Des perspectives différentes en histoire de l'Ecole

Il y a un demi-siècle, les éditions Armand Colin ont publié une « Histoire de l'enseignement en France ; 1800-1967 » d'Antoine Prost qui a été un ouvrage phare dans ce domaine . Elles viennent de publier une « Histoire de l'enseignement en France ; XIX°- XXI° siècle » qui devrait faire date également. Ce sont les différences entre les deux ouvrages qui sont les plus significatives.

Les trois auteurs de ce dernier ouvrage de synthèse sont des historiens professionnels dûment reconnus comme l'a été Antoine Prost : Jean-Noël Luc, Jean-François Condette et Yves Verneuil. Outre leurs recherches et publications personnelles en histoire de l'éducation, ils ont pu s'appuyer sur de nombreuses publications dans ce domaine qui se sont multipliés au cours de ce dernier demi-siècle.

Il est remarquable que tout cela n'a pas invalidé – loin s'en faut – l'essentiel de l'ouvrage d'Antoine Prost même s'il arrive qu'il y a parfois des précisions voire des inflexions bienvenues dans le nouvel ouvrage de synthèse qui vient d'être publié.

Il y a bien sûr en plus l'évocation méthodique et synthétique de changements qui ont pu avoir lieu dans le système éducatif durant tout ce dernier demi-siècle ; et cela dans une tonalité foncièrement mesurée et pesée, éloignée de toute polémique superfétatoire.

Il est non mois remarquable que certains thèmes sont apparus qui n'existaient pas (ou à peine) dans l'ouvrage d'Antoine Prost. On sait depuis longtemps que l'histoire racontée par les historiens change non seulement en raison des approfondissements que l'on peut avoir sur telle ou telle question, mais aussi parce que les questions que l'on pose au passé changent en raison des questions du présent.

On a ainsi deux chapitres bien documentés sur « l'Ecole dans la Grande Guerre » et « L'Ecole dans la Seconde Guerre mondiale » (''Covid 19'' oblige?), des aperçus sur « L'école aux colonies  :réalisations et limites » (pour le primaire) et « ouverture internationale et réalisations coloniales» (pour le supérieur) ; des passages plus nombreux et plus fournis sur l'enseignement des filles ( intégrant la question du ''genre'').

En revanche, signe des temps (de notre temps) l'affrontement entre le ''public'' et le ''privé'' qui était l'un des axes majeurs de l'ouvrage d'Antoine Prost (et pour cause) est bien évoqué, mais n'est plus l'un des principes de construction de l'ouvrage.

Le plus significatif sans doute est la façon dont les deux ouvrages se terminent . Avec Antoine Prost (qui a déposé son manuscrit juste avant mai 68) on se trouve dans une période de réformes résolues déjà faites, en cours ou envisagée, et l'on se projette volontiers vers l'avenir. L'ouvrage d'Antoine Prost se termine donc par un dernier chapitre au titre évocateur : « Genèse des problèmes actuels » déclinés en sous-chapitres aux titres non moins significatifs : « l'école unique des origines à nos jours » ; « l'explosion scolaire et l'ébranlement de la société enseignante »; « l'université en question ». Bref, il y a des problèmes ; mais ils sont là et posés pour être résolus.

L'ouvrage de Jean-Noël Luc, Jean-François Condette et Yves Verneuil qui vient de paraître se termine lui aussi sur une problématisation générale , mais aux titres et sous-titres dans une toute autre tonalité, surtout à partir du chapitre 4 de la Partie IV (la dernière) : « radiographie du désenchantement scolaire depuis les années 1970 » suivi d'une conclusion aux sous-titres eux aussi significatifs : « un enrôlement à contresens de l'histoire de l'école » ; « au-delà de la sinistrose », « vive l 'Ecole quand même ».

Bref, par l'étendue et la précision des éléments présents dans cet ouvrage de synthèse sur un temps ayant de la profondeur, par la multiplicité des thèmes évoqués (certains nouveaux voire ''chauds'') et par les questionnements implicites ou explicites mis en œuvre, cet ouvrage devrait faire date . En tout cas il mérite d'être lu . « Histoire de l'enseignement en France. XIX°-XXI° siècle », Armand Colin, août 2020, 412 pages.

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