Evaluations ''Blanquer'': les enseignants ont de la mémoire et n'ont pas confiance

Ils ne sont pas par principe contre des évaluations ''diagnostics'' nationales, et ils l'ont montré par le passé. Mais ils s'interrogent à juste titre sur leur nature et le sens qu'elles peuvent avoir en raison de leur contexte et du passif d'un certain passé.

Les évaluations nationales concernant tous les élèves (et non pas un ''panel'') ont commencé en septembre 1989 et elles sont à l'époque une retombée directe de la loi d'orientation ''Jospin'' préconisant de "mettre l'élève au centre du système éducatif". Le rapport annexé à cette loi indique que " l'acquisition fondamentale de la lecture fera l'objet d'une évaluation auprès de tous les élèves au début du CE2 et de la sixième; elle sera suivie d'actions de soutien ou de reprise d'apprentissages dans chaque école et chaque établissement''

La DEPP pilote la conception et la mise en œuvre de ces évaluations dont les protocoles sont élaborés avec les corps d’inspection, des enseignants et chefs d’établissement, des représentants des directions pédagogiques, des chercheurs et des techniciens. Elles sont alors accompagnées d’un important effort de formation piloté par les directions pédagogiques du ministère : formation de 400 formateurs de formateurs, conception et large diffusion de documents de ''remédiation''. Dans leur seconde édition (en septembre 1990) , il a été très nettement dit qu'il n'y avait pas obligation de ''faire remonter'' les résultats puisque le ministère se contenterait d'un coup de sonde sur un échantillon de 10000 élèves.

En 2001, Claude Pair, chargé par le Haut Conseil de l’évaluation de l’école d'examiner « les forces et faiblesses de l’évaluation du système éducatif » écrit :« Il faut distinguer les niveaux CE2 et sixième de celui de seconde [où l'on teste aussi, à partir de 1992, l'ensemble des élèves à leur entrée]. Dans le premier cas, l’opération est acceptée et effectuée quasiment partout ; les résultats sont restitués aux parents. Comme cela nous a été dit, “elle est entrée dans le paysage” [...]. Mais en seconde la situation semble beaucoup moins favorable : d’après les avis recueillis, l’évaluation est loin d’être effectuée partout et elle est exploitée moins souvent encore, les résultats n’étant donc guère communiqués aux collèges dont viennent les élèves.[...]. En outre, les enseignants de lycée sont peut-être moins réceptifs que ceux de l’école ou du collège au questionnement pédagogique créé par l’hétérogénéité des acquis des élèves"

Changement foncier de cap avec Nicolas Sarkozy, puis son ministre Luc Chatel et enfin son dernier DGESCO Jean-Michel Blanquer.

Dans sa lettre de mission du 5 juillet 2007 à son ministre de l'Education nationale, le président de la République souhaite l’organisation d’«une évaluation systématique de tous les élèves tous les ans, afin de repérer immédiatement les élèves en difficulté et de pouvoir les aider ; une évaluation régulière des enseignants sur la base des progrès et des résultats de leurs élèves»

Comme le disent Bruno Troseille et Thierry Rocher dans leur article "Les évaluations standardisées des élèves; perspectives historiques" (publié dans la revue ''Education et formations'' de mai 2015 ):'' ces nouvelles évaluations en CE1-CM2 sont en totale rupture avec les évaluations précédentes à ces niveaux scolaires. Situées en fin d’année scolaire pour le CE1, en janvier pour le CM2, elles sont présentées au départ comme des bilans devant également servir à évaluer les enseignants. La publication des résultats sur Internet, école par école, est même annoncée [...] Devant la levée de boucliers suscitée tant chez les enseignants que chez les parents d’élèves, l’idée de la publication des résultats école par école fait long feu. Toutefois, subsiste chez les enseignants une défiance quant à la vraie nature de ces évaluations, présentées à la fois comme bilan et comme diagnostic, en insistant tantôt sur un aspect, tantôt sur l’autre, et pouvant servir à contrôler leur valeur professionnelle. Cet usage possible de l’évaluation est ressenti comme d’autant plus injuste qu’il ne repose pas sur les progrès réalisés par les élèves, mais uniquement sur leur niveau à un instant donné, sans prendre en considération leur niveau scolaire à leur arrivée dans la classe ni leurs différences socioéconomiques. Cette confusion amène une résistance jamais encore vue chez les enseignants du primaire contre des évaluations malgré une prime de 400 € instituée pour les enseignants des niveaux concernés [...] En termes de fiabilité, une étude interne, réalisée par la DEPP lors de la première évaluation de janvier 2009, fait apparaître des distorsions dans les résultats selon que les écoles ont ou non été suivies par les inspecteurs du contrôle qualité, ainsi qu’en fonction des secteurs de scolarisation. Ainsi, on observe une surestimation des élèves par leurs enseignants, et ce de façon plus particulièrement marquée dans le secteur privé, en l’absence de contrôle des procédures de passation et de correction [...] La suspicion à l’égard de ces évaluations est telle que l’ajustement des résultats de la deuxième évaluation est dénoncé par beaucoup comme un « bidouillage » destiné à masquer l’impéritie du ministère. Celles-ci seront menées durant quatre années (de janvier 2009 à juin 2012) et ne seront pas reconduites après le changement de gouvernement de mai 2012. Le ministre Vincent Peillon indique qu’elles pourront être utilisées localement, mais décide l’arrêt des « remontées » des informations à l’administration centrale"

Fermer le ban! Jean-Michel Blanquer (l'ancien DGESCO sous le ministère de Luc Chatel et sous la présidence de Nicolas Sarkozy , et actuel ministre de l'Education nationale) compte sans doute que les enseignants du primaire auront la mémoire courte. Bien à tort ! D'autant plus qu'ils sont tout à fait capables de faire les rapprochements nécessaires avec quelques propos de ''prospective blanquérienne'' déjà égrenés ici ou là. (primes au ''mérite'' liées au moins partiellement aux résultats des élèves, évaluation des établissements, évocations plus ou moins nettes d'un ''pilotage par les résultats'')

PS1: Pour saisir les positions et décisions des organisations d'enseignants du primaire, se reporter à mon billet précédent, en date du 14 septembre: ''Evaluations ''Blanquer'' en CP et CE1: boycott ou pas boycott?''

 

PS2:

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