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Billet de blog 14 juil. 2022

La tête dans les étoiles : de l'art de regarder ailleurs

Pour atteindre la neutralité carbone d'ici 2030 et espérer maintenir la planète sous la barre des +2°C, de nombreuses villes se sont engagées à réduire leurs émissions de GES. Toutes insistent sur l'urgence d'agir au plus vite. Pourtant, toutes organisent un feu d'artifice cette année.

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Construire une commune neutre en carbone est un objectif affiché par de nombreuses municipalités. Figurent bien sûr parmi elles, les grandes villes écologistes et les lauréates du label européen « 100 villes neutres en carbone d'ici 2030 » : Strasbourg, Bordeaux, Besançon, Nantes, Annecy, Grenoble, Paris et Marseille, pour n'en citer que quelques-unes.

Ces villes ont néanmoins décidé de retarder encore la transition écologique prônée en organisant, comme d'habitude, leur « traditionnel » feu d'artifice du 14 juillet.

Outre le coût exorbitant de l'événement (de 3 000 à 100 000€ selon les communes), il faut aussi tenir compte de l'impact environnemental non négligeable de ces explosions festives.

Les feux d'artifices polluent davantage que la circulation automobile.

Il est quelque peu surprenant que des villes qui s'engagent à réduire le trafic automobile et la pollution atmosphérique liée aux véhicules jugent tout à fait convenable d'envoyer par plaisir des bombes chimiques au-dessus de leur territoire.

Les feux d'artifices proposés dans les grandes villes impliquent la combustion de deux à trois tonnes de poudre noire et projettent chacun dans l'atmosphère environ 1,5 tonne de CO2, l'équivalent d'un trajet de 12.500 km en voiture essence ou d'un aller simple pour Montréal en avion.

En plus de cette poudre noire - composée de combustibles (carbone et souffre) et d'un carburant (salpêtre ou nitrate de potassium) - les feux d'artifices propulsent dans les airs d'importantes quantités de métaux ou de sels métalliques qui donnent leurs couleurs aux explosions (cuivre, phosphore, lithium, aluminium, calcium, sodium, baryum, magnésium, strontium et enfin potassium). Ces éléments sont naturellement amenés à retomber. Ils contaminent ensuite les sols et les rivières et sont susceptibles d'entraîner divers problèmes de santé chez les populations exposées.

Pour ne citer que trois exemples :

  • Le cuivre, qui entre notamment dans la composition de la bouillie bordelaise, est à l'origine d'un grand panel de troubles bio-organiques. Selon l’Agence européenne des produits chimiques (Echa), il peut suite à une exposition longue affecter presque tous les organes et cause d'importants dommages au fœtus. Présent dans l'air pendant une période assez longue, il pénètre dans les sols à la faveur de la pluie et a un impact dévastateur sur la biodiversité. Il est par ailleurs même à faible dose extrêmement toxiques pour certains animaux, le mouton par exemple dont l'organisme absorbe et stocke l'intégralité du cuivre ingurgité, parfois jusqu'à l'intoxication et à la mort. 

http://omafra.gov.on.ca/french/livestock/sheep/facts/health-copper.htm

  •  Le phosphore, employé pour obtenir des lumières blanche, provoque quant à lui eutrophisation des lacs (multiplication des algues entraînant une diminution de la quantité d'oxygène disponible au fond des lacs et l'accumulation des déchets organiques). 

https://www.cnrs.fr/cw/dossiers/doseau/decouv/ecosys/eutrophisat.html

  • Enfin, l'exposition au baryum, soluble dans l'eau, peut notamment entraîner des problèmes neurologiques, cardiaques et respiratoires. Les plans d'eau au-dessus desquels sont régulièrement tirés des feux d'artifice connaissent par conséquent des problèmes récurrents de qualité de l'eau. 

Les feux d'artifices ne sont bien sûr qu'une cause de pollution parmi d'autres et sans doute pas la plus importante. Elle a toutefois la particularité d'être très facilement évitable. Les spectacles pyrotechniques sont en effet une chose dont nous pourrions aisément nous passer, un luxe en cette période où l'on nous répète tous les jours que chaque geste compte dans la lutte contre le réchauffement climatique et la destruction de la biodiversité. 

Pourtant, les politiques les plus engagés dans la transition écologique, ne saisissent pas l'occasion de faire ce petit pas. Ils prétendent aspirer à de grands changements mais n'envisagent pas d'abolir une tradition nuisible. Plutôt que d'agir dès à présent, et alors même que l'effort demandé n'est pas grand, ils préfèrent regarder ailleurs : vers le ciel, les étoiles, un espace extraterrestre dont on attend de plus en plus des solutions qui de toute évidence ne viendront pas d'« ici-bas ».

Petit tour de France des feux d'artifices du 14 juillet

Cette année, de nombreux feux d'artifices ont été annulés en raison des risques d'incendies ou arrêtés en cours pour cause de départ de feu (ex : Basse Goulaine). Cette situation, qui n'est pas sans rapport avec le réchauffement climatique, risque fortement de se reproduire dans les étés à venir, empêchant la tenue du traditionnel spectacle.

Pour l'heure, la fête est toujours de mise dans la plupart des grandes villes françaises. Encore une fois, trois exemples suffiront :

  • Dans la ville rose, qui n'est en effet pas très verte, l'espace est à l'honneur pour une soirée intitulée « Toulouse la tête dans les étoiles, du rêve à la réalité ». Tiré au-dessus de la Garonne, le feu d'artifice de l'artificier Lacroix-Ruggieri  sera accompagné de musiques issues notamment de Doctor Who, Interstellar et autres classiques de la science-fiction. Le maire de la ville est sans doute de ceux qui pensent que la conquête de l'espace pourra sauver la planète. Il partage peut-être la conviction du président selon laquelle « la maîtrise de l’espace peut être un levier décisif pour mesurer et ainsi tenter de baisser les émissions de gaz à effet de serre » (Emmanuel Macron, le 16/02/2022, à Toulouse, lors de la conférence Copernicus Horizon 2035, organisée dans le cadre de Présidence française de l’Union européenne).
  • A Strasbourg, le spectacle a failli être annulé, le parc de l’Étoile depuis lequel seront lancés les feux étant « occupé » par un camp de migrants. La mairie a cependant décidé de déplacer les 65 demandeurs d'asile, venus entre autres de Macédoine, de Tchétchénie, de Géorgie, d'Albanie, de Syrie et d'Afghanistan. Elle leur a ouvert un accès temporaire à un gymnase de la commune.
  • La ville de Lyon sort du lot. Consciente des enjeux climatiques, elle offre cette année un feu d'artifice « éco-responsable » qui ne génèrera "que" 108kg de CO2, l'équivalent d'un vol Paris-Bruxelles ou d'un trajet de 500km en voiture. Nous ne disposons pas pour l'instant de plus d'information sur la composition des feux. La mairie assure cependant que « Les bombes utilisées sont principalement en papier et carton recyclé, 100% biodégradables [et ] sont étudiées pour ne pas générer de déchets ».

https://www.lyonmag.com/article/124548/un-feu-d-artifice-a-l-etat-pur-a-lyon-pour-le-14-juillet

https://france3-regions.francetvinfo.fr/bourgogne-franche-comte/doubs/besancon/14-juillet-et-feux-d-artifice-a-besancon-ou-quand-et-comment-les-voir-tout-ce-qu-il-faut-savoir-2577252.html

https://www.bfmtv.com/paris/paris-lyon-dunkerque-9-villes-francaises-laureates-du-label-europeen-100-villes-neutres-en-carbones-d-ici-a-2030_AN-202204280683.html

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