Mystère Blanquer. Une réforme du bac mystérieuse?

Blanquer est l'un des mystères du gouvernement Philippe. Il n'a pas hésité à être le premier à évoquer un raccourcissement des grandes vacances. En revanche, il retient son souffle quant à l'aspect le plus téméraire de la réforme du baccalauréat envisagé par le chef de l'Etat.

Samedi dernier, au congrès de la FCPE, le nouveau ministre de l'Education nationale a lancé la perspective (alors même que rien en ce sens n'avait été évoqué sur ce point par le nouveau chef de l'Etat) « de ne pas seulement examiner le temps hebdomadaire des élèves, mais le calendrier scolaire annuel. Il y a dix ans, le plus innovant, c'était quatre jours avec début de l'année vers le 20 août. La discussion permettra la formule la plus adaptée » .

Il est vrai aussi que la perspective d'un fort changement du calendrier scolaire avait déjà été inscrite dans un rapport paru en juillet 2011, à l'issue du travail d'un comité de pilotage sur les rythmes scolaires : « 38 semaines de classe. Une alternance régulière, la plus proche possible du rythme ''7+2''. Une année de près de 190 jours ouvrables, y compris à l'école primaire, plus proche de la moyenne des autres pays […]. Vacances d'été réduite de deux semaines […]. Une période commune à toutes les zones : 13 juillet-16 août » (page 25 du rapport ).

Jean-Michel Blanquer était alors directeur général des enseignements scolaires, et Luc Chatel ministre de l'Education nationale. Luc Chatel avait tout à fait approuvé les conclusions du rapport et ...différé au quinquennat suivant le problème de leur réalisation. Jean-Michel Blanquer envisagerait-il de reprendre à son compte ce que son ministre Luc Chatel avait approuvé mais non réalisé ? Ce ne serait pas sans difficultés ; surtout si cela concernait – comme dans le projet initial - l'enseignement secondaire : les professeurs des lycées et collèges sont très opposés à une rentrée avant le 1er septembre ! Une piqûre ''sui generis'' susceptible de déchaîner le Mammouth ?

En revanche, dans l'excellente émission « Rue des écoles » dirigée par Louise Tourret accompagnée de Marie-Caroline Missir sur « France culture », Jean-Michel Blanquer a déclaré dimanche dernie: « il faut qu'on retrouve l'utilité profonde du baccalauréat, qui est non pas d'être une forme d'évaluation finale de l'élève, mais [...] un tremplin pour la suite de son parcours » en précisant (si l'on peut dire!) qu' « il fallait être d'un grand pragmatisme, en étant capable de remuscler ce baccalauréat pour lui donner plus de sens et pour le rendre plus utile […]. Le baccalauréat a  des perspectives d'évolution pour lesquelles le débat est très largement ouvert ».

On ne saurait mieux manier la ''langue de bois'' en l'occurrence. Et cela tranche à l'évidence avec l'une des propositions marquantes d'Emmanuel Macron lors de la campagne de l'élection présidentielle. Mais il est vrai que cette proposition-là ne figurait nullement dans la réforme du baccalauréat telle qu'elle avait été envisagée par François Fillon puis Jean-Michel Blanquer lui-même (cf mon billet précédent du 1er juin).

Et pourtant, il s'agit de rien moins - selon Emmnauel Macron - que de la « libération » de l’université qui passerait entre autres par la possibilité d’afficher des prérequis à l’entrée de la licence : « Pour une licence en sciences, ces prérequis pourront être des acquis minimaux en mathématiques, en sciences physiques ou en sciences de la vie et de la terre. Un lycéen ne disposant pas de ces prérequis pourra s’inscrire après avoir comblé ses lacunes, par des cours d’été ou par la validation de modules universitaires. »

Si les mots ont un sens, ce serait donner aux universitaires (et à chaque université) un pouvoir (de sélection ?) sans précédent, bien au-delà de ce qui a été envisagé dans le passé (et qui a échoué jusque là lorsque cela a été tenté ).

La première tentative date tout juste d'un demi-siècle ! Lorsqu’il nomme Alain Peyrefitte ministre de l’Education nationale en avril 1967, le général de Gaulle lui confie une mission à ses yeux essentielle : « Il faudra faire passer l’orientation et la sélection ». Alain Peyrefitte se montre très préoccupé par les résultats du système universitaire français : « Tout se passe, dit-il, comme si l’université organisait un naufrage pour repérer les nageurs qui échappent à la noyade ». Seulement 33% des étudiants en lettres obtenaient leur licence en trois ans (la durée en principe normale des études), 35% en quatre ans, 22% en cinq ans et 10% en six ans.

Le Conseil des ministres du 24 avril 1968 traite des mesures envisagées pour « contrôler et normaliser la croissance des effectifs des étudiants : pas de sélection malthusienne, mais orientation, grâce à la diversification des voies ». « L’inscription automatique interviendra, dans la voie choisie, pour la moitié environ ou les deux tiers des bacheliers, soit : ceux qui ont obtenu une mention ; plus ceux qui ont obtenu 12 sur 20 dans les disciplines fondamentales de la voie choisie. Pour les autres, le droit à l’inscription ne sera pas automatique. Le bachelier pourra se porter simultanément candidat à plusieurs établissements. Les candidatures seront examinées, sur présentation du dossier scolaire, par des jurys d’établissement, lesquels pourront accepter ou refuser l’admission. Le gouvernement prendra des dispositions pour que l’ensemble des enseignements supérieurs diversifiés permette d’absorber la totalité des bacheliers désireux de poursuivre leurs études »

Les événements de Mai 68 empêcheront l’ouverture des débats et leur conclusion. La loi d’orientation promulguée le 12 novembre 1968 afin de refonder les universités après la tempête de Mai 68 ne reprend pas le projet, le Général de Gaulle ayant accepté une nette modification sur ce point. Et il soutient son ministre Edgar Faure face à certains membres de sa majorité gaulliste qui, en juillet 1968, voulaient reposer le principe d’une sélection administrative rigoureuse

La deuxième tentative date d'une trentaine d'années

En avril 1986, les groupes parlementaires des deux partis de droite (RPR et UDF) déposent une proposition de loi qui « détermine les bases de l’autonomie universitaire afin que la concurrence, l’esprit d’initiative et la responsabilité deviennent désormais les maîtres mots d’un système d’enseignement supérieur entièrement nouveau ». En conséquence, « les conditions d’accès à l’Université, le régime des études, les grades et les titres universitaires seront déterminés par les universités ».

Alain Devaquet, ministre délégué auprès du ministre de l’Education nationale est quelque peu en retrait sur ces orientations, si l’on en juge par son projet initial présenté le 12 juin 1986. Ce projet précise explicitement que « le baccalauréat est un grade universitaire » et que le premier cycle est « ouvert à tous ses titulaires ». Le recteur « doit proposer » aux étudiants qui n’auraient pu s’inscrire dans la formation de leur choix « une inscription dans l’académie d’origine ou, à défaut, dans la région ».

Le texte final proposé par le gouvernement fin octobre 1986 est moins net  (''le diable se cache souvent dans les détails'') : « Le premier cycle est ouvert aux titulaires du baccalauréat ».  « En cas de nécessité, le recteur propose aux candidats des possibilités d’inscription dans les formations post-secondaires ». L'article 31 indique que « les établissements d’enseignement supérieur déterminent chaque année les conditions d’accès aux différentes formations ». Cette rédaction a été substituée à celle d’Alain Devaquet qui avait écrit « critères d’orientation ».

Les étudiants et les lycéens se mobilisent alors très fortement contre la loi dite ‘’Devaquet’’. Cela se termine par des manifestations très importantes et des violences à Paris. La pression est telle, à la suite du décès de Malik Oussekine, un jeune matraqué dans la nuit du 5 au 6 décembre, que le gouvernement doit retirer purement et simplement son projet. Cette dramatisation, la puissance du mouvement de rejet parmi les jeunes, les conséquences politiques durables auprès de l’opinion feront qu’il n’y aura plus ensuite de tentatives ouvertes de mise en place d’une sélection à l’entrée à l’Université.

 

 

 

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