Quel pouvoir à l'Ecole ?

Dans la première moitié du XIXème siècle, l'organisation scolaire a été conçue comme devant être homologue à celle de la société politique. Mais cela n'a pas été le cas lorsque l'école de la troisième République a été instituée. D'où des «impensés», voire des «ratés».

Le débat vient d'être lancé ici même sur Mediapart par Jean-Pierre Véran: "La forme scolaire ''à la française'': un impensé largement partagé?"

Le « mode simultané » des Frères des Ecoles chrétiennes apparaît aux protagonistes comme le « mode » même, dans son organisation et sa pédagogie, d’une conception théocratique de la société, celle des ‘’ultra-royalistes’’ qui veulent restaurer l’Ancien régime, une « monarchie absolue de droit divin ».

Leur première vertu est évidemment l’obéissance ( « L’obéissance est une vertu par laquelle on soumet sa volonté et son jugement à un homme comme tenant la place de Dieu » ). Leurs autres vertus sont la régularité, l’humilité, la modestie. Il s’agit de discipliner, de se discipliner. Le maître s’occupe à tout moment de tous les élèves (d’où le nom de « mode simultané »). Il faut obtenir le silence le plus complet (pour être entendu), utiliser des consignes codées (pour être compris) et avoir une égalité de conduite (pour être respecté). Comme l'a souligné Guy Vincent, « les attendus de ce système montrent quel est l’enjeu : l’autorité magistrale. Une sorte d’autorité qui est en quelque sorte extérieure, qui est faite d’attitudes (gravité et fermeté ) et de gestes (les signaux) qui ne doit rien à une parole s’imposant par l’évidence des raisons ou la chaleur des sentiments ». Une autorité littéralement indiscutable.

Le « mode mutuel » est perçu et explicitement décrit par les protagonistes comme l’expression pédagogique du libéralisme et de la « monarchie constitutionnelle ».

Selon Mme Guizot, l’épouse du ministre, « l’enseignement mutuel est le régime constitutionnel introduit dans l’éducation ; c’est la Charte qui assure à l’enfant la part de sa volonté dans la loi à laquelle il obéit ». Dès 1816, le « Bulletin de la Société pour l’Instruction élémentaire » affirme que l’ « on chercherait vainement ailleurs une plus fidèle image d’une monarchie constitutionnelle ; la règle, comme la loi, s’y étend à tout, y domine tout, et protégerait au besoin l’élève contre le moniteur et contre le maître lui-même. L’instituteur représente le monarque. Il a ses moniteurs généraux qui, comme ses ministres gouvernent sous lui ; ceux-ci à leur tour sont secondés par des moniteurs particuliers, pareils aux fonctionnaires préposés à tous les services publics. A l’ombre de cette organisation vraiment gouvernementale, la masse des élèves a ses droits ainsi que la nation » .

Le « mode mutuel » (appelé « monitoring system » en Angleterre, d’où il provient) tient son nom de la place qu’il accorde aux « moniteurs », élèves conduisant l’instruction des autres élèves. Les ‘’moniteurs généraux’’ (un par discipline) commandent à toute l’école sous la surveillance directe du maître en dirigeant les ‘’moniteurs particuliers’’. D’autres fonctions sont assurées par le ‘’moniteur général d’ordre’’, le ‘’moniteur portier’’, les ‘’moniteurs de quartier’’. On peut être moniteur pour une discipline ou une fonction et ‘’monitoré’’ pour une autre. D’où le titre de « mode mutuel ».

Le mérite est récompensé par l’accès aux différents postes de moniteurs ; ce qui ouvre par ailleurs à la possibilité de participer à quelque jury d’enfants. En effet, lorsqu’il y a faute grave, le maître constitue un jury (composé des élèves les plus distingués parmi les moniteurs) chargé d’instruire le procès et de prononcer la peine (le maître n’intervient plus après la nomination du jury).

C’est aussi ce qui ne peut pas être admis par des ultraroyalistes, par les partisans de la monarchie absolue de droit divin. Lamennais s’insurge : « On y dénature la notion même de pouvoir en remettant à l’enfance le commandement et en rendant l’autorité aussi mobile que la variété de trois cents marmots…qui doivent conclure que le pouvoir est une supériorité de l’esprit et qu’il appartient de droit au plus habile » . Or, dans une vision théocratique, l’autorité vient de Dieu seul, et la supériorité de l’élection … par Dieu. D’où la conclusion et la condamnation finale : « Habituer les enfants au commandement, leur déléguer l’autorité magistrale, n’est-ce pas là prendre le contrepied de l’ancienne éducation, n’est-ce pas transformer chaque établissement scolaire en république ? ».

Le paradoxe est que l’Ecole républicaine va manifestement fonctionner avec un pouvoir des enseignants plus proche de la ‘’monarchie absolue’’ des Frères de Ecoles Chrétiennes ( ou du ‘’despotisme éclairé’’ cher au courant dominant de la philosophie des Lumières ), que de la ‘’monarchie constitutionnelle’’ et du libéralisme de la « Société pour l’Instruction élémentaire ».

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