Blanquer, les violences scolaires et la pauvreté

Le Conseil des ministres de mercredi devait statuer sur les mesures à prendre contre les ''violences scolaires'', déjà différées en décembre dernier. Mais les désaccords, y compris dans la majorité, n'ont pas été surmontés, en particulier quant à la mesure envisagée de rétorsion sur les allocations familiales. Une mesure qui ne peut vraiment affecter que les ''pauvres''.

Et pourtant cela fait longtemps que l'on sait que la ''pauvreté'' n'est nullement centrale dans la problématique générale des violences scolaires. Le laisser accroire, d'une façon ou d'une autre, c'est participer au détournement politicien des préoccupations qui se sont fait jour lors de l'épisode ''pasdevagues'' de l'automne dernier.

Le 17 novembre 2018, le chef du gouvernement Edouard Philippe a chargé le député LREM Stéphane Testé d'une mission temporaire sur ''la protection de l'école'' dont la lettre de mission demande notamment des propositions sur "la responsabilisation des familles et l'accompagnement à la parentalité pour prévenir les violences, l'ensemble des comportements inadaptés ou encore l'absentéisme scolaire"

Et notre ministre actuel de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer en a remis une couche en proclamant 1e 10 janvier dernier qu'il fallait prendre des mesures comme celles de retraits d'allocations familiales pour "les parents complices d'une évolution violente" de leurs enfants, une formule qu'il a reprise et confirmée plus tard avec complaisance."Complices'', il faut oser ! Pauvre Blanquer!

Et cela d'autant plus qu'il est loin d'être évident qu'une éducation ad hoc voire une bonne intrégation scolaire soient des gages de non-violence scolaire. Loin s'en faut. On le sait notamment depuis l’étude de l’INSERM menée sous la direction de Marie Choquet en 2003 dans les collèges et lycées ( ''Violences des collégiens et lycéeens; constats et évolutions'', INSERM U472, à partir de l'enquête ESPAD 2003)

Les auteurs de l’enquête ont classé les élèves en quatre groupes pour ce qui concerne leurs niveaux scolaires : moins de 7, entre 8 et 11, entre 12 et 15, et enfin 16 ou plus. Et ils ont enregistré et classé leurs déclarations en matière de violence.

Pour les filles, le lien entre la note scolaire et le fait d’être auteur de violences scolaires existe certes nettement (sauf pour les violences verbales ) ; et il est inversement proportionnel. Plus les filles ont une note moyenne élevée, moins elles sont auteures de violences. Ainsi le fait de donner des coups varie de 16% (pour celles qui ont une note inférieure à 7) à 6% pour celles qui ont une note supérieure à 15) ; de voler de 14% à 2%, d’accomplir des actes racistes de 6% à 2%, et de faire du racket de 4% à 1%.

Pour les garçons, il existe certes également un lien statistique entre leur niveau scolaire et le fait d’être auteurs de violences scolaires . Mais ce lien est inversement proportionnel pour certaines violences seulement. Ainsi le fait de donner des coups varie de 40% (pour ceux qui ont une note moyenne inférieure à 7 ) à 25% ( pour ceux qui ont une note supérieure à 15 ), et celui d’être auteur de vols de 23% à 7%. Toutefois, les relations statistiques sont nettement plus complexes voire surprenantes pour d’autres types de violences. Ainsi les élèves ayant moins de 7 sont bien ceux qui sont le plus auteurs de racket ou d’actes racistes (à hauteur respectivement de 7% et 8%), mais les élèves qui ont une moyenne supérieure à 15 sont plus souvent auteurs de racket ou d’actes racistes que ceux qui ont une note moyenne entre 12 et 15 (respectivement 3% contre 2%, et 6% contre 4%)…

Enfin et surtout, en tout état de cause, il ne faudrait pas fermer les yeux sur le fait trop souvent négligé que, même dans les cas où il est établi que les mauvais élèves sont statistiquement plus violents que les autres élèves, ils n’ont pas pour autant le monopole de ces violences : des pourcentages significatifs de bons élèves y prennent également leur part, parfois loin d’être négligeable…

Comme il a été rappelé à plusieurs reprises dans des billets précédents au fil des années (et même si cela ne constitue pas une panacée) le plus important est de tenter d'en finir pour l'essentiel avec ce qui est trop souvent le cas dans nos établissements: le renvoi réciproque des responsabilités entre les enseignants et leur hiérarchie ou administration, ou bien encore vers un ''extérieur'' (même si cela peut avoir sa part de réalité).

Les succès les plus probants de la lutte pour réduire l’ampleur et l’intensité des violences scolaires passent en effet par certaines mises en œuvre collectives, par le collectif. De nombreux travaux de chercheurs américains le montrent sans appel, en particulier ceux de l’équipe de Denise C. Gottfredson, qui a mené une enquête de victimation et climat scolaire sur un échantillon de plus de deux cents établissements. Cette recherche a établi que les facteurs les plus explicatifs de l’augmentation de la victimation sont l’instabilité de l’équipe enseignante (‘’teachers turnover’’) et le manque de clarté et l’injustice dans l’application des règles (‘’fairness’’, ‘’clarity’’), même si des facteurs exogènes au fonctionnement des établissements (tels, en particulier, que la concentration des désavantages) peuvent également jouer leur rôle en l’occurrence. « Les écoles dans lesquelles le corps enseignant et l’administration communiquent et travaillent ensemble pour planifier le changement et résoudre les problèmes possèdent un meilleur moral des enseignants et pâtissent de moins de désordre. Les écoles dans lesquelles les élèves perçoivent des règles claires, des structures valorisantes et des sanctions sans ambiguïtés souffrent également de moins de désordre »

Certes, ce n'est pas très facile à mettre en oeuvre. Alors on ne sera pas autrement surpris que la tentation de la facilité (pour l'essentiel inefficace) soit forte. Elle préside semble-t-il aux principaux axes annoncés pour le moment. L'option fondamentale qui se dégage est en effet celle de ''l'externalisation'' du problème des violences scolaires. Elles viendraient pour l'essentiel de l'extérieur de l'Ecole et devraient être traitées à l'extérieur. D'où les trois axes principaux des problèmes et solutions mis sur le devant de la scène: "la sécurisation aux abords des établissements''; l'exfiltration des élèves qui posent le plus de problèmes via le développement de ''structures spécifiques''; l'''aide à la parentalité''...

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