Adèle Haenel par son courage, par sa force, domine le débat

J'ai 77 ans, j'ai subi un viol à 35 ans ; je n'ai pas participé au mouvement «Me too» ; je viens d'entendre et de regarder Adèle Haenel témoigner. Oui, il fallait autre chose, une Adèle, et sa grande émotion vraiment partagée. Nous sommes elle, elle est nous, nous toutes !

Que faire, comment faire en 1975 ? la gendarmerie d'un petit village, seul recours...

Mon mari était médecin. Il m'a entourée, encouragée à porter plainte, il a assisté et participé à toutes les démarches. 

Les gendarmes en sa présence ont mesuré leurs propos : il les a recadrés ; il était plus qu'évident que je n'étais pas prise au sérieux. 

Etre jolie est un motif de condamnation supplémentaire. Alors, ces sourires en coin, ces airs méprisants !

Y a-t-il eu de réelles recherches d'un coupable ? La moto étai une Honda, mais le numéro d'immatriculation était masqué ; c'était tout ce que pouvais leur dire. Homme jeune, yeux bleus, armé, qui,  lorsque je lui ai demandé : « pourquoi ? pourquoi moi ? », m'a répondu : « parce que je te trouve belle, parce que ça me plaît ».

Les mois ont passé. Pas de nouvelles, aucune nouvelle, affaire classée !

J'ai rencontré un psychiatre, une fois, une seule, le lendemain, encore incapable de parler, de dire... à cet homme de 50 à 60 ans, encore plus mal à l'aise que moi ; et puis, plus rien, livrée à mes peurs, à mes démons.

En 1975, personne, ni les policiers, ni les gendarmes, n'était formé pour apporter un secours, une aide, ni les médecins, ni même les psychiatres.

A nos enfants, une fille de 12 ans et deux jeunes garçons de 9 et 4 ans, nous n'avons rien dit. 

Et moi, mutique, murée dans ma terreur que cet homme revienne dans cette rue où notre maison était l'unique maison, j'avais choisi, pour « survivre» tant bien que mal, de porter à la taille une ceinture munie d'un holster dans lequel se trouvait un 6,35 armé, héritage d'un oncle disparu ; je ne fus plus qu'une ombre, sans cesse aux aguets, une présence muette pour mes enfants : ma fille a quitté la maison à 15 ans. Terrible adolescence !

Alors, j'ai tenté de me reconstruire, repris des études. J'ai été encore plus absente pour mes garçons. Puis, j'ai compris que travailler ne changerait rien, n'aboutirait à rien, que j'étais mauvaise mère, coupable, et qu'il fallait que je meure : je ne sais comment ni pourquoi les doses létales que j'ai absorbées n'ont pas entraîné la mort. Peut-être la course folle de mon mari jusqu'au service de réanimation. Mais, 6 mois plus tard, Antoine, 18 ans, se suicidait d'une balle dans la bouche. 

Maintenant, à 77 ans, je suis veuve depuis 8 ans, après quelque 12 années plus douces, malgré sa maladie, nous nous sommes retrouvés, encore aimés, entourés de nos enfants et de 6 petits enfants. 

Nous avions compris que le silence est mortel, mais je n'ai jamais cessé de me sentir coupable de la mort de ce fils, qui a souffert plus que moi.  

Oui, Adèle a raison, il faut aider tous ces hommes, il faut qu'ils comprennent à quel point ils détruisent ces vies en niant leurs terribles actes. 

Il faut qu'ils parlent : il est impossible qu'ils puissent continuer à se taire. Comment peuvent-ils ne pas souffrir du mal qu'is font ? 

 

 

  

 

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