Valls, sa «nation éducative» et Jules Ferry

Ce n'est pas par inadvertance ! Manuel Valls, après avoir déjà évoqué le 16 novembre à Cergy-Pontoise « la nation éducative », vient de reprendre cette expression inédite lors de son discours de candidature à l'élection présidentielle à Evry : « dans ce monde nouveau, la France sera plus forte, elle sera une grande nation, car elle sera une nation éducative ».

Lors de la journée de son investiture comme président de la République, le 15 mai 2012, François Hollande s'était rendu aux Tuileries devant la statue de Jules Ferry, afin d' « honorer la mémoire de cet ancien ministre, symbole de l'Ecole de la République ». « L'Ecole est l'esprit de la République » avait-t-il ajouté (à l'instar de Vincent Peillon, son futur ministre de l'Education nationale, qui entendait régénérer la République par une refondation de l'Ecole républicaine).

Manuel Valls vient de placer un tout autre thème et d'entonner une toute autre musique : « la nation éducative ». Dans son discours du 16 novembre à Cergy-Pontoise, Manuel Valls a annoncé qu'il veut « construire une Nation éducative » qui serait à la fois « nouveau contrat social » et « avantage comparatif de la Nation France dans la concurrence mondiale  […]. C'est cela pour moi une Nation éducative, c'est cela pour moi un projet pour la France »

A vrai dire, la thématique de la « nation » (ou de la « patrie ») appartient aussi au socle fondateur de l'Ecole de la troisième République ; elle est l'autre face bien connue de la statue de Jules Ferry. On connaît sa formule lancée dans son discours de Nancy du 10 août 1881, où il se prononce tout de go pour « la religion de la patrie, la religion qui ne connaît pas de dissident ...».

On sait moins (mais il est bon, dans le contexte actuel, d'en prendre pleinement conscience) que Jules Ferry, en bon positiviste, a d'abord partagé la vision d'Auguste Comte d'une unification pacifique et industrielle de l'Europe occidentale. Mais, après la montée des nationalismes en Europe, et la guerre perdue contre la Prusse, Jules Ferry déclare qu'il est impossible de perpétuer « dans une Europe enivrée de l'esprit de nationalité », les principes de sa jeunesse : « nous vivons sous une loi de fer ; s'il faut faire des lois de fer, nous savons les faire et nous les avons faites » (Discours de Jules Ferry du 23 novembre 1891 sur le Tarif général, sur la montée des frontières).

Assiste-ton aujourd'hui au même processus ? Quid de ''l'unification européenne'' ? Est-ce désormais à nouveau une ambition perdue ? Est-ce cela qu'annonce la formule tout à fait inédite de « nation éducative » mise en avant par Manuel Valls ? De quelle (nouvelle) ambition s'agit-il au juste ? Il devient urgent d'être au clair.

 

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