Le libre échange et l'élection américaine

Nous avons entendu pendant la campagne des élections présidentielles étasuniennes les deux candidats principaux prendre leur distance avec les traités de libre échange. Lequel (ou laquelle) mentait le plus ?

Hillary Clinton étrennait pendant la campagne électorale une attitude nouvelle de méfiance à l'égard du libre échange qu'on ne lui avait pas connu lorsque, vingt ans auparavant et durant les deux mandats de son président de mari Bill Clinton, ce dernier a accompagné la mise en application de NAFTA (ALENA), ratifié en 1994 par son prédécesseur Georges Bush père. Cet accord continue à faire la fortune des transnationales nord américaines et a amené la disparition d'une quantité de PME et des centaines de milliers d'emplois dans les 3 pays signataires : c'est la conséquence d'une arithmétique factuelle qui veut que,sur des marchés concurrentiels étendus ou le facteur d'échelle prend de l'importance, la fortune des plus gros s'appuie naturellement sur l'appauvrissement ou la disparition des plus petits.

À la même époque, dès 1995, Bill Clinton préparait l'avenir d'un traité atlantique du libre échange avec le TABD , lobby industriel de 40 transnationales d'origine européenne et étasunienne avec la complicité de Jacques Santer alors Président de la Commission Européenne, au travers d'un « Partenariat Economique transatlantique » (en sigle français PET) dont l'idée avait été émise dès 1990 par Jacques Delors et Buch père. En 2007 le PET a abouti à la création d'un organisme inter-gouvernemental : le CET ou Conseil Économique Transatlantique avec l'objectif principal de préparer l'harmonisation des règles normatives de part et d'autre de l'atlantique dans un but de libéralisation du commerce transatlantique..

En 2013, le TABD fusionnait avec un autre lobby transatlantique : le EABC (European-American Business Council) dans le TABC (« Transatlantic Business Council »). C'est le lobby principal qui « conseille » les négociateurs de l'accord de libre échange TAFTA provisoirement mis en sommeil le temps d'une élection.

 Donald Trump quand à lui, dans la campagne électorale de 2016 a ouvertement pris position contre les accords de libre échange, menacé de tous les dénoncer en bloc et de restaurer les règles d'un protectionnisme pur et dur allant même plus loin que les préconisations de la doctrine Monroe en 1823 qui fut la base de la politique US pendant près d'un siècle, laquelle excluait les interventions politiques réciproques dans les affaires euro-américaines mais ne marquait aucune hostilité particulière envers les échanges commerciaux internationaux.

L'attitude de Trump soulève le scepticisme chez de nombreux observateurs : Comment pourrait-il se faire qu'un milliardaire, représentant jusqu'à la caricature la classe sociale des ploutocrates étasuniens soit l'ennemi du principe de libre échange qui permet à sa classe sociale de maintenir sa domination sur le monde entier ?

Cette position est beaucoup moins étonnante qu'il y paraît : Sous ses dehors fantasques de new yorkais fort en gueule et mal embouché, soigneusement mis en scène et qui auront trompé beaucoup de monde, ce milliardaire américain, héritier d'une fortune amassée dans un cadre national, égocentrique et élevé dans la culture ethnocentrée d'une partie de la population américaine blanche supporte mal une mondialisation qui ne place plus le peuple américain au centre du monde mais l'insère dans un réseau apatride ou les centres de pouvoir se constituent un peu partout sur la planète et peuvent remettre en cause à distance leur pouvoir installé dans le terreau local.

On prête au nouveau Président des USA une multitude d'attributs qu'il ne mérite peut-être pas tous: populiste, raciste, misogyne, méchant et cholérique, doté d'un égo surdimensionné. Protestant presbytérien, on le dit proche ou adepte du créationisme, et bien vu du Ku Klux Klan dont il partagerait certaines revendications xénophobes. Ce serait sans doute trop pour un seul homme et il faut faire la part d'une campagne électorale qui selon la plupart des commentateurs n'a pas brillé par sa courtoisie : on ne peut nier qu'il ait travaillé ses arguments de campagne en direction d'une extrême droite sensible à certains de ces arguments, et les premières indications sur certains des collaborateurs qu'il a déjà choisi semblent le confirmer.

Pense-t-il que faciliter le commerce international menacerait les intérêts des capitalistes nationaux ? Ce n'est pas impossible car il y a de nombreux entrepreneurs américains qui le pensent : si leur taille et leur capacité de développement correspondent à la taille des marchés ouverts nationalement, on ne voit pas ce qui les pousserait à l'international. C'est moins vrai pour les pays plus petits dont l’exiguïté pousserait à traverser les frontières, ça l'est beaucoup plus dans un pays comme les USA à la taille d'un quasi continent. Après tout, l'empire Trump est un petit empire : d'après la revue Forbes il est au 113ème rang des fortunes milliardaires. Trump n'est donc pas un fan du libre échange et professe un protectionnisme étasunien qui renforcerait le pouvoir interne de la classe moyenne « haute » étasunienne quelque peu négligée à wall street dont les acteurs s'intéressent plus à leur statut international tout comme à la city londonienne ou tout le monde ne s'inquiète pas trop du Brexit.

Trump est donc au pouvoir et semble soutenu par une partie de la population des classes populaires pour lesquelles le protectionnisme est toujours l'éternel adjuvant pour soutenir les théories fumeuses du populisme lorsque la démocratie minée par la corruption du néolibéralisme n'est plus capable de maintenir l'illusion de ses promesses. Ce n'est pas un phénomène purement américain : la mondialisation en a étendu les effets sur toute la planète et le glissement à l'extrême droite touche maintenant non seulement les couches populaires mais aussi une bonne partie des classes moyennes prolétarisées dans la plupart des pays européens dont évidemment la France.

Il va trouver quelques oppositions et devoir résoudre quelques conflits d'intérêt dans sa propre classe sociale au niveau d'un lobbying transatlantique de toutes origines massivement présents aux USA mais cela ne devrait pas trop l'inquiéter : Ils trouveront bien des arrangements car finalement ils ont tous les mêmes objectifs de domination et l'envie tenace que cela dure encore longtemps : La catastrophe politique Tromp n'est pas pour demain.

Reste à savoir ce que vont devenir les traités de libre échange en négociation ou déjà dans le couloir de la ratification. Nous entrons là dans le domaine de la conjoncture mais il n'est pas interdit de faire quelques supputations :

Par rapport à ses affirmations fracassantes de campagne, Donald Trump a déjà déclaré hier qu'il n'étaient pas contre les accords bilatéraux à condition qu'ils soient dans l'intérêt des USA : On peut s'attendre à ce que une fois installé, il laisse repartir les négociations de TAFTA mais dans des conditions beaucoup plus dures et exigeantes auxquelles les négociateurs européens divisés auront bien du mal à résister.

Concernant TTP, l'accord transpacifique, il a effectivement le pouvoir de ne pas le présenter à la ratification du congrès et donc de le geler indéfiniment, au moins le temps de trouver un autre motus vivendi qui l'arrange plus. Concernant NAFTA, si la partie US-Canada a peu à craindre de modifications profondes, tant les deux économies sont intégrées, il est bien possible que le Mexique ait plutôt à souffrir d'une remise en cause dans le sens du durcissement avec un pays qui pense à élever un mur pour en contrôler l'immigration.

Y aurait-il des conséquences collatérales sur CETA ? Je crains que oui mais là le danger ne viendra pas de Trump mais de l'Europe ou Junker et sa bande ont besoin absolument d'une ratification pour ne pas sombrer dans le ridicule et la décrédibilisation qu'entrainerait le refus d'un état de le ratifier.

 

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