L'école maternelle à la française en danger ?

Des « Assises de l'école maternelle » vont se tenir mardi et mercredi. Il s'agit, selon Jean-Michel Blanquer, de rien moins que de « penser l'école maternelle de demain ». Bigre ! "Lettre ouverte au Ministre de l'Education nationale"

Pour permettre de mieux savoir où nous devons aller, il est sans doute opportun de ne pas oublier d'où nous venons si nous voulons éviter les mésaventures voire les contrefaçons. Et cela d'autant plus que des tentatives en ce sens ont déjà eu lieu, ne serait-ce que sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy (auquel Jean-Michel Blanquer a participé à un haut rang durant sa deuxième moitié en tant que DGESCO). On se souvient sans doute de l'annonce faite dès le le 11 mai 2009 par la secrétaire d'Etat chargée de la Famille Nadine Morano : le lancement de l'expérimentation de « jardins d'éveil » destinés aux enfants de deux à trois ans, l'objectif étant de créer 200000 offres d'accueil à l'horizon 2012.

Avant « l'école maternelle » créée durant la période ''ferryste'', il y a avait eu des « salles d'asile » (pour la garde et la sauvegarde des jeunes enfants dont les mères n'étaient pas en état de s'occuper, notamment lorsqu'elles travaillaient à l'usine). Il est remarquable que tous les textes officiels concernant ces « salles d'asile » (de 1829 à 1881, date de leur transformation en « écoles maternelles ») ont toujours fixé l'âge réglementaire d'admission à deux ans (celui de l'âge maximum variant, lui, entre six et sept ans).

L'arrêté du 28 juillet 1882 (écrit sous l'influence décisive de Pauline Kergomard) signe la naissance de « l'école maternelle » française (une quasi exception dans le paysage européen) : « l'école maternelle n'est pas une école au sens ordinaire du mot : elle forme le passage de la famille à l'école ; elle garde la douceur affectueuse et indulgente de la famille, en même temps qu'elle initie au travail et à la régularité de l'école […]. Tous les exercices de l'école maternelle doivent aider au développement des diverses facultés de l'enfant sans fatigue, sans contrainte ; ils sont destinés à lui faire aimer l'école et à lui donner de bonne heure le goût du travail, en ne lui imposant jamais un genre de travail incompatible avec la faiblesse et la mobilité du premier âge ».

Le décret du 18 janvier 1887 précise que « dans les écoles maternelles, les enfants peuvent être admis dès l'âge de deux ans révolus et rester jusqu'à l'âge de six ou sept ans ». Il est indiqué que « les écoles maternelles sont des établissements de première éducation ». Il s'agit bien d'éducation et non d'instruction.

Pauline Kergomard mènera durant trente ans une lutte incessante pour que l'école maternelle ne soit pas envahie par des programmes scolaires, mais soit le lieu où le jeu est reconnu comme étant l'activité la plus formatrice pour de jeunes enfants. En corollaire, elle tentera de promouvoir une formation spécifique pour les enseignantes en maternelles, mais sans grand succès.

Si l'on juge par ce qu'en dit elle-même Pauline Kergomard, le bilan de cette orientation et de ces luttes persistantes n'a pas été pleinement satisfaisant, signe de difficultés récurrentes qui peuvent encore se poser aujourd'hui . « C'est là la grande faille de notre éducation maternelle : on y confond le développement intellectuel avec l'instruction » L'école maternelle doit être clairement une « école », mais une école clairement « spécifique ».

Les « Assises de l'école maternelle » de ce mois de mars 2018 se situent dans un contexte lui aussi bien spécifique (préoccupant voire inquiétant). La « note d'analyse » de France Stratégie qui est parue récemment propose « un nouvel âge pour la maternelle ». L'OCDE insiste depuis quelque temps déjà sur des « modèles intégrés à gouvernance unique » pour les 1-6 ans, ce qui conduirait ipso facto à la fin de l'école maternelle à la française. Par ailleurs, le « Réseau français des villes éducatrices » met en garde, car le ministre Jean-Michel Blanquer a laissé entendre que la scolarisation dès trois ans « pourrait ne pas être pertinente et donc revue à la baisse » alors qu'elle est l'une des réponses tout à fait possibles. Il ne faudrait donc pas que les « Assises de la maternelle » « servent  à justifier des suppressions de postes » dans l'Education nationale (et en premier lieu en maternelle, comme cela a déjà commencé: près d'un millier pour la entrée selon le SNUipp...) avec report de « cette responsabilité sur les collectivités (accueils petite enfance) »

C'est pourquoi je soutiens volontiers – comme il me l'a été demandé – l'initiative prise par des organisations d'adresser au ministre de l'Education nationale une « Lettre ouverte » qui se situe clairement dans la ligne historique de « l'école maternelle à la française » en veillant à son approfondissement, ses mises à jour et ses équilibres internes.

PS: on annonce que l'école maternelle devrait être obligatoire dès l'âge de 3 ans. Mais, depuis la loi Jules Ferry de 1882, ce n'est pas l'école qui est obligatoire depuis l'âge de 6 ans mais "l'instruction'' ( qui peut être donnée dans un établissement public ou privé, ou dans la famille).

« Monsieur le Ministre de l’Education nationale,

Des assises de l’école maternelle sont organisées. Sans doute s’agit-il de faire un état des lieux de l’existant et présenter les leviers d’amélioration. C’est pourquoi, nous, représentants des personnels, de parents et d’associations qui constituons la communauté éducative, devons participer à la réflexion. Nous avons une analyse et un projet pour l’école maternelle qui repose sur les réalités de terrain. L’école n’est pas un sujet qui doit être traité dans l’entre soi mais qui doit prendre en compte les approches plurielles et être mis en débat avec celles et ceux qui la font vivre.

Pour nous l’Ecole Maternelle, est une école à part entière, école première où l'on apprend ensemble !

L'école maternelle doit être une école bienveillante et exigeante. Souvent lieu de la première socialisation hors de la famille et lieu de la première rencontre des familles avec l'institution scolaire, elle est avant tout un milieu où l'on grandit en apprenant avec les autres.. Les apprentissages y sont multiples et complexes, permettant le développement de chaque enfant. Les enseignant.e.s, les ATSEM, les AESH et l’ensemble des interventions des personnels qualifiés et experts prennent en compte les multiples dimensions du développement de l'enfant et mettent en place des modalités spécifiques d'apprentissage. Les enseignant.e.s s'assurent de la construction des savoirs par une évaluation des acquisitions fondée sur une observation continue et attentive des réussites et des progrès de chaque élève. Le langage, dont la place essentielle a été réaffirmée dans le programme de 2015, est à la fois le produit et la source de ces apprentissages. C'est bien à l'école maternelle que les élèves sont amenés à construire un nouveau rapport au langage, pour communiquer mais aussi parler et penser le monde.

Les parents ne s'y trompent pas, ils manifestent à l'école maternelle soutien et confiance, et y scolarisent massivement leurs enfants. Entre la crèche et l'école élémentaire, l'école maternelle doit prendre toute sa place et défendre sa spécificité. Pour cela elle doit offrir un cadre sécurisant à tous les enfants, leur renvoyer un regard positif, créer les conditions d'une égalité d'accès au savoir, permettre l'activité intellectuelle grâce à l'action et au langage pour élaborer leur pensée. Le rôle de l’école maternelle est fondamental pour garantir la réussite de tous les élèves.

Tout au long du cycle 1, se construisent des savoirs être et savoir-faire essentiels pour un développement harmonieux de chaque enfant et de ses capacités à entrer dans les apprentissages de l’école maternelle et de la suite de leur scolarité. L’Ecole s’appuie sur le principe fondamental que tous les enfants sont capables d’apprendre et de progresser.

Des recherches nationales montrent la corrélation entre scolarisation précoce et réussite future. La scolarisation à 2 ans est un facteur de réussite notamment pour les enfants les plus éloignés de la culture scolaire. Mais cela suppose des adaptations matérielles et temporelles, des moyens et une pédagogie prenant en compte les besoins et le développement des très jeunes enfants. Les conditions d’accueil doivent donc répondre à ces exigences.

Gratuite, l'école maternelle bien que non obligatoire, exige une feuille de route ambitieuse. Elle a aussi besoin de stabilité pour confirmer son rôle essentiel dans la réussite de toutes et tous. Cela nécessite un investissement de l’Etat et des collectivités locales.

C'est en agissant sur les effectifs par classe, la formation de tous les personnels, l'aménagement des espaces et du temps, le maintien de contenus d'apprentissages exigeants dans tous les domaines, le développement de la relation aux familles, la présence effective des réseaux d'aide (RASED), la complémentarité des personnels que nous ferons grandir encore l'école maternelle.

C'est cette ambition partagée que nous souhaitons porter dans le cadre des assises de la maternelle.

Isabelle Racoffier, présidente de l’AGEEM

Liliana Moyano présidente de la FCPE

Isabelle Lardon, secrétaire et Jacques Bernardin, président du GFEN

Agnès Joyeux, membre du CA collégial de l'ICEM-pédagogie Freinet

Claire Le Calonnec, secrétaire générale d’Interco-CFDT

Stéphane Crochet, secrétaire général du SE-Unsa

Catherine Nave – Bekhti, secrétaire générale du Sgen-CFDT

Régis Metzger, Arnaud Malaisé, Francette Popineau secrétaires généraux du SNUipp-FSU

Didier Bourgoin, secrétaire général du Snuter-FSU

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