En finir avec l'élitisme culturel

L’élitisme culturel, c’est penser qu’il existe une culture pour les plus érudit·e·s, une culture à deux vitesses. C’est supposer que toutes les créations ne peuvent pas concerner toute la population, en se basant sur des critères abstraits et, le plus souvent, impossibles à vérifier tels que l’éducation, la richesse, les origines, etc. 

En somme, l’élitisme culturel, c’est créer une culture pour les plus privilégié·e·s, sur la simple présomption que ce public pourra “tout” comprendre, contrairement aux autres.

Mais c’est surtout, si l’on en revient aux origines même de la culture et à sa présence nécessaire dans la vie de tous·tes (et peu importe la forme qu’elle prend), bafouer les valeurs premières de celle-ci. On accepte, à coup de discours politiques qui sonnent creux, que finalement, peut-être, elle n’est pas destinée à tous·tes, que ce n’est pas donné à tout le monde de s’éduquer par ce biais, qu’il faudrait une intelligence supérieure pour atteindre un niveau élevé de conscience. Cela donne nécessairement naissance à des projets creux eux aussi, qui, à défaut de porter ces valeurs, se contenteront de valider ce discours, pour créer un entre-soi de bien penseurs et de verres de champagne partagés pendant l’entracte de ce metteur en scène sortant d’une école nationale et qui propose, lui, de la vraie culture. 

La “vraie” culture, parlons-en. Selon les discours entendus de façon personnelle dans ma vie en tant que spectatrice puis professionnelle en tant qu’intermittente du spectacle, la “vraie” culture, eh bien, il n’en existe aucune définition. Je sais ce que la “vraie” culture n’est pas : elle n’est pas le théâtre alsacien, elle n’est pas le théâtre classique incarné par une compagnie amateure, ni dans le théâtre contemporain joué par des étudiant·e·s, elle n’est pas dans les concerts des groupes de garage donnés pendant la fête de la bière, ni dans les blockbusters qui habillent les cinémas des semaines durant. On ne la retrouve pas dans les troupes qui sont à peine subventionnées et qui travaillent dans des locaux partagés, et me disait-on qu’on ne l’a jamais trouvée non plus dans dans le bénévolat, sur des tournages non rémunérés. Il est inacceptable de penser que la culture est présente partout et pour tous·tes.

Il faut avouer, finalement, que la culture ne se retrouve pas chez tous·tes les dirigeant·e·s culturel·le·s qui aiment pourtant tellement le terme “démocratisation culturelle”, et qui participent à tant de tables rondes pour en vanter ses bienfaits. Puisque la culture n’a jamais eu pour objectif de faire du chiffre, elle a dû trouver sa propre valeur mercantile : la reconnaissance par ses pairs. N’est culturel (au sens, rappelons-le, de la “vraie” culture) que ce qui est reconnu par les hautes sphères auto-proclamées et ce qui circulera dans ses réseaux uniquement. 

C’est fermer la porte à des milliers de personnes que de cultiver cette idée. Les compagnies, d’abord, qui naviguent à travers des programmations à huis clos dans lesquelles il est difficile de trouver sa place, qui survivent grâce aux subventions mais qui doivent également justifier celles-ci, et comment justifier la création d’un spectacle si sa diffusion relève de l’impossible ? Mais c’est aussi fermer la porte au tout public, le vrai tout public, cette fois, qui ne correspond pas à votre vraie culture.

C’est penser que les territoires ruraux sont perdus dans leurs pratiques culturelles obscures, au lieu de créer des portes d’entrée adaptées, c’est regarder de haut les groupes et troupes amateurs, c’est juger un peu trop fort celleux qui ne partagent pas les mêmes goûts élitistes que vous brandissez dans vos définitions qui n’existent pas. Vous creusez un fossé qui deviendra toujours plus profond et qui ne pourra jamais réconcilier les deux cultures qui se sont installées.


Il y a pourtant un juste milieu à trouver, des choses à créer. Peut-être faudrait-il d’abord commencer par ne plus imaginer de “vraie” culture, et en finir avec ces discours. Accepter que, même si on ne partage pas la même culture, il existe néanmoins une culture pour tous·te·s.

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