Blanquer:« le cours préparatoire est décisif!», ah bon?

C'est du moins ce qu'a asséné Jean-Michel la semaine dernière sur Europe1 – dans le style péremptoire qu'il affectionne- en défendant notamment les évaluations lancées dès cette année en début de CP : « l'objectif, c'est de dire à quel point cette année est décisive ». Et pourtant les grands mouvements réformateurs ont depuis la Libération mis en cause régulièrement la place du CP.

Cette place a d'ailleurs été assez ''flottante'' durant une bonne partie de la troisième République dans l'organigramme de l''Ecole primaire et dans ses Instructions. Le terme même de « cours préparatoire » atteste à l'évidence que cette classe n'a pas été conçue pour être centrale, ni même ''première'' (et encore moins ''décisive''), mais comme une ''préparation'' au début des ''choses sérieuses'' de l'enseignement élémentaire, avec d'abord ses ''cours élémentaires'' 1 et 2 (puis ses ''cours moyens'' 1 et 2, suivis alors du ''cours supérieur'').

Peu après la Libération, le célèbre Plan Langevin-Wallon de 1947 indique : « Cours préparatoire (six ans). C'est la première année de l'enseignement obligatoire. Elle est rattachée à l'école maternelle ». On notera qu'au moment de la rédaction du Plan, la Commission dite « Langevin-Wallon » a pour Président Henri Wallon et pour Vice-Président Henri Piéron, tous deux éminents psychologues de l'époque, spécialistes du ''développement de l'enfant''.

Vingt ans plus tard, en février 1967, le Bureau politique du Parti communiste français publie dans un numéro spécial de 110 pages de sa revue « L'Ecole et la Nation » des « propositions pour une réforme démocratique de l'enseignement ». C'est le ''plan d'éducation'' le plus complet et le plus circonstancié qui a été publié en France par un parti. Il y est dit que « de nombreuses raisons militent en faveur du rattachement des CP à l'école maternelle, comme le prévoyait le plan Langevin-Wallon. Bien que l'école maternelle ait sa fonction propre, distincte jusqu'à 6 ans de celle du cours préparatoire, le cours préparatoire sera le prolongement de son travail et les méthodes employées se grefferont étroitement sur cette préparation. Pour tous les enfants, qu'ils aient fréquenté ou non la maternelle, il paraît souhaitable que l'âge transitoire de 6 à 7 ans se passe dans le climat de l'école maternelle ».

Il faut attendre 1989 pour que la politique des ''cycles'' soit évoquée et commence à se mettre en œuvre, mettant en cause une nouvelle fois la place de l'année CP. Ce qui est remarquable, c'est que cela arrive en même temps que la question de l' « illettrisme » à l'Ecole, et comme élément de réponse à ce problème. La pièce maîtresse de ce tournant est le rapport ''Migeon'' (un recteur...). C’est à ce moment là que s’impose l’idée, comme il est dit dans le rapport, qu’au moins « 20% d’élèves ne savent pas lire en sixième ». Michel Migeon, ancien recteur de Lille, établit ce constat à partir de deux sources : une enquête de l’INRP et surtout une étude de la DEP .

Pour remédier à une situation perçue comme inquiétante, le recteur Migeon préconise dans son rapport un apprentissage continu de la lecture, de la maternelle au collège, rythmé en trois cycles de trois ans : la petite enfance (deux à cinq ans), les apprentissages premiers (cinq à huit ans) et les approfondissements (huit à onze ans). On peut constater - et c’est un signe de l’importance accordée au problème de la lecture (de l’ « illettrisme ») - que la structuration de l’école élémentaire en cycles tient là son origine.

Une telle organisation, selon le recteur Migeon, éviterait d’abandonner en route les élèves les moins rapides, à condition qu’il y ait une continuité des contenus et des démarches pédagogiques. Des liens étroits, en particulier, devraient exister au cycle des apprentissages premiers entre les maîtres de la grande section de maternelle, du cours préparatoire et du cours élémentaire première année. « Le  plus important est de peser sur la constitution d’équipes pédagogiques d’instituteurs expérimentés, pour mener à bien l’acquisition du premier niveau de lecture-écriture », souligne Michel Migeon, qui déplore que ces classes soient encore trop souvent confiées à des débutants.

Le ministre de l’Education nationale Lionel Jospin, à la suite de ce rapport, annonce en mars 1989 qu’il sera procédé, dès la rentrée suivante, à une évaluation des acquis des élèves de CE2 et de sixième, en français et en mathématiques. Des modules de formation continue seront mis au point pour les enseignants qui sont confrontés à des difficultés particulières d’apprentissage de la lecture. Des « missions lectures » permettront à des maîtres qualifiés d’apporter une aide à leurs collègues. Des missions mixtes d’inspection seront mises en place pour les écoles maternelles et élémentaires. Un peu plus tard, le Directeur des Ecoles Jean Ferrier sera le maître d’œuvre de la structuration de l’école primaire en cycles, décidée dès 1989 par Lionel Jospin.

De 1989 au décret de 2013: cycle 1 : école maternelle ; cycle 2: CP, CE1 ; cycle 3 : CE2, CM1, CM2.

La commission Thélot proposera en 2005 : cycle des apprentissages de base : GS, CP, CE1 (la scolarité obligatoire devant commencer à cinq ans, avec la Grande section de maternelle) ; cycle des approfondissements : CE2, CM1, CM2, sixième. Mais ce ne sera pas retenu par la loi d'orientation ''Fillon'' de 2005.

Décret de 2013 : cycle des apprentissages premiers (PS, MS, GS) ; cycle des apprentissages fondamentaux : CP, CE1, CE2 ; cycle des approfondissements : CM1, CM2, sixième.

Pour conclure, on dira que le nouveau ministre de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer s'avère être un homme non pas d'avant-garde mais d'avant-guerre (cf mon billet du 29 août dernier : « Finkielkraut : l'élitisme à contre-sens »)

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