Lutte anticléricale, oui ;lutte antireligieuse jamais, jamais. Et l'Islam?

C'est la position classique des grands fondateurs en matière de laïcité. Et au moment où le Chef de l'Etat va sans doute clarifier sa position, il n'est pas inutile de réviser les gammes de la laïcité via Ferry, Jaurès et même Combes si l'on veut éviter de confondre la laïcité avec toute espèce de profession de foi. .

Discours de Jules Ferry au Sénat le 10 juin 1881 :« Nous sommes institués pour défendre les droits de l'Etat contre un certain catholicisme, bien différent du catholicisme religieux, et que j'appellerai le catholicisme politique. Quant au catholicisme religieux, qui est une manifestation de la conscience d'une si grande partie de la population française, il a droit à notre protection […]. Oui , nous sommes entrés résolument dans la lutte anticléricale ; je l'ai dit et la majorité républicaine m' a acclamé quand j'ai tenu ce langage. Oui nous avons voulu la lutte anticléricale, mais la lutte antireligieuse, jamais, jamais »

Et cela se traduit entre autres par sa formule bien connue présente dans sa célèbre « Lettre aux instituteurs » du 13 novembre 1883 : « Parlez donc à chaque enfant comme vous voudriez que l’on parlât au vôtre : avec force et autorité, toutes les fois qu’il s’agit d’une vérité incontestée, d’un précepte de la morale commune ; avec la plus grande réserve, dès que vous risquez d’effleurer un sentiment religieux dont vous n’êtes pas juge »

« Le catholicisme religieux […] a droit à notre protection ». Et l'Islam ?

Dans la séance du Sénat du 26 février 1891, Jules Ferry critique le manque d'une réelle « politique musulmane » et invite le Sénat à constituer une "grande commission" à la manière des commissions d'enquête anglaises ( JO du Sénat, débats parlementaires, séance du 26 février 1891, p. 117)

Une commission d'étude sur l'Algérie de 18 membres est instituée, et elle est présidée par Jules Ferry lui-même. Sept rapports publiés en 1892 vont en découler, dont le rapport confié par Jules Ferry à Emile Combes sur « l'instruction primaire des indigènes' ».

On ne manquera sans doute pas d'être quelque peu surpris en prenant connaissance de ce rapport si l'on a à l'esprit à quel point Emile Combes s'est distingué dans la lutte anticléricale (il a été, entre autres, le principal responsable de l'interdiction des congrégations enseignantes en 1904).

« Ce peuple aime sa religion et il entend qu'on la respecte [...]. Ce qu'on a regardé comme une opposition religieuse n'était que le désir bien naturel à un peuple croyant de s'assurer que sa religion nationale ne courait aucun danger dans les écoles ouvertes à la jeunesse [...]. Le sentiment religieux et le sentiment patriotique s'unissent pour recommander le Coran, qui est à la fois le symbole de la doctrine religieuse et le monument par excellence d'une littérature. Le Coran tenant au coeur de l'arabe par ce double lien, il est naturel que l'arabe s'irrite d'une attaque dirigée contre le Coran comme d'une offense faite à sa croyance et à sa race. De là pour nos instituteurs, l'obligation étroite de témoigner le plus profond respect à la religion indigène, c'est à dire au livre qui en est l'expression » (Rapport Combes, documents parlementaires, Sénat annexe n° 50, 18 mars 1892 , p.244)

Et, pour finir, Jean Jaurès : ''neutralité'' et ''tolérance''

Jean Jaurès s'est exprimé très clairement là-dessus en octobre 1908, dans la « Revue de l'enseignement primaire et primaire supérieur »,

« La plus perfide manœuvre des ennemis de l'école laïque c'est de la rappeler à ce qu'ils appellent la ''neutralité'', et de la condamner par là à n'avoir ni doctrine, ni pensée, ni efficacité intellectuelle et morale. En fait, il n'y a que le néant qui soit neutre […].

Mais Jean Jaurès est bien conscient des risques et des dérives possibles : « Le difficile, pour le maître, c'est de sortir de cette neutralité inerte sans manquer à la justice. Le difficile – par exemple – c'est de glorifier la tolérance sans être injuste avec les hommes qui longtemps ont considéré la persécution comme un devoir dans l'intérêt même des âmes à sauver […]. Qu'est-ce à dire ? C'est que la conscience humaine ne s'élève que lentement, douloureusement, à certains sommets. Il convient à l'historien, à l'éducateur, d'être indulgent à ceux qui s'attardèrent dans des préjugés funestes, et de glorifier d'autant plus ceux qui eurent la force de gravir des sommets ».

Et Jean Jaurès fait le pari de l'exercice de la pensée complexe et de sa mise en oeuvre, fort exigeante : « Mais qui ne voit que cet enseignement, où l'équité est faite non d'une sorte d'indifférence, mais de la plus large compréhension, suppose chez le maître une haute et sérieuse culture. Cette façon d'enseigner l'oblige à un perpétuel effort de pensée, de réflexion, à un enrichissement constant de son propre esprit […]. Mais le sentiment même de cette difficulté sera pour l'enseignant un stimulant admirable à l'étude, au travail, au progrès incessant de l'esprit. La neutralité, au contraire, serait comme une prime à la paresse de l'intelligence, un oreiller commode pour le sommeil de l'esprit »

Bon, c'est toujours le plus dur qu'il reste à faire...

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