«Le refus de l'enseignement de l'arabe: un surmoi raciste». Vraiment ?

C'est du moins ce qu'a suggéré Gérald Darmanin dans le JDD du 4 octobre : «Nous avons besoin de jeunes Français qui parlent l'arabe. L'enseigner à l'école, c'est aussi un moyen de réduire le pouvoir des religieux. Ceux qui dénoncent cette mesure feraient bien de réfléchir... ou alors ont-ils un surmoi raciste».

Or le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin doit bien connaître le sujet car il côtoie des dirigeants qui se sont distingués en la matière.

A commencer par le ministre actuel de "l'Economie, des Finances et de la Relance" Bruno Le Maire. Lors de la primaire de la droite pour l'élection présidentielle, Bruno Le Maire a tenté de se distinguer par un discours sur la ''reconquête éducative" avec une incise sur l'enseignement de la langue arabe très incisive: «Au lieu de défendre et de valoriser ce que nous aimons, notre culture, notre langue, notre histoire, nous avons lâché du terrain à ceux qui ne nous aiment pas […]. Comment reprendre la main ? Par la reconquête éducative [...]. En France, notre langue fait notre nation : on apprend donc le français au CP, pas la langue arabe  Par quelle lâcheté avons-nous abandonné ces valeurs qui font notre honneur » Et le "petit inconscient" de Bruno Le Maire est toujours là, en bon collègue de gouvernement...

Mais que dire aussi d'Annie Génevard ? Elle s'est particulièrement distinguée en la matière lorsque Najat Vallaud-Belkacem a initié en mai 2016 la politique de « requalification des enseignements de langue et de culture d’origine (Elco) en cours de langues étrangères»; une politique qui a été finalement reprise avec quelque retard par le président de la République Emmanuel Macron, et soutenue dans les termes que l'on sait par le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin dimanche dernier.

La députée LR Annie Génevard était alors intervenue à l'Assemblée nationale le 24 mai 2016 dans des termes caractéristiques : « Vous introduisez officiellement l’étude de la langue arabe dans le programme national […]. L’urgence commande que notre culture, pour être mieux partagée, s’affirme avec son mode de vie, son histoire et sa langue. Ne croyez-vous pas que l’introduction de langues communautaires dans les programmes scolaires encouragera le communautarisme qui mine la cohésion nationale ? »

Annie Génevard s'était attirée la réponse tranchée et ironique de la ministre de l'Education nationale Najat Vallaud-Belkacem: «  Je vous dois des remerciements pour cette question, par laquelle vous avez démontré à une grande partie de nos concitoyens et j’espère qu’ils nous écoutent, la conception que vous vous faites notamment de la langue arabe […]. La langue arabe doit, bien entendu, si je vous suis, être considérée comme une langue communautaire ? Nous ne serons jamais d’accord Madame la députée ! ».

L'arabe une « langue communautaire » ! On a peine à croire à tant d'inculture académique et historique de la part d'Annie Génevard qui a eu en charge la construction du ''projet éducation'' des ' « Républicains » dans le cadre de l'élaboration de leur programme pour l'élection présidentielle de 2017.

L'agrégation d'arabe a été instituée en France dès 1907. Après certes celles d'allemand et d'anglais en 1849, puis celles d'espagnol et d'italien en 1900. Mais avant celles de russe en 1947, de portugais en 1973, d'hébreu moderne en 1977, de polonais en 1978, de japonais en 1984, et de chinois tout récemment.

Il faut bien que cet esprit de rejet de l'enseignement de la langue arabe soit travaillé par autre chose que des considérations rationnelles (comme l'a suggéré Gérald Darmanin avec son évocation d'un « surmoi raciste ») pour que l'on aboutisse à ces positions et à ces "argumentaires" (si l'on peut dire).

On notera encore qu'Annie Génevard est une très bonne connaissance de Gérald Darmanin . A la suite de la victoire de François Fillon à la primaire de la droite, elle a en effet été nommée secrétaire générale adjointe des'' Républicains'' en tandem avec  lui (jusqu'à ce que Gérald Darmanin rejoigne le gouvernement "Edouard Philippe" comme ministre de l' « Action et des comptes publics »).

Bref, on pourrait penser que Gérald Darmanin sait de qui et de quoi il parle lorsqu'il évoque un ''surmoi raciste'' à propos de ceux qui condamnent l'enseignement de l'arabe. Et c'est plutôt ''décoiffant'' compte tenu de son parcours et de sa position. Serait-on pour autant à la racine même des manipulations (conscientes ou inconscientes ) à l'oeuvre en l'occurrence ? Pas sûr...



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