tomates locales accompagnée d’onions frais d’origine portugaise.

Alfonso m’avait vaguement parlé d’un événement à la fois familial et « culturel » et d’un déplacement au village voisin, Bikeli, en « mobil », en voiture car la route est très, très dangereuse. J’étais rassuré.

La « mobil » s’est transformée en camionnette. Je dois d’abord dégager mon scooter de la cour sans trop comprendre pourquoi. Plusieurs jeunes hommes vigoureux entrent en scène…pour se saisir deux boucs qui paissaient là. Ils les attachent et les portent dans la fourgonnettes. Puis c’est autour de deux cochons de taille moyenne.

Et comme la camionnette est bientôt pleine à ras bord de gamins, de femmes, des jeunes gens, des boucs et des cochons qui hurlent, Alfonso s’excuse et me propose de faire la ballade à moto. Comment refuser ?

Quelle route mes amis. Non seulement, ce furent des déclivités que je n’ai jamais connues, mais le chemin était quasiment partout couvert de ces cailloux vicieux que tout le monde ici craint. Moi le premier, après le souvenir cuisant de mon accident à Noël à l’entrée de Manututo, entre Dili et Baucau.

Mais Alfonso est un as. Il se marre car il sent bien mon appréhension. Une route escarpée, montant parfois fort haut, des paysages d’une beauté suffocante.

Puis nous arrivons à Bikeli, dans la famille de la bru d’Alda et d’Alfonso.

De quoi s’agit-il ? D’une cérémonie qu’Alfonso s’entête à nommer « protestante » et me dit Martine ce soir, se pratique aussi, sous d’autres formes, chez les catholiques du Timor-Leste.

Cette cérémonie se nomme, en indonésien, Adat isti adat. Ce mot signifie coutume au sens fort, noble du terme. Le plus souvent il va de pair avec budaya (en indonésien), cultura en tetun.

L’objectif est au moins double : il s’agit d’abord, de la part du père d’un jeune marié, d’aider celui-ci, sa femme et leur enfant, de leur donner un coup de pouce. Seconde raison : cette donation, sous la forme ici de dix bêtes, si cochons et quatre chèvres de belle taille, mais aussi d’argent trébuchant vise à resserrer les liens entre les deux familles, à leur donner à toutes deux encore plus de face.

Concrètement, cela commence par le rassemblement dans un champ à dix mètres des petites maisons disséminées là, des cabanes faisant office de cuisine, des dix bêtes qui couinent à qui mieux mieux. Juste insupportable à mes oreilles. Celles des deux grandes familles réunies là ne frémissent même pas.

Dans un premier temps, des filles surtout et les femmes se tiennent assises sur un grand lit de bambou à l’ombre d’un grand arbre. D’autres s’activent à l’arrière, auprès de feux et de grands marmites. Deux d’entre elles suent à grande eau.

Les hommes, où se mêlent pas moins de cinq générations, bénéficient de chaises en plastique et l’aieul, le kakek, d’un fauteuil. Il y aussi des petits bancs pour les enfants.

Kakek a quatre-vingt six ans.

Kakek a le visage émacié et quelques dents encore, très fier de me dire qu’il a visité l’Indonésie, Surabaya, Jakarta, Bali aussi. Il me présente à son fils, Mateos, qui a soixante trois ans, père d’Alfonso (43 ans). Celui-ci a donc quatre enfants.

Deux des fils, dont celui que l’on célèbre aujourd’hui sont pêcheurs, comme tous les habitants mâles de Bikeli. Toute la communauté villageoise est protestante. (Parmi les suggestions faites par Alda et Alfonso dans un joli document près du livre d’or, il est recommandé d’assister au culte, le dimanche à 9 heures).

L’attente dure un long moment. Attente du kepala desa, le chef du village, le maire. Attente du pastor, du pasteur, un petit bonhomme qui porte un jolie chemise « tahitienne » et a un grand sens de l’humour si j’en crois les gens qui rient lorsqu’il s’exprime en public.

Certaines gamines, des jeunes femmes aussi ont une beauté éclatante. Et leurs mères des allures de matrones tahitiennes. J’aurais aimé faire des portraits de chacune, mais je sens bien que la cérémonie prime sur tout.

Les hommes, dans un même mouvement, placent leurs chaises en cercle près de la grande maison. Kakek m’a demandé d’autorité de siéger près de lui.

Alfonso me glisse dans l’oreille que son grand-père va dire une prière. Nous restons assis. J’entends Kakek murmurer celle-ci en tetum. Chacun a les mains jointes devant lui. Puis Kakek conclut par un Amen, repris par la douzaine d’hommes.

Nous ont rejoint non seulement les deux familles, mais aussi des amis, des voisins. Un cortège se forme, suivi par quatre boucs et chèvres tenus en laisse, qui tentent à tout prix de se faire la malle et les six cochons, pattes ficelées sur des grands bâtons. Pas facile. Ils couinent encore plus fort – devinent-ils que leur heure approche à grands pas ?- et gigotent au point qu’il faut parfois les poser un moment au sol.

A deux cent mètres de là, un dais de toile a été dressé. Une table, trois sièges et quelques dizaines de chaises pour la famille et les notables du village. Les bêtes se trouvent à quelques mètres.

Le jeune couple s’assied dans deux des chaises. Il restera là durant toute la cérémonie. L’épouse porte leur petite fille dans les bras. Celle-ci a du rouge à lèvres, comme plusieurs autres gamines.

Une jeune femme explique à l’assemblée le sens de cette cérémonie et congratule, si j’ai bien compris, Alfonso. Le petit pasteur est assis juste devant moi. A ma gauche, le kakek.

Ensuite, tout le monde se lève pour entonner un chant de remerciement en forme de prière : Obregado, obregado. Ce thème reviendra pour conclure la cérémonie.

Viendront ensuite successivement le discours d’Alfonso, celui du pasteur, qui dira un prière, enfin celui du maire, un homme solide comme un roc, qui pour délivrer son speech à retiré ses lunettes de soleil. Dommage. Je préférais son look mafieux.

Alfonso, qui joue le rôle du maître de cérémonie avec la jeune présentatrice, invite ensuite les parents de sa bru, son père et son grand-père à les rejoindre. C’est sa mère, une de ces matrones « tahitiennes » qui a l’honneur et la charge de remettre à la maman de l’épouse une enveloppe d’argent. Plus tard, j’oserai demander à Alfonso quel était le montant de cette enveloppe. 700 € me confie-t-il. Une somme considérable ici. Et de m’expliquer : chacun donne selon ses possibilités et son bon vouloir.

Lorsque je lui demande si une telle cérémonie, dont j’ai bien compris qu’elle est protestante – « et fort ancienne » me dit-il a une relation quelconque avec la religion animiste locale, je lis sur son visage que j’ai tout faux. Je n’insiste pas, même si je persiste à penser que cet acte essentiel n’est pas d’essence protestante…

Toute la petite foule (nous sommes tout au plus une cinquantaine) rejoint l’arrière de la maison où un autre dais attend les convives. Un grand table va bientôt être couverte de mets, de gâteaux, de thermos de thé et de café. Et chacun(e) se sert, à la bonne franquette. Kakek me propose à plusieurs reprises de me servir. Mais je lui dis et redis qu’Alda m’a gâté ce midi.

J’ai adoré cet après-midi et ce privilège d’être ainsi invité à partager cette cérémonie et cette fête. Dieu merci, je n’assisterai pas à l’égorgement des bêtes. Déjà, l’un des cochons, que l’on nomme babi en indonésien et je crois bien aussi en tetum, a subi un triste sort.

Les autres seront tuées aujourd’hui ou demain. Tous les membres de la famille de la bru recevront leur part. Y aurait-il un paradoxe à voir cette profusion de viande au sein d’une communauté de pêcheurs ? Je ne sais.

J’ai adoré aussi la simplicité de ces rites. Certains, comme Alfonso et Alda, avaient revêtu des beaux habits, mais sans ostentation. Lui portait un pantalon long et une chemise à manches courtes d’un beau brun, Alda un t-shirt blanc et un pantalon à raies noires. D’autres portaient des habits de tous les jours.

J’ai senti beaucoup, beaucoup de tendresse entre eux, en particulier envers le kakek, que chacun respecte et aime. Cela passe par des regards, quelques mots, des caresses.

A plusieurs reprises et à des moments « critiques », alors que l’un des intervenants tient un discours, il peut s’arrêter brusquement et venir murmurer un message, une requête à l’oreille d’un autre, ce fut le cas par exemple à deux reprises entre le maire et Alfonso, avant de reprendre la parole.

L’une de ces apartés a d’ailleurs troublé la présentatrice. Ces murmures aux oreilles font à l’évidence partie de la culture atauraise ou timoraise. Tout comme ce geste de politesse évoqué plus haut lorsque vous passez devant un(e) autre.

Cette relation très physique, je l’ai relevée aussi ce matin entre les étudiants. Une jeune femme qui jouait le rôle de la questionneuse, tenait ainsi le bras de son vis-à-vis. Et Carmencita avait les orteils noués autour de ceux de sa partenaire, comme si elle voulait la guider.

Ce que j’ai deviné enfin, c’est à quel point ces îliens forment une communauté soudée. Alfonso m’a assuré que tous se connaissent.

Mais aussi de la plupart des autres, parfois perchés dans la montagne et très peu accessibles. C’est une des raisons qui me donne envie de revenir ici. Pour prendre le temps d’aller à la rencontre des « montagnards », de visiter aussi non seulement Makili, mais aussi un autre village où se perpétue chez les femmes, de génération en génération, un art du poterie très rustique. Et à ce propos Martine est formelle : ici, contrairement à la région de Lautem pour les tais, la relève est assurée.

Samedi 15 juin, 15h39. La longue pointe d’Atauro tournée vers Dili et la grande île vient de disparaître. Frustration de partir si vite.

Le ferry a presque le plein. A babord, un groupe de jeunes entonnent de très beaux chants. Une fois encore, sans y connaître grand-chose, j’ai l’impression d’un cousinage avec les chants polynésiens. La même douceur, la même nostalgie.

Ce matin, j’ai rencontré Vicente Cabeca Soares, sculpteur venu de Makili avec plusieurs statuettes. J’ai craqué. Me voici encombré d’un sac de riz avec un ensemble de couples. Hâte de les voir dans un autre contexte.

Dimanche 16.06. 9h.

J’attends Marcos, le loueur de scooter brésilien pour le lui remettre. Puis ce sera l’aéroport.

Bientôt un mois de bourlingue. Trop abasourdi par ce que j’ai ressenti pour traduire ce flot de sentiments, d’émotions, de visions en mots.

Je reviens d’une dernière virée dans Dili. Ce dimanche matin, la ville se traverse en un quart d’heure. J’ai remonté une dernière fois l’Avenida 20 do Maio et me suis garé dans le parking de la cathédrale, moderne édifice, grandiose et déjà désuet.

A l’extérieur déjà, des fidèles prient et écoutent l’homélie de l’évêque. Sous la grande nef, un bon millier de croyants. Le chœur chante à merveille. Les portes latérales sont grandes ouvertes pour laisser passer la fraîcheur du matin. Deux caméras retransmettent la messe en direct à la télévision nationale du Timor-Leste.

Je roule vers le bord de mer, le quartier des ambassades et des ministères. Celui du tourisme occupe une place stratégique. Mais comment développer celui-ci quand les infrastructures manquent à ce point, quand l’état des routes interdit de se déplacer parfois, par exemple lors de la saison des pluies.

Faut-il le regretter ? Faut-il s’en réjouir ? Eternel débat.

Sur la plage, tandis que les prières se poursuivent dans toutes les églises bombées de la petite capitale, des gamins jouent au foot et s’en donnent à cœur joie.

 PS. Ce qui m’a le plus troublé, durant tout ce séjour, et même perturbé c’est…le soleil. Je l’ai surtout perçu ici, au Timor-Leste.

Déjà, avec un de mes chers amis, nous avions observé, à Bali, que notre astre se situait légèrement au nord à midi, Bali étant proche de l’équateur. De même ici.

Mon trouble est ailleurs. Il est dans le fait que le soleil semble se déplacer, non pas vers la droite, comme nous en avons tant l’habitude, mais vers la gauche. C’est vers la gauche qu’il va se coucher.

Et de cela, je ne me suis toujours pas remis. Pire, cela me donne le tournis, j’entends, physiquement. Comme si tout mon organisme s’était déréglé.

Celui d’un vieux fou qui vit la tête à l’envers.

 

 

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