Congrès de Versailles : le discours de Hollande est une trahison sémantique de nos valeurs démocratiques

Le discours manichéen et vengeur de François Hollande relève davantage d’un mauvais scénario hollywoodien que d’une démocratie éclairée. Dans la posture du chef de guerre, le président utilise une communication offensive et émotionnelle qui manipule des Français aux « oreilles de bois ». Ils méritent pourtant mieux.

Les Français ferment les yeux. A l’exception de quelques francs-tireurs, les parlementaires, pour une fois tous présents dans l’hémicycle (versaillais), moutonnent. Au nom de l’unité nationale, les journalistes se sont tus. Dans Le Monde du 18 novembre, David Revault d’Allonnes a osé au sujet de ce discours un timide euphémisme : « surprenante formule ». Sans aller plus loin.

Car pour entendre la critique, il faut sortir de nos frontières. « A mots couverts, le président du conseil [Matteo Renzi] reproche à la France sa précipitation » raconte Le Monde. Cité par Courrier International, le journal québécois Le Devoir regrette que Hollande « enveloppe la France, à la vitesse de l’éclair, dans une rhétorique guerrière et sécuritaire ».

Une trahison sémantique des valeurs de la France

Au bas mot, la rhétorique de François Hollande au Congrès de Versailles a été « surprenante ». Plus certainement, son discours s’est révélé choquant, incompatible avec la lettre et l’esprit de notre démocratie. Son discours est une trahison sémantique des valeurs et de l’essence de la France. Le président s’est permis d’ajouter à la sidération émotionnelle dont nous avons été victimes le vendredi 13 novembre, une sidération intellectuelle et politique. Son objectif ? Nous désarmer définitivement, désactiver ce qu’il nous reste d’esprit critique pour obtenir approbation et suivisme.

Relevé des termes du discours

« Les commanditaires des attentats de Paris doivent savoir que leurs crimes renforcent encore notre détermination à les détruire ». « Il ne s’agit donc pas de contenir, mais de détruire cette organisation » [Daech]. « La Syrie est devenue la plus grande fabrique de terroristes que le monde ait connu ». « Aujourd’hui, il faut plus de frappes – nous en faisons ». « D’ici là, la France intensifiera ses opérations en Syrie. Hier soir, j’ai donné l’ordre à dix chasseurs-bombardiers français de larguer leurs bombes sur le fief de Daech à Raqqa. Ils ont détruit un centre de commandement et un camp d’entraînement. J’adresse toutes mes félicitations aux pilotes français qui ont réussi cette mission. Je remercie également nos alliés américains, qui ont utilement prêté leur concours à cette opération. Et je l’annonce ici devant le Congrès : nous poursuivrons ces frappes au cours des semaines à venir. Le porte-avion Charles de Gaulle appareillera jeudi pour se rendre en Méditerranée orientale, ce qui triplera nos capacités d’action. Et il n’y aura dans cette action aucun répit et aucune trêve. » « Face aux actes de guerre qui ont été commis sur notre sol, nous devons être impitoyables ». « Les barbares qui l’attaquent [la France] voudraient la défigurer ? » « Vous êtes les représentants d’un peuple libre qui est invincible quand il est uni et rassemblé ». « […] permettre [à la République] d’éradiquer dans le respect de nos valeurs le terrorisme ».

Dans le dernier paragraphe du discours, une litanie au lyrisme guerrier, utilisant la technique publicitaire de la répétition, réitère quatre fois : « Nous éradiquerons le terrorisme », avant de conclure, en une sorte de bouquet final : « Le terrorisme ne détruira pas la République car c’est la République qui le détruira ». Une formule qui ne manquera pas de gagner sa parodie sur Twitter. @LaurentChemla écrit le 16 novembre : « Le terrorisme ne détruira pas la République car c’est la République qui s’autodétruira ». Et pour cause… 

Mauvais pitch hollywoodien

De manière « surprenante », pour reprendre le qualificatif du journaliste du Monde, notre République démocratique n’a pas vocation à construire mais à « détruire », « éradiquer », « frapper », « larguer des bombes », sans « aucun répit et aucune trêve », de manière « impitoyable », contre des « barbares » car nous sommes « invincibles ». Autrement dit, François Hollande a assené au peuple français le vocabulaire primaire et la logique binaire d’un mauvais scénario hollywoodien, quelque part entre Star Wars et un western « Impitoyable » avec Clint Eastwood. Forcément, le peuple français n’en est pas sorti grandi mais groggy. « Impitoyable » est un mot qui renvoie davantage à l’idéologie djihadiste de l’EI qu’à notre culture et à nos valeurs démocratiques. Cette technique de lavage de cerveau n’est pas non plus sans point commun avec les méthodes de Daech.

En prononçant un tel discours, trois jours seulement après les attentats, à qui Hollande parle-t-il ? A un peuple de spectateurs passifs, conditionnés par la télévision, les jeux vidéos et les clichés cinématographiques. Pas à une nation de citoyens responsables, co-décisionnaires de l’avenir du pays, à qui il doit rendre des comptes et proposer une vraie réflexion.

Bienvenue dans un monde manichéen : refus de la réalité, déni de la complexité du monde

Aujourd’hui soumise au temps médiatique et aux calculs politiciens, la parole politique joue sur l’émotion au lieu de solliciter notre raison, analyse l’émission l’Atelier du pouvoir consacrée au discrédit de la parole politique. L’objectif est de frapper fort les esprits, d’avoir un impact, de toucher immédiatement l’opinion, plutôt que d’apporter une vision de long terme et un projet de société.

D’où des raisonnements binaires, des postures de chef de guerre, des logiques primaires de vengeance et de représailles, plutôt que la volonté de prendre acte de la complexité du monde et de trouver, à froid, les solutions adéquates. Le problème de ces manœuvres politiciennes, c’est qu’elles fonctionnent : il suffit de constater la remontée récente de Hollande et de Valls dans les sondages de popularité. En plus d’être des veaux, comme l’aurait dit le général de Gaulle, les Français, exposés à la langue de bois, auraient développé « une oreille de bois », selon le sociologue Denis Muzet. Pour déboucher ces oreilles de bois, il s’agit d’ouvrir les yeux sur ce que cache vraiment la communication de « l’état-major » de Hollande.

« Opération Restore Hollande »

Dans son livre publié début novembre, « Les guerres du président », David Revault d’Allonnes nous déniaise, nous citoyens, au sujet de la communication de « guerre » du président appliquée au Mali :

« Le président, déjà contesté et attaqué de toutes parts, a bien sûr compris tout le bénéfice politique qu’il y aurait à s’installer le plus durablement possible dans la posture du chef des armées, position consensuelle et régalienne qu’il n’avait jusqu’ici pas réussi à occuper. [...] Ses consignes : « Montrer que nous avançons, que l’action se déroule comme prévu » ; « éviter les détails pouvant brouiller le message principal »  ; « ne pas faire état des objectifs militaires » ; « souligner que nous ne sommes pas seuls au Mali, que nous sommes les premiers ». […] Sacha Mandel, le conseiller en communication de Le Drian, venu de l’agence Havas, résume le discours sur l’opération Serval : « “Guerre”, ça situait le niveau d’enjeu, ça mettait en tension l’opinion et ça prévenait qu’on allait avoir des morts. C’était une façon de toucher le cortex plus vite, de frapper l’opinion. La vraie innovation, c’est qu’on a utilisé le mot “guerre” pour la première fois en France depuis la guerre d’Algérie. C’est la guerre décomplexée. »

Après la gauche décomplexée, la guerre décomplexée… Sur le fond, le discours manichéen du Congrès de Versailles résiste mal à la complexité et finit par être ambigu, voire confus. Nos « ennemis » seraient des « barbares » qui voudraient « défigurer » la France ? Etymologiquement, le « barbare » est l’étranger, celui qui est peu, ou pas, civilisé. A ce propos, Hollande précise que « nous ne sommes pas engagés dans une guerre de civilisation, parce que ces assassins n’en représentent aucune ». Le barbare c’est l’Autre, irréductiblement autre. Tout nous oppose. Pourtant, Hollande ajoute : « ce sont des Français qui ont tué vendredi d’autres Français. » Finalement, ces « barbares » ne seraient-ils pas plutôt un autre nous-mêmes ? Le résultat du fiasco américain en Irak, de l’intervention de l’OTAN en Libye emmenée par la France ? L’enfant monstrueux de ces opérations militaires extérieures que le gouvernement français mène sans feuille de route de long terme, ni plan de reconstruction de l’état, ni réelle information de sa nation ? Ne serait-ce pas également, sur le plan intérieur, le symptôme d’une intégration française en panne ?

Le président le plus belliciste de la Ve République

A ce jour, les dirigeants allemands, notamment Angela Merkel et le ministre Sigmar Gabriel (SPD), goûtent peu la rhétorique guerrière du président français car ils ont « la conviction qu’aucune intervention militaire ne résout à elle seule un conflit. La situation de la Libye et de l’Afghanistan le prouve », rappelle Le Monde dans un article du 19 novembre. Le même article ajoute que, également prudente, « l’Italie estime que la France est la première responsable du chaos post-Kadhafi ». Les Français n’en ont sans doute pas conscience, mais François Hollande est « le plus belliciste des présidents de la Ve République », analyse Christophe Ayad. Une réalité que critique très justement Thomas Cantaloube dans un article paru au lendemain des attentats dans Mediapart :

« Depuis 2011, Paris a lancé quatre opérations extérieures (Opex dans le langage militaro-politique) : Libye, Mali, Centrafrique et Irak, étendue plus tard à la Syrie. Dans le même temps, elle en bouclait une autre (Afghanistan) que l’on peut difficilement qualifier de succès, et transformait celle au Mali en opération régionale de grande ampleur (Barkhane). Chacune possède sa spécificité et ses justifications propres ; et l’on peut très bien estimer que certaines étaient nécessaires et pas d’autres. Mais le fait est que la France est en guerre depuis quatre ans, de manière continue.
Le problème est que ce sont des guerres qui ne disent pas leur nom et qui demeurent entourées d’une brume opaque. Où sont les communications quotidiennes des généraux sur le nombre de sorties de l’aviation, le bilan des frappes ? Où est le rappel régulier du nombre de soldats morts ? Où sont les réflexions stratégiques des think tanks militaires sur les sorties de conflit ? Et, peut-être plus important, où sont les débats parlementaires autres que purement formels, l’information régulière des élus, les commissions d’enquête sur les bombardements de civils en Libye ou les viols d’enfants en Centrafrique ?Ces quatre Opex ont été conçues comme des missions militaires à l’ancienne (on se projette, on tape, on se retire, veni, vidi, vici). Sauf que les exemples de la Somalie et de l’ex-Yougoslavie dans les années 1990, de l’Irak et de l’Afghanistan dans les années 2000 ont montré que le monde ne fonctionnait plus ainsi. Tous les experts le disent depuis plus de vingt ans : les interventions armées dans des États fragiles, c’est-à-dire une bonne moitié de la planète aujourd’hui, ne font qu’aggraver leur situation, à moins d’être accompagnées d’un appareillage extrêmement solide et coûteux de « nation building » (reconstruction de l’État). […] Quatre années de guerres qui ne disent pas leurs noms ; la soumission des élus à l’opacité militaire ; une politique de com’ qui a remplacé la réflexion stratégique ; la primauté du court terme sur le long terme ; un discours martial qui n’est pas à la hauteur de ses réalisations ; des alliances hypocrites avec des régimes qui écrasent leurs peuples… On a le sentiment que la France de Hollande et Sarkozy ressemble aux États-Unis des dernières décennies, mais sans les moyens de l’hyperpuissance américaine. »

Eradiquer le terrorisme ? Cela risque donc d’être difficile au vu de la diplomatie économique de la France qui baise la main du Qatar et de l’Arabie Saoudite. Cela risque d’être contradictoire au vu des opérations militaires extérieures hasardeuses engagées depuis 2011. Interviewé dans Le Monde du 21 novembre, le premier ministre algérien, Abdelmalek Sellal, déclare : « Qu’on le veuille ou non, ce qui s’est passé en Irak, en Syrie, en Afghanistan ou en Libye a contribué à cette flambée de terrorisme. » Il appelle de ses vœux la mise en place d’un gouvernement de transition en Libye appuyé sur une force internationale « pour stabiliser le pays, sinon c’est un autre Daech qui sera aux portes de l’Europe ».

Dès lors, pourquoi François Hollande se félicite-t-il dans son discours de Versailles de larguer des bombes sur la Syrie, en représailles ? Surtout lorsque l’on sait que ces bombardements entraînent des pertes civiles innocentes dont nous ne sommes pas, Français, informés ? Dans un débat vidéo de Mediapart post-attentats, la chercheuse et spécialiste de l’Irak Myriam Benraad est formelle : « Nous sommes dans une impasse militariste : oui les bombardements feront des morts civils, les bombardements ne régleront pas le problème, Daech n’étant qu’un symptôme d’un mal plus profond. […] Au niveau militaire et stratégique, il faut une vraie réflexion qui se renouvelle, car on est complètement à côté de la plaque quand on parle de Daech ». Comment « éradiquer le terrorisme », c’est-à-dire étymologiquement l’éliminer « à la racine », en s’entêtant à employer des stratégies contre-productives qui ont prouvé leur échec et montré leurs effets pervers ? 

Edgar Morin le rappelle ici : « Nous utilisons aussi, à notre mode occidental, tueries et terreur : ce que frappent drones et bombardiers sont principalement non des militaires, mais des populations civiles. » Un constat validé par le politologue Pierre Hassner qui caractérise « la violence politique de ce début de siècle par l’opposition de deux figures emblématiques qui sont l’inverse l’une de l’autre : le pilote de drone armé et l’auteur d’un attentat suicide. » Laquelle est la plus barbare ?

Au final, Hollande est en campagne permanente. En campagne électorale, puis en campagne militaire, pour servir sa future campagne électorale… mais jamais il ne donne l’impression ni la preuve d’exercer son mandat de manière efficace ni de remplir sa fonction de Président comme il le devrait.

N'oublions pas que Versailles, c’est aussi le traité de Versailles de 1919, la mémoire à vif d’une Première Guerre mondiale dont la blessure mal refermée a mené à la Seconde. Dans ce lieu, le président devrait se rappeler, plus qu’ailleurs, des désastres séculaires provoqués par la guerre.

Les mots sont un horizon d'attente. Ils disent qui nous sommes. 

Le discours de Hollande contient donc en lui les germes de son propre échec. Il ne dépasse pas les antagonismes, il ne résout pas, il écrase. Contrairement à ce qu’il veut faire croire, il utilise en maints endroits le même registre rhétorique que l’EI, non seulement guerrier mais apocalyptique et nihiliste. « Détruire », dit-il. Opposer aux « barbares » des méthodes de barbares est sans issue. Comment adhérer à ce projet ?

Le 21 novembre dans Le Monde, Bertrand Badie interroge : « Les cannonières d’hier vont-elles régler les « nouveaux conflits » d’aujourd’hui ? Y a-t-il un seul exemple probant de telles prouesses ? Les puissances gagnent-elles encore les « guerres » d’aujourd’hui ? Et si on revenait aux vraies causes pour trouver les vrais remèdes ? »

Pour mieux combattre l’ennemi, il faut s’ancrer dans nos valeurs et savoir qui l’on est. Car les mots sont un horizon d’attente. Ils disent qui nous sommes et quel est notre projet. Edgar Morin parle de « gagner la paix au Moyen-Orient ». Mettre fin, solutionner, construire, « gagner la paix », sont des mots d’ordre plus démocratiques et féconds que les illusoires et trompeurs « détruire » ou « éradiquer »…  

Parfaire la démocratie

En France, qui décide de la guerre ou des opérations extérieures ? Un président qui ne respecte pas son programme de 2012, qui n’est donc pas représentatif du peuple qui l’a élu en ce sens. Qui vote et approuve la guerre ? Une Assemblée de parlementaires qui, au quotidien, joue davantage (ou est forcée de jouer) le jeu partisan de la politique politicienne plutôt que celui de l’intérêt général de la France et des Français. Difficile pour les parlementaires, même « frondeurs », d’être aujourd’hui autre chose que « la voix de son maître ».

A l’heure où une révision constitutionnelle est en cours, il est urgent d’impliquer davantage les citoyens dans les décisions graves tels que les conflits armés, et de leur rendre des comptes autres que ceux biaisés par la communication. Dans l’émission L’Atelier du Pouvoir, Thomas Wieder demandait à Dominique Rousseau, professeur de droit constitutionnel à Paris I, quelle révision constitutionnelle est nécessaire aujourd’hui à l’amélioration de notre système politique :

« A mon avis, il faudrait réviser la constitution sur tout ce qui aujourd’hui dans la France moderne représente le contre-pouvoir. Je pense qu’aujourd’hui, si on reprend Montesquieu, « faculté de statuer, faculté d’empêcher », il y a, qu’on le veuille ou non, une alliance entre l’exécutif et le législatif. Il faut donc inventer des institutions qui contrôlent ce bloc législatif/exécutif. Et par conséquent profondément réformer le Conseil constitutionnel, augmenter son nombre, supprimer les anciens président de la République membres de droit, réformer sa procédure. Il faut également créer un statut constitutionnel du lanceur d’alerte civique, dans la mesure où tous les problèmes politiques aujourd’hui viennent des citoyens qui, dans l’exercice de leur métier, apprenant tel ou tel dysfonctionnement, le portent sur la place publique et obligent la classe politique qui s’occupe d’autre chose à se saisir de ces problèmes. Il faut donc qu’il y ait une reconnaissance de la société civile, des institutions nouvelles permettant aux citoyens de mieux contrôler l’exercice du pouvoir politique. »

Les Français ont aux yeux du monde une tradition de peuple éclairé qu’ils ne doivent pas perdre. C'est l'un des derniers vecteurs de notre rayonnement, c'est aussi notre identité. Que ce ne soit pas l'opportunisme, mais les convictions qui nous guident. Il serait temps que notre politique, intérieure et extérieure, soit la digne descendante de ces Lumières qui nous caractérisent.

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