Avantage pour les enfants d'enseignants ?

Une nouvelle pièce dans le "bastringue" des enfants des enseignants « avantagés » dans leur scolarisation. En France, il fut un temps où ils furent nettement et ouvertement avantagés dans l'obtention des bourses. Mais les enseignants, surtout du primaire, étaient – déjà – moins rémunérés que leurs équivalents en Europe...

L'ordre des critères d'attribution des bourses est certes inversé dès les débuts de la Troisième République par rapport au Second Empire. La circulaire du 5 avril 1881 de Jules Ferry aux recteurs insiste explicitement sur « l'innovation assez importante renfermée dans le décret du 19 janvier 1881 dans les termes suivants : « La législation antérieure réservait exclusivement les bourses nationales aux fils de fonctionnaires civils et militaires dépourvus de fortune ; aujourd'hui, les principaux titres à l'obtention d'une bourse sont l'aptitude constatée du candidat et l'insuffisance des ressources de sa famille pour le faire élever dans un lycée ou un collège de l'État : les services publics ne viennent qu'en seconde ligne et par surcroît. »

Dans les faits, ceux qui vont surtout bénéficier des bourses désormais sont non plus les enfants de militaires (comme sous le Second Empire) mais ceux d'enseignants (cf Claude Lelièvre, « Bourses, méritocratie et politiques scolaires », Revue française de sociologie, juillet 1985)

On doit en effet remarquer que la règle de base (la place au concours) peut être modulée par d'autres (situation de fortune, services rendus) et que cela est quelque peu laissé dans un flou artistique - non codifié clairement.

L''étude effectuée dans la Somme pour la période 1888-1901 peut en donner  par exemple une idée circonstanciée. La Commission chargée de préparer le classement des demandes de bourses d'écoles primaires supérieures est composée de l'inspecteur primaire d'Amiens, du directeur et de la directrice des Écoles normales primaires de la Somme, du directeur et de la directrice des écoles primaires supérieures d'Amiens, du directeur de l'école primaire supérieure de Corbie. Plusieurs de ces administrateurs sont des membres connus des partis gouvernementaux.

Si l'on oppose les enfants d'ouvriers aux enfants d'instituteurs, on peut observer que les premiers sont plus souvent « déclassés » (et moins souvent « surclassés ») que les enfants d'instituteurs si on compare leurs positions dans le classement d'attribution final à leurs classements à l'issue du concours. Les enfants des autres catégories se situent à mi-chemin : plus favorisés que les enfants d'ouvriers, mais moins que les instituteurs.

Il y a sans doute lieu de rapprocher cela des campagnes publiques ouvertement menées par le journal républicain ''Le Progrès de la Somme'' en faveur des instituteurs : « Il est à souhaiter que dans la répartition des bourses entre les élèves méritants, reçus après concours, la qualité de fille, de fils d'instituteur fasse un peu pencher la balance. À égalité de mérite, de rang, de moyenne, le choix ne devrait-il pas incliner un peu vers les enfants de ceux qui se sont consacrés à l'instruction publique. » (''Le Progrès de la Somme'', 23 avril 1893.)

En tout état de cause et plus généralement, l'étude des distributions de bourses dans la Somme durant toute la période d'avant-guerre de la troisième République montre que les enfants d'ouvriers avaient 0,2% de chance de devenir bousiers (toutes bourses de toutes origines confondues) et les enfants d'instituteurs 9,2% de chances.

A rapprocher cependant de ce qui a été bien mis en évidence par l’historien anglais Théodore Zeldin dans son Histoire des passions françaises : « En 1914, les instituteurs d’Alsace-Lorraine [alors sous souveraineté allemande] recevaient un salaire deux fois plus élevé que celui de leurs collègues français et, dans une enquête internationale, les enseignants du primaire en France furent classés comme les plus mal payés d’Europe, venant à la vingt-cinquième place, à égalité avec ceux du Monténégro. »

Pour en savoir plus : « L'Ecole d'aujourd'hui à la lumière de l'histoire » paru an mars dernier aux éditions Odile Jacob, pages 90 à 97.

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