claude lelièvre
Historien de l'éducation
Abonné·e de Mediapart

753 Billets

1 Éditions

Billet de blog 29 août 2016

claude lelièvre
Historien de l'éducation
Abonné·e de Mediapart

Fillon, histrion de l'illusion? Une proposition «historique»...

Hier, François Fillon a annoncé urbi et orbi qu'il fera « réécrire les programmes d'histoire » s'il est « élu président de la République ». Et il a longuement détaillé cette proposition "historique", susceptible de frapper les esprits dans le contexte actuel "identitaire'', et d'être d'un certain secours pour revenir sur ses rivaux dans la primaire de droite.

claude lelièvre
Historien de l'éducation
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Pour « retrouver la confiance dans notre patrie », le candidat actuellement distancé à la primaire (même par un Bruno Le Maire...) propose surtout de « revoir l'enseignement de l'Histoire à l'école primaire ». Et cela afin que les maîtres ne soient « plus obligés d'apprendre aux enfants à comprendre que le passé est source d'interrogations » (sic). « Faire douter de notre Histoire : cette instruction est honteuse » a-t-il asséné. Bigre !

Eh oui, nous en sommes là avec un ex-ministre de l'Education nationale (et ex-premier ministre au moment où les nouveaux programmes du primaire ont été redéfinis en 2008 par le ministre de l'Education nationale Xavier Darcos) .

Peut-être François Fillon pense-t-il se situer ainsi dans la filiation d'Ernest Lavisse (l'auteur des ''petits Lavisse'', les manuels d'Histoire de France les plus célèbres sous la troisième République). « Il y a dans le passé le plus lointain une poésie qu'il faut verser dans les jeunes âmes pour y fortifier le sentiment patriotique. Faisons-leur aimer nos ancêtres gaulois et les forêts des druides, Charles Martel à Poitiers, Roland à Roncevaux, Godefroi de Bouillon à Jérusalem, Jeanne d'Arc, Bayard, tous nos héros du passé, même enveloppés de légendes ; car c'est un malheur que nos légendes s'oublient, que nous n'ayons plus de contes du foyer. Et puisque la religion ne sait plus avoir prise sur les âmes ; puisque le paysan n'est plus guère occupé que de la matière et passionné que pour des intérêts, cherchons dans l'âme des enfants l’étincelle divine ; animons cette étincelle de notre souffle, et qu'elle échauffe ces âmes réservées à de grands devoirs. Les devoirs, il sera d'autant plus aisé de les faire comprendre que l'imagination des élèves, charmée par des peintures et par des récits, rendra leur raison enfantine plus attentive et plus docile » (article « Histoire » signé Lavisse dans le « Nouveau dictionnaire de pédagogie » - 1911 - dirigé par Ferdinand Buisson).

Toujours est-il que François Fillon a mis en avant, dans son discours de rentrée qu'il demanderait « à trois académiciens de s'entourer des meilleurs avis pour réécrire les programmes d'histoire avec l'idée de la concevoir comme récit national. Car le récit national, c'est une Histoire faite d'hommes et de femmes, de symboles, de lieux, de monuments, d'événements qui trouvent un sens et une signification dans l'édification progressive de la civilisation singulière de la France »

« L'édification progressive de la civilisation singulière de la France ». Peut-être que François Fillon ne le sait pas. Mais, là, il n'y a plus filiation d'aucune sorte avec Lavisse (et les principaux idéologues de la troisième République).

Ils pensent, eux, non pas qu'il y aurait une « civilisation singulière de la France », mais que la particularité de la France est d'être à l'avant garde de ''la'' civilisation. « La révolution a mis dans les âmes françaises l'amour de la justice, de l'égalité, de la liberté. Nos pères ont pensé que la France allait délivrer tous les peuples des maux dont ils souffraient. Ils étaient fiers d'être un grand peuple qui doit montrer le chemin aux autres peuples » (Préface de Lavisse à son manuel d' « Histoire de France pour le cours moyen », 1912).

Dans son article du « Dictionnaire pédagogique » Lavisse fustige explicitement « le  faux patriotisme ». « Le patriotisme a besoin d'être cultivé, nous entendons le vrai patriotisme, très rare, hélas ! dans notre pays. Nous avons connu un faux patriotisme, celui de Français fiers de la naturelle beauté de cette France que la nature a parée de tous ses dons, au premier rang desquels est l'intelligence. Pour l'étranger, ils n'avaient que du mépris. C'était une vanité frivole et, nous l'avons bien vu, hélas! fragile. Elle s'est effondrée dans nos désastres »

Pour ces idéologues républicains, la France a pour particularité d'être à la tête du déploiement de l'universel (et surtout pas de relever d' « une civilisation particulière » : on voit l'abaissement inclus dans la proposition de François Fillon). Comme l'a très bien dit l'historienne Mona Ozouf : « ce patriotisme comporte sa nuance spécifique : naître français, c'est trouver dans son berceau une histoire miraculeusement pédagogique ; c'est l'assurance d'être nourri par l'institutrice des nations ; c'est avoir pour patrie la liberté, la justice, la tolérance. La nation dont les petits Français héritent est aussi celle qu'ils élisent dans le'' plébiscite de tous les jours'' dont parlait Renan. Aucun intervalle entre la nation empirique et la nation rationnelle dans une identification tranquille de la France à l'Universel démocratique » ( in « Le débat'', n° 34, mars 1985).

Bon, nous avons appris depuis pas mal de temps à mettre en doute cette « identification tranquille » (et nous avons actuellement notre compte de ''piqûres de rappel'' à ce sujet.. ). Mais ce n'est pas une raison (bien au contraire) pour aller dans le sens de l'abaissement (ou de l'affaissement) proposé. .

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Annie Ernaux, une œuvre intime et percutante
Annie Ernaux vient de se voir décerner le prix Nobel de littérature, et il y a de quoi se réjouir. Mais que vient dire cette récompense d’une écrivaine qui déclare : « Ce que je veux détruire, c’est aussi la littérature » ?
par Lise Wajeman
Journal — International
Lev Ponomarev : « La folie de Poutine progresse à mesure qu’il perd, puisqu’il ne sait pas perdre »
Lev Ponomarev, opposant à Vladimir Poutine, est un défenseur des droits, en exil pour avoir protesté contre l’invasion de l’Ukraine. Il dresse le tableau d’une Russie aussi accablée qu’accablante. Et raconte son expérience de demandeur d’asile en France.
par Antoine Perraud
Journal — Migrations
En France, « rien n’a été prévu » pour accueillir les exilés russes
Depuis le début de la guerre d’invasion russe en Ukraine, des centaines de Russes sont venus chercher refuge en France. Confrontés à un manque criant de politique d’accueil et à des obstacles en tout genre, ils ont surtout trouvé de l’aide auprès de réseaux d’entraide.
par Nejma Brahim
Journal
Pétrole : le cartel des pays producteurs ajoute sa pierre à la récession mondiale
En décidant de réduire massivement sa production pétrolière, l’Opep+e cartel des pays producteurs prend le risque de précipiter une crise mondiale. Maître du jeu dans l’organisation, l’Arabie saoudite est désormais totalement ralliée à la Russie. L’Occident n’a jamais été aussi isolé.
par Martine Orange

La sélection du Club

Billet de blog
Transition écologique ou rupture sociétale ?
La crise actuelle peut-elle se résoudre avec une transition vers un mode de fonctionnement meilleur ou par une rupture ? La première option tend à parier sur la technologie salvatrice quand la seconde met la politique et ses contraintes au premier plan.
par Gilles Rotillon
Billet de blog
Reprendre la main pour financer la bifurcation sociale et écologique
Attac publie ce jour une note intitulée « Reprendre la main pour financer la bifurcation sociale et écologique ». Avec pour objectif principal de mettre en débat des pistes de réflexion et des propositions pour assurer, d’une part, une véritable justice fiscale, sociale et écologique et, d’autre part, une réorientation du système financier.
par Attac
Billet de blog
Doudoune, col roulé et sèche-linge : la sobriété pour les Nuls
Quand les leaders de Macronie expliquent aux Français comment ils s'appliquent à eux-mêmes les injonctions de sobriété énergétique, on se prend à hésiter entre rire et saine colère.
par ugictcgt
Billet de blog
Leur sobriété et la nôtre
[Rediffusion] Catherine MacGregor, Jean-Bernard Lévy, et Patrick Pouyanné, directrice et directeurs de Engie, EDF et TotalEnergies, ont appelé dans le JDD à la sobriété. En réponse, des professionnel·les et ingénieur·es travaillant dans l'énergie dénoncent l'hypocrisie d'un appel à l'effort par des groupes qui portent une responsabilité historique dans le réchauffement climatique. Un mea culpa eût été bienvenu, mais « difficile de demander pardon pour des erreurs dans lesquelles on continue de foncer tête baissée. »
par Les invités de Mediapart