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Billet de blog 13 nov. 2021

Manuels scolaires : une liberté pleine et entière en question ?

Au rebours d'une tradition républicaine de liberté d'édition et de choix des manuels scolaires ( sauf durant la parenthèse pétainiste de l' « Etat français » »), la présidente du Conseil supérieur des programmes vient de « regretter l'absence de dialogue sur le fond avec les éditeurs scolaires » dans une tribune parue dans le « Figaro »

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Cette tribune fait suite à la parution d'un ''dossier'' dans le « Figaro Magazine » au  titre significatif et racoleur : « Antiracisme, idéologie LGBT+, décolonialisme. Comment on endoctrine nos enfants à l'école », où il est dit notamment que « les idéologies Woke ont pénétré dans le temple scolaire avec la complicité d'une partie du corps enseignant et par le biais des outils pédagogiques ». Souâd Ayada, la présidente du Conseil supérieur des programmes, met en exergue que « nous n'avons aucun pouvoir sur le contenu des manuels scolaires »

La liberté d'édition et de choix des manuels scolaires (et plus généralement des « outils d'enseignement » ) s'est posée dès la mise en place de l'Ecole républicaine et laïque et a reçu une réponse très nette ( et en quelque sorte ''constitutive'') de la part de ses deux promoteurs fondamentaux, à savoir Jules Ferry et Ferdinand Buisson (nommé par lui à la tête de l'Ecole primaire où il restera 17 ans).

Le 6 novembre 1879, le directeur de l’Enseignement primaire, Ferdinand Buisson, dans une note adressée au nouveau ministre de l’Instruction publique Jules Ferry, indique qu’« il y aurait de graves inconvénients à imposer aux maîtres leurs instruments d’enseignement » et qu’« il n’y en a aucun à leur laisser librement indiquer ce qu’ils préfèrent ».
En conséquence, le ministre de l’Instruction publique Jules Ferry signe le 16 juin 1880 un arrêté qui fait largement appel au concours des enseignants. « Art 1 : Il est dressé chaque année et dans chaque département une liste des livres reconnus propres à être pris en charge dans les écoles primaires publiques. Art 2 : à cet effet, les instituteurs et institutrices titulaires de chaque canton réunis en conférence spéciale, établissent une liste des livres qu’ils jugent propres à être mis en usage dans les écoles primaires publiques »
Dans sa circulaire du 7 octobre suivant, Jules Ferry ne fait pas mystère de ce qu’il a en vue en indiquant que « cet examen en commun deviendra un des moyens les plus efficaces pour former l’esprit pédagogique des enseignants, pour développer leur jugement, pour les façonner à la discussion sérieuse, pour les accoutumer, surtout, à prendre eux-mêmes l’initiative, la responsabilité et la direction des réformes dont leur enseignement est susceptible. »

On avait affaire alors à de grands dirigeants républicains qui savaient ce que « République » implique. Et cela a duré. Avec parfois des précisions utiles .  Ainsi celles du ministre de l'Education nationale Alain Savary en réponse à une question écrite de parlementaires en avril 1984 à propos d’un manuel incriminé : « Le ministre ne dispose pas du pouvoir d’injonction lui permettant de faire retirer ni même de faire amender un ouvrage. Il n’exerce aucun contrôle a priori sur le contenu des manuels scolaires et il n’a pas l’intention de modifier la politique traditionnellement suivie à cet égard. Il n’existe pas de manuels officiels, pas plus qu’il n’existe de manuels recommandés ou agréés par le ministère de l’Education nationale . Il y a eu dans le passé des tentatives allant dans ce sens, avec risques de censure . La liberté des auteurs et des éditeurs est entière sur tout ce qui touche à la conception, à la rédaction, à la présentation et à la communication des ouvrages qu’ils publient»

Allons, encore un effort pour rester « républicains » !

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