Mai-68 et le sexe. Le double aveuglement d'un grand éditorialiste du « Monde »

Beaucoup se souviennent du début de l'éditorial de Viansson-Ponté publié le 14 mars 1968 : « La France s'ennuie », alors que l'on marche sur un volcan social. Rares sont ceux qui se souviennent de la suite : « Que fait notre jeunesse ? Elle se préoccupe de savoir si les filles de Nanterre et d'Antony pourront accéder librement aux chambres des garçons »

Comme quoi on peut être un éditorialiste réputé à la tête du « Monde » et manquer de discernement dans la question sociale d'une part, les changement sociétaux d'autre part. Pourtant le climat de libération sexuelle avait nettement commencé à pointer dans les années qui ont précédé mai 68, en particulier dans le milieu étudiant, même si cela était ignoré ou combattu par les pouvoirs publics.

La question sexuelle est délibérément passée sous silence dans le « Livre blanc de la jeunesse » commandité par le ministre de la Jeunesse et des Sports François Missoffe en 1966. Son avant-propos reconnaît sans détour qu’ont été « volontairement laissé à l’écart certains types de problème qui, à cause de leur délicatesse, imposent encore l’expectative ». Mais la réalité lui donnait déjà tort. Le nombre d’étudiants et d’étudiantes logés en ‘’cité’’ est passé de 7000 en 1958 à 67000 en 1968. Or l’Etat, se substituant aux familles, leur imposait un règlement qu’ils jugeaient attentatoire à leur liberté car il interdisait les visites des garçons dans les résidences des filles (et non pas l'inverse, comme l'a soutenu Pierre Viansson-Ponté , fort approximatif sur un sujet qu'il jugeait léger et indigne d'un véritable intérêt...).

D’où des conflits qui deviennent ouverts dès 1965 à la résidence (la ''cité'') d' Antony et qui génèrent des affrontements parfois violents – comme à Nanterre en mars 1967 - entre les étudiants qui occupent des résidences de filles, et la police appelée par l’administration pour les déloger. Tout cela est révélateur non seulement de la plus grande liberté de mœurs de beaucoup d’étudiants, mais aussi de leur refus d’être encore traités en mineurs irresponsables. Le retard en la matière des pouvoirs publics est d’autant plus frappant que lorsque l’administration s’avise finalement de demander aux parents des étudiantes s’ils les autorisent à recevoir des visites, la très grande majorité se prononce positivement.

Dans ces conditions, on ne sera pas autrement surpris par le coup d’éclat emblématique d’un certain ‘’Dany le rouge’’, de son retentissement et de son aura soudaine qui auraient dû pourtant alerter les ''observateurs avertis''. Lorsque, le 8 janvier 1968, le ministre François Missoffe vient inaugurer la piscine du campus de Nanterre, il se fait rudement apostropher par un étudiant aux cheveux flamboyants, Daniel Cohn-Bendit : « C’est bien beau de faire une piscine pour les étudiants, mais qu’est-ce que vous faites pour régler leurs problèmes sexuels ? ». La réponse est à la hauteur du fossé générationnel qui les sépare : « C’est bien pour vous aider à les oublier qu’on vous invite à plonger dedans ».

Et quelques mois plus tard, en mai-juin 68, comme l’ont souligné Hervé Hamon et Patrick Rotman dans leur livre « Les Années de rêve », « le sexe, le désir, le plaisir, plus qu’ailleurs investissent les métaphores ». Les inscriptions fleurissent sur les murs : « Jouissez ici et maintenant » (Nouvelle faculté de médecine) ; « Je jouis dans les pavés » (Hall A1, Nanterre). ; « Inventez de nouvelles perversions sexuelles [ Je peux plus!] » (Cafétaria Hall C, Nanterre).

Sans compter les succès significatifs d’ouvrages venus d’ailleurs et traduits de 1968 à 1972 , tels que « La Révolution sexuelle » et « La lutte sexuelle des jeunes » de Wilhelm Reich, ou « Eros et civilisation » d’Herbert Marcuse.

PS : on peut mesurer le changement des états d'esprit à la lecture de l'intervention (qui ne prêtait pas à rire à l'époque) d'un rapporteur éminent au « Premier congrès international de l'habitat étudiant »  tenu à Paris en 1950 .« Dans l’état actuel de la vie sexuelle, encore que des progrès considérables aient été accomplis en ce qui concerne le dépassement de nombreux préjugés, nous ne pensons pas que la promiscuité des sexes soit à conseiller ; ou tout au moins, nous nous en rapporterons, considérant chaque cas en lui-même, aux convictions morales qui sont propres à chaque pays sans négliger aussi l’influence de la latitude. Certes, dans une société idéale, une telle promiscuité serait souhaitable, car elle apporterait des expériences spirituelles et culturelles plus vives et plus intenses. Nous pensons que cela peut sans doute se réaliser dans les pays nordiques. Mais ce serait un danger et une source de conséquences imprévisibles dans les pays de climat chaud et de tempérament passionné »

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