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Billet de blog 25 janv. 2022

Les hussards noirs de la République mal placés pour gagner la guerre des revenus

Lorsqu'en 1913 l'écrivain Charles Péguy a lancé l'expression « hussards noirs de la République » qui allait faire florès pour désigner les enseignants du primaire (mais qui concernait pour lui seulement les élèves-maîtres des écoles normales de son enfance) les instituteurs en France gagnaient - déjà - deux fois moins que leurs homologues d'Allemagne. 

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Comme l'a souligné le grand historien anglais Théodore Zeldin dans son livre sur « Les Passions françaises », « en 1914, les instituteurs d'Alsace-Lorraine (alors sous souveraineté allemande) recevaient un salaire deux fois plus élevé que celui de leurs collègues français et, dans une enquête internationale, les enseignants du primaire en France furent classés comme les plus mal payés d'Europe, venant à la vingt-cinquième place, à égalité avec ceux du Monténégro »

La focalisation différentielle et récurrente avec l'Allemagne vient de loin, à savoir de la cuisante défaite de Sedan à la fin du Second Empire et de son ''explication'' dominante devenue une antienne. En 1882, dans un discours prononcé à Reims, le ministre de l'Instruction publique Jules Ferry affirme que « l'instituteur prussien a fait la victoire de sa patrie, l'instituteur de la République préparera la revanche »

En 1876 était déjà paru sous la signature d'Ernest Lavisse la première version d'une « Histoire de France » destinée aux écoliers avec comme préambule un avertissement concernant leurs maîtres qui « savent qu'on répète tous les jours, en Allemagne, que l'instituteur allemand a vaincu à Sadowa et à Sedan ». La grande figure républicaine et patriotique Léon Gambetta avait déjà lancé : « le vrai vainqueur à Sedan fut l'instituteur prussien, et c'est à l'instituteur français de gagner la prochaine guerre »

Est-ce l'instituteur français qui a gagné la guerre de « 14-18 » ? Indépendamment de sa contribution à la préparation de « la revanche », la corporation des instituteurs fut en tout cas parmi celles qui eurent le plus fort taux de pertes. Mais il est sûr que les instituteurs ne gagnèrent pas la guerre des revenus. Telle est sans doute la rançon lorsqu'on est ''voué à se dévouer'' : on a droit aux honneurs et aux limites collatérales de la reconnaissance ''symbolique''. L'appellation toujours renouvelée de ''hussards noirs de la République'' en est la marque récurrente, d'autant plus saugrenue que le taux d'hommes parmi les enseignants du primaire se réduit de plus en plus à la portion congrue..

Toujours est-il que les données recueillies auprès de l'OCDE sont sans appel, plus d'un siècle après. Salaires statutaires moyen bruts des enseignants de l'élémentaire dans l'Union européenne en 2019-2020 (en parité de pouvoir d'achat en dollars) . Pour les débutants : 31803 en France, 65475 en Allemagne ; après dix ans : 36513 en France, 75935 en Allemagne, après 15 ans 39049 en France, 80407 en Allemagne ; en fin d'échelle : 59019 en France, 86171 en Allemagne.

En ce mois de janvier les propositions ou les mobilisations pour une augmentation significative des revenus des enseignants sont à l'ordre du jour. Et les comparaisons avec l'Allemagne font florès. Mais il est remarquable que ces comparaisons sont pour l'essentiel centrées sur l'enseignement secondaire et insérées autant que faire se peut sur la problématique du « travailler plus pour gagner plus »

Dans sa longue interview publiée dans « Le Parisien » du 4 janvier, Emmanuel Macron n'a pas hésité à aborder de front ce sujet très sensible en soutenant qu'il « faut revaloriser les salaires, certes, mais surtout repenser la fonction ; le sujet, c'est le temps scolaire » ; et il a lié l'augmentation du salaire des enseignants qu'il faut « améliorer », « au temps de l'enseignement » qui « n'est pas satisfaisant par rapport au nombre d'enseignants embauchés 

On remarquera aussi qu'Emmanuel Macron s'était déjà exprimé peu ou prou sur le sujet à Rodez le 3 octobre 2019, de façon alors quelque peu emberlificotée : « Si je revalorisais, comme je veux le faire, l'ensemble des enseignants... on parle d'un million de fonctionnaires. Si je voulais revaloriser comme ça, c'est dix milliards ! Je ne vais pas mettre dix milliards demain. C'est vos impôts ! Ou c'est le déficit, c'est la dette pour vos enfants. Donc c'est investir sur notre éducation, faut repenser la carrière. Cela veut dire qu'il faut qu'on arrive à ce que la carrière progresse davantage. Qu'on ait un vrai dialogue avec l'ensemble des enseignants et leurs représentants. Il faut dire comment on fait mieux progresser la carrière, comment on paie mieux ; comment du coup, parce qu'on paie mieux , peut-être on change aussi le temps de travail , la relation au travail. Et je pense que les enseignants de votre génération sont tout à fait prêts et ils le font d'ailleurs, bien souvent, hors du temps scolaire, d'accompagner les jeunes différemment, que ce soit valorisé, que cela puisse être demandé aux enseignants. Que le métier change ». 

Plus de deux ans ont passé depuis. Force est de constater que pas grand chose n'a changé en l'occurrence. Que cela revienne au moment de l'élection présidentielle et dans la perspective d'un nouveau quinquennat ne manque certes pas de signification ni d'enjeu.

Les enseignants du primaire pourront-ils dénouer le double piège dans lequel ils risquent d'être pris : la problématique du « travailler plus pour gagner plus » (qui ne peut les concerner que tout à fait à la marge) et celui, récurrent, d'être ''voués à se dévouer'' en bons petits soldats, en vénérés « hussards noirs de la République » ?

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